En réalité, ils furent autant qu’ils le purent sans risquer leur propre sécurité des adversaires du pouvoir impérial et déployèrent leur activité dans le contexte particulier de la France du Premier Empire. Comme le notait Michel Tournier, « en 1800 la France et l’Allemagne formaient un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnant un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » (présentation de l’Essai sur les fictions de Madame de Staël, Paris, Ramsay, 1979).
Il vaut la peine de jeter un coup d’œil à la définition que donne Littré du mot « idéologie », alors que ce terme était encore relativement neuf : « 1. Science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomène de l’esprit humain. 2. En un sens plus restreint, science qui traite la formation des idées, puis système philosophique d’après lequel la sensation est la source unique de nos connaissances et le principe unique de nos facultés. 3. Théorie des idées, selon Platon ». On y observe notamment l’absence totale des sens économique et surtout politique dont nous avons depuis investi ce substantif. Comme le relève le dictionnaire de Paul Robert, c’est à la fin du XIXe siècle et dans la philosophie marxiste que le mot acquerra son sens moderne d’» ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe », puis de « système d’idées, philosophie du monde et de la vie ». Un grand savant comme Georges Dumézil par exemple (que Marcel Gauchet évoque p. 39) préférait l’expression d’» idéologie des trois fonctions » (un premier livre-bilan, paru en 1958, s’intitulait L’Idéologie tripartie des Indo-Européens) à celle de « structure » : « Pour moi le mot "structure" évoque l’image de la toile d’araignée qu’employait souvent Marcel Mauss : dans un système de pensée, quand on tire sur un concept tout vient, parce que, entre toutes les parties, il y a des fils. De même quand je parle d’idéologie, je l’entends dans un sens très humble : au sens où l’on dit mythologie, théologie, c’est-à-dire collection, catalogue de mythes, de dieux, d’idées directrices » (1986). Le recours au terme d’» idéologie » n’était pas neutre ; il permettait à Dumézil de prendre ses distances avec le structuralisme, qu’il considérait comme une « école » alors qu’il était « allergique aux écoles ». Mais cette distinction était en partie artificielle : une théologie n’est pas simplement une collection de mythes ou de dogmes. La théologie catholique, pour ne considérer qu’elle, possède une telle cohérence (comme ses ennemis l’ont de longue date compris) qu’il suffit de retirer un seul dogme pour que tout l’édifice s’effondre. Semblablement, une idéologie n’est pas non plus une simple « collection » d’idées. De la même manière qu’il n’y a pas d’opposition entre des valeurs (il est absurde de parler comme on le fait à tout bout de champ des « valeurs de la République » qui s’opposeraient à des valeurs qui ne seraient pas estampillées « de la République »), mais entre des hiérarchies de valeurs, les idées s’opposent en fonction de leur situation à l’intérieur d’une idéologie.
Marcel Gauchet dresse l’histoire des idéologies dans le cadre politique, de Destutt de Tracy à nos jours, en insistant à juste titre sur le rôle du marxisme dans la mutation du concept. Il annonce, comme l’avait déjà fait en son temps Raymond Aron (« La fin de l’âge idéologique », 1955), la mort des idéologies. Il est cependant possible que le sommeil de la raison continue à produire des monstres et que même la raison éveillée en fasse autant. Il est possible qu’une fois entrées dans le monde, les idées et les idéologies ne disparaissent jamais complètement. Elles changent de visage, à la manière de l’écologie qui est devenue avant tout le communisme repeint en vert, mais qui poursuit au fond les mêmes fins.
Il est permis de considérer que, dans l’œuvre de Marcel Gauchet, la vision du passage d’une société hétéronome à une société autonome forme une variante de l’opposition entre société fermée et société ouverte chez Karl Popper, la société autonome/ouverte justifiant le recours à l’idéologie. On n’attend bien entendu pas d’un essai le degré d’exhaustivité qu’on est en droit d’exiger d’une thèse de doctorat, mais il est bien regrettable que Marcel Gauchet ne mentionne pas les trente pages extrêmement denses consacrées à l’idéologie dans L’Essence du politique (1965). Il y eût trouvé un aliment substantiel, ne serait-ce que dans la mesure où Julien Freund faisait remarquer que, bien que le terme d’idéologie ne soit pas ancien, la guerre entre Athènes et Sparte était déjà de nature idéologique. Freund avait relevé également le caractère polémique de l’idéologie (« on traite d’idéologie la doctrine de l’adversaire parce qu’il est l’adversaire, fût-elle parfaitement cohérente, judicieuse et raisonnable »).
