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Clore (1), par Didier Ayres

Ecrit par Didier Ayres 09.11.15 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Clore (1), par Didier Ayres

 

« Ce qui inquiète et passionne l’humanité, c’est la naissance et le passage des dieux, des saints et des héros »

Louis Jouvet

2014

 

Un hôtel plongé dans le noir. C’est sans doute une panne. Il y a cependant diverses parties du bâtiment que l’on aperçoit. Une sorte de jardin d’hiver que l’on dirait à l’abandon. La première volée d’un petit escalier étroit. En tout cas, on pourrait imaginer le décor de cette pièce comme celui que j’ai vu dans les années 80 sur la scène du Théâtre de la Ville et qui représentait une piscine sans eau tout à fait envahie par la moisissure et la végétation. Nous sommes peut-être aussi dans un manoir vétuste. Les personnages sont habillés de gris ; chapeaux gris, chaