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Comment le dire avec circoncision ?, Gérard Ejnès (par Gilles Banderier)

Ecrit par Gilles Banderier le 06.01.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Comment le dire avec circoncision ?, Gérard Ejnès, Le Passeur, août 2019, 460 pages, 21 €

Comment le dire avec circoncision ?, Gérard Ejnès (par Gilles Banderier)

Le 12 juillet 1998 et les jours qui suivirent ne furent pas euphoriques pour tout le monde (avant tout pour ceux qui abhorrent le football). La victoire de l’équipe de France en finale de la Coupe du monde sonna le début d’une véritable curée contre les journalistes sportifs et les chansonniers qui, les mois précédents, avaient critiqué sans ménagements et pas toujours de manière loyale le sélectionneur, Aimé Jacquet. Parmi ces journalistes se trouvait Gérard Ejnès, alors directeur adjoint de la rédaction de L’Équipe. « Je n’ai jamais cogné personne, mais je cognerai un jour Gérard Ejnès », avait déclaré « Mémé » Jacquet. L’effondrement de l’équipe de France à la Coupe du monde suivante montrera que les critiques qui lui avaient été adressées n’étaient peut-être pas toutes infondées.

L’esprit souffle où il veut et frappe quand il veut, même lorsqu’on est en train de satisfaire un besoin aussi naturel que pressant non loin d’un terrain de golf. C’est dans cette posture humble et a priori peu propice à l’introspection ou au questionnement métaphysique que Gérard Ejnès prit nettement conscience d’un manque. Cette prise de conscience ne fut pas douloureuse, la douleur remontant à plus loin, quand il avait été circoncis (pratiquée à huit jours, la circoncision juive ne laisse aucun souvenir, contrairement à la circoncision musulmane, qui s’effectue à treize ans). Mais que signifie être Juif ?

Le livre peut se lire à deux niveaux, qui ne sont pas exclusifs l’un de l’autre : le premier est celui du règlement de comptes avec la religion en général et le judaïsme en particulier. Le ton est sinon voltairien, du moins irrévérencieux, qu’il s’agisse des rites juifs, au premier rang desquels la circoncision (« le bout du zizi fraîchement dégagé façon coupe au bol », p.67) ou de Dieu Lui-même (« Yahvé est une sorte de précurseur de la solution finale », p.68 ; « L’Autre Dingue », p.214 ; « Yahvé est fou », p.258, etc.). Mais on ne tourne jamais tout à fait le dos à ces millénaires de foi, qui finissent toujours par nous rattraper (« On ne se remet pas de Jérusalem. On peut enfouir mais on finit inéluctablement par ruminer et par exhumer », p.322).

Il est difficile de maintenir ce ton et l’intérêt du lecteur pendant des centaines de pages (Voltaire, puisqu’on l’a évoqué, écrivit surtout des textes courts). Le christianisme n’est pas épargné non plus, même si Gérard Ejnès semble (peut-être en réaction contre le judaïsme) éprouver une certaine inclination pour lui : « Il est universel. C’est ce qui fait sa force et sa beauté. Il ne s’adressait pas qu’aux Hébreux et nous avons perdu ce match dans des proportions insoupçonnables » (p.295). La remarque n’est pas inintéressante : après la chute du Temple, le judaïsme, occupé à se réformer pour survivre, renonça à la dimension missionnaire, laissant à son rival – le christianisme – le soin de propager sa vision exigeante de l’humanité. Tout cela manque cependant de souffle.

Le second niveau de lecture est plus intéressant : celui d’une chronique familiale, de la Pologne du début du XXe siècle à la France du troisième millénaire, en passant par l’exode (celui de 1940), l’occupation et la guerre d’Indochine, avec un faux suspense bien mené : le père de Gérard, Maurice (ci-devant Moïse) Ejnès, survivra-t-il aux épreuves que Dieu ou le hasard lui envoie ? Le futur chroniqueur sportif étant né en 1951, la réponse est connue à l’avance. Si d’autres membres de la famille disparurent sans retour, le père s’engagea dans la Résistance, puis l’armée, combattit à la Libération en Alsace et passa le Rhin (une digression, puisque ce livre en est tissé : contrairement à ce que pense l’auteur p.370, les synagogues rurales existaient et elles formaient une caractéristique du judaïsme alsacien). Malheureusement pour lui, Maurice Ejnès n’avait pas lu d’assez près ses papiers d’enrôlement avant de les signer, ce qui lui valut de passer plusieurs mois sous le ciel indochinois. Le livre présente le portrait de Juifs polonais devenus en deux générations aussi Français et attachés à la France qu’on peut l’être, même si celle-ci les accueillit roidement et sans mansuétude excessive (il n’y avait pas de « politique d’intégration », si ce n’est par le travail, et pourtant l’assimilation se fit) ; le portrait d’une génération pour qui rien ne fut facile, qui ne fut guère épargnée, mais qui ne se plaignait pas ou qui, si elle se plaignait, ne brûlait pas de voitures au nom d’un quelconque ressentiment. En 1943, Maurice Ejnès fut arrêté par le commissaire Jacquet (p.207) : clin d’œil du destin, dans ce livre hanté par le football, qui n’était pas alors une activité de millionnaires analphabètes, mais – pendant quelques décennies – un authentique sport populaire. Offrir ce genre d’indications n’était à coup sûr pas le but de Gérard Ejnès, mais en le lisant nous mesurons aussi l’effondrement du pays, et pas uniquement au point de vue culturel (qui sait encore ce qu’est une « conduite de Grenoble » ? p.222). C’est surtout une belle histoire, filiale et virile tout à la fois, d’éloignement, puis de retrouvailles ; d’affrontement et de fidélité, entre un fils et son père. Une histoire comme on en trouve dans les deux Testaments.

 

Gilles Banderier

 

Né à Paris en 1951, Gérard Ejnès fut rédacteur en chef à France Football, au Parisien et à L’Équipe.

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A propos du rédacteur

Gilles Banderier

 

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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).