L’analyse des idéologies contemporaines donne son suc au livre (le populisme ou le wokisme). On pourra reprocher à Marcel Gauchet de faire de la démocratie libérale un absolu (« une phase qu’il est permis de dire miraculeuse, puisque, sur la base de la même configuration structurelle dont étaient sortis les monstres totalitaires, s’est trouvée la voie étroite de la formation et de l’enracinement de la démocratie libérale proprement dite », p. 159), sans insister sur les « dérives » qui se produisent en France (confinements « sanitaires », contrôle numérique de la population, répression des mouvements sociaux, promotion de l’euthanasie, …) et en Europe (écrasement bureaucratique, contrôles bancaires tatillons, annulation des élections qui déplaisent au « cercle de la raison », mise en place d’un « bouclier démocratique » contre l’» internationale réactionnaire », …) : « […] la tendance au totalitarisme est innée à l’idéologie, y compris l’idéologie démocratique », notait déjà Julien Freund. Dans un livre vieux de plus de soixante ans, L’Homme et la politique, Seymour Martin Lipset avait dégagé, sans qu’on le comprît à l’époque, la notion de « fascisme du centre ». Il serait intéressant de définir et d’analyser l’idéologie, car c’en est une, qui sévit actuellement en France. On l’appellera faute de mieux le « macronisme » (même si l’actuel Président de la République n’a rien d’un doctrinaire et chante des paroles écrites par d’autres, notamment Jacques Attali) ou l’» extrême-centre ». On pense à la terrible phrase de Bertrand de Jouvenel : « Le pire des États est celui dont les dirigeants n’ont plus une autorité assez universelle pour être suivis par tous de bon gré, et où ils en ont une assez grande sur une partie de leurs ressortissants pour en user afin de contraindre les autres » (De la Souveraineté). De même Marcel Gauchet est-il convaincu que nous vivons la fin des idéologies. Il se pourrait bien que nous soyons en présence d’une de ces surprises que réserve l’Histoire, car le fait nouveau et écrasant est que des pans de plus en plus larges de la population en Europe occidentale adhèrent à une foi qui n’est pas seulement un contenu religieux privé, mais une idéologie structurée, politique et donc publique.
Il reste également à savoir si la démocratie libérale échappera à la malédiction des régimes politiques déjà mise en évidence par Aristote. Dans un recueil peu connu, intitulé Le Temps de l’écoute (Parole et Silence, 2006), Marcel Gauchet avait publié une contribution sur « La conscience chrétienne face aux dilemmes de la société des individus », conférence brève et d’une impressionnante hauteur de vues. Il y montrait que le triomphe absolu de la démocratie a eu pour conséquence paradoxale une crise sans précédent de la démocratie, qui se délitait dans la « société des individus » et le refus de la culture au nom du spontanéisme.
Gilles Banderier
Philosophe et historien, Marcel Gauchet fut directeur d’études à l’EHESS de 1989 à 2015.
Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies, Marcel Gauchet (par Gilles Banderier)
Ecrit par Gilles Banderier 19.05.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Albin Michel, Essais
Comment pensent les démocraties. Les ressorts cachés des idéologies, Marcel Gauchet, Paris, Albin-Michel, janvier 2026, 264 pages, 21, 90 €.
Une fois n’est pas coutume, le sous-titre du livre de Marcel Gauchet est plus explicite que le titre. Qu’est-ce qu’une idéologie ? Contrairement à ce que l’on pourrait penser, le terme est de facture relativement récente et on connaît même le patronyme de son inventeur, Antoine Destutt de Tracy (1754-1836), un de ces personnages nés comme tant d’autres (on pense en premier à Châteaubriand) entre deux mondes, trop mûr pour ne pas avoir bien connu le « monde d’avant » détruit par la Révolution – un bouleversement dont on ne saurait sous-estimer l’ampleur – et encore assez jeune pour être contraint de vivre dans le monde nouveau et devoir s’y faire une place. Venu de la carrière des armes, il ne s’en sortit pas trop mal, fut élu député aux États généraux et prononça en 1795 une conférence retentissante dans laquelle il employa pour la première fois le néologisme qu’il avait forgé. Il agrégea autour de lui un groupe nommé précisément les « Idéologues » (Roederer, Volney, …), avec lequel Marcel Gauchet se montre inutilement sévère, les qualifiant de « groupe de médiocres vaincus de l’histoire, dépassés tant intellectuellement que politiquement par des tâches trop grandes pour eux » (p. 18).
En réalité, ils furent autant qu’ils le purent sans risquer leur propre sécurité des adversaires du pouvoir impérial et déployèrent leur activité dans le contexte particulier de la France du Premier Empire. Comme le notait Michel Tournier, « en 1800 la France et l’Allemagne formaient un contraste saisissant. Du côté français la force brutale accompagnant un vide philosophique, littéraire et artistique presque complet. Du côté allemand, un vide politique presque total au sein duquel s’épanouit une prodigieuse floraison de penseurs, de poètes et de musiciens, Goethe, Schiller, Hölderlin, Hegel, Schelling, Fichte, Beethoven pour ne citer que sept noms parmi bien d’autres » (présentation de l’Essai sur les fictions de Madame de Staël, Paris, Ramsay, 1979).
Il vaut la peine de jeter un coup d’œil à la définition que donne Littré du mot « idéologie », alors que ce terme était encore relativement neuf : « 1. Science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomène de l’esprit humain. 2. En un sens plus restreint, science qui traite la formation des idées, puis système philosophique d’après lequel la sensation est la source unique de nos connaissances et le principe unique de nos facultés. 3. Théorie des idées, selon Platon ». On y observe notamment l’absence totale des sens économique et surtout politique dont nous avons depuis investi ce substantif. Comme le relève le dictionnaire de Paul Robert, c’est à la fin du XIXe siècle et dans la philosophie marxiste que le mot acquerra son sens moderne d’» ensemble des idées, des croyances et des doctrines propres à une époque, à une société ou à une classe », puis de « système d’idées, philosophie du monde et de la vie ». Un grand savant comme Georges Dumézil par exemple (que Marcel Gauchet évoque p. 39) préférait l’expression d’» idéologie des trois fonctions » (un premier livre-bilan, paru en 1958, s’intitulait L’Idéologie tripartie des Indo-Européens) à celle de « structure » : « Pour moi le mot "structure" évoque l’image de la toile d’araignée qu’employait souvent Marcel Mauss : dans un système de pensée, quand on tire sur un concept tout vient, parce que, entre toutes les parties, il y a des fils. De même quand je parle d’idéologie, je l’entends dans un sens très humble : au sens où l’on dit mythologie, théologie, c’est-à-dire collection, catalogue de mythes, de dieux, d’idées directrices » (1986). Le recours au terme d’» idéologie » n’était pas neutre ; il permettait à Dumézil de prendre ses distances avec le structuralisme, qu’il considérait comme une « école » alors qu’il était « allergique aux écoles ». Mais cette distinction était en partie artificielle : une théologie n’est pas simplement une collection de mythes ou de dogmes. La théologie catholique, pour ne considérer qu’elle, possède une telle cohérence (comme ses ennemis l’ont de longue date compris) qu’il suffit de retirer un seul dogme pour que tout l’édifice s’effondre. Semblablement, une idéologie n’est pas non plus une simple « collection » d’idées. De la même manière qu’il n’y a pas d’opposition entre des valeurs (il est absurde de parler comme on le fait à tout bout de champ des « valeurs de la République » qui s’opposeraient à des valeurs qui ne seraient pas estampillées « de la République »), mais entre des hiérarchies de valeurs, les idées s’opposent en fonction de leur situation à l’intérieur d’une idéologie.
Marcel Gauchet dresse l’histoire des idéologies dans le cadre politique, de Destutt de Tracy à nos jours, en insistant à juste titre sur le rôle du marxisme dans la mutation du concept. Il annonce, comme l’avait déjà fait en son temps Raymond Aron (« La fin de l’âge idéologique », 1955), la mort des idéologies. Il est cependant possible que le sommeil de la raison continue à produire des monstres et que même la raison éveillée en fasse autant. Il est possible qu’une fois entrées dans le monde, les idées et les idéologies ne disparaissent jamais complètement. Elles changent de visage, à la manière de l’écologie qui est devenue avant tout le communisme repeint en vert, mais qui poursuit au fond les mêmes fins.
Il est permis de considérer que, dans l’œuvre de Marcel Gauchet, la vision du passage d’une société hétéronome à une société autonome forme une variante de l’opposition entre société fermée et société ouverte chez Karl Popper, la société autonome/ouverte justifiant le recours à l’idéologie. On n’attend bien entendu pas d’un essai le degré d’exhaustivité qu’on est en droit d’exiger d’une thèse de doctorat, mais il est bien regrettable que Marcel Gauchet ne mentionne pas les trente pages extrêmement denses consacrées à l’idéologie dans L’Essence du politique (1965). Il y eût trouvé un aliment substantiel, ne serait-ce que dans la mesure où Julien Freund faisait remarquer que, bien que le terme d’idéologie ne soit pas ancien, la guerre entre Athènes et Sparte était déjà de nature idéologique. Freund avait relevé également le caractère polémique de l’idéologie (« on traite d’idéologie la doctrine de l’adversaire parce qu’il est l’adversaire, fût-elle parfaitement cohérente, judicieuse et raisonnable »).
L’analyse des idéologies contemporaines donne son suc au livre (le populisme ou le wokisme). On pourra reprocher à Marcel Gauchet de faire de la démocratie libérale un absolu (« une phase qu’il est permis de dire miraculeuse, puisque, sur la base de la même configuration structurelle dont étaient sortis les monstres totalitaires, s’est trouvée la voie étroite de la formation et de l’enracinement de la démocratie libérale proprement dite », p. 159), sans insister sur les « dérives » qui se produisent en France (confinements « sanitaires », contrôle numérique de la population, répression des mouvements sociaux, promotion de l’euthanasie, …) et en Europe (écrasement bureaucratique, contrôles bancaires tatillons, annulation des élections qui déplaisent au « cercle de la raison », mise en place d’un « bouclier démocratique » contre l’» internationale réactionnaire », …) : « […] la tendance au totalitarisme est innée à l’idéologie, y compris l’idéologie démocratique », notait déjà Julien Freund. Dans un livre vieux de plus de soixante ans, L’Homme et la politique, Seymour Martin Lipset avait dégagé, sans qu’on le comprît à l’époque, la notion de « fascisme du centre ». Il serait intéressant de définir et d’analyser l’idéologie, car c’en est une, qui sévit actuellement en France. On l’appellera faute de mieux le « macronisme » (même si l’actuel Président de la République n’a rien d’un doctrinaire et chante des paroles écrites par d’autres, notamment Jacques Attali) ou l’» extrême-centre ». On pense à la terrible phrase de Bertrand de Jouvenel : « Le pire des États est celui dont les dirigeants n’ont plus une autorité assez universelle pour être suivis par tous de bon gré, et où ils en ont une assez grande sur une partie de leurs ressortissants pour en user afin de contraindre les autres » (De la Souveraineté). De même Marcel Gauchet est-il convaincu que nous vivons la fin des idéologies. Il se pourrait bien que nous soyons en présence d’une de ces surprises que réserve l’Histoire, car le fait nouveau et écrasant est que des pans de plus en plus larges de la population en Europe occidentale adhèrent à une foi qui n’est pas seulement un contenu religieux privé, mais une idéologie structurée, politique et donc publique.
Il reste également à savoir si la démocratie libérale échappera à la malédiction des régimes politiques déjà mise en évidence par Aristote. Dans un recueil peu connu, intitulé Le Temps de l’écoute (Parole et Silence, 2006), Marcel Gauchet avait publié une contribution sur « La conscience chrétienne face aux dilemmes de la société des individus », conférence brève et d’une impressionnante hauteur de vues. Il y montrait que le triomphe absolu de la démocratie a eu pour conséquence paradoxale une crise sans précédent de la démocratie, qui se délitait dans la « société des individus » et le refus de la culture au nom du spontanéisme.
Gilles Banderier
Philosophe et historien, Marcel Gauchet fut directeur d’études à l’EHESS de 1989 à 2015.
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A propos du rédacteur
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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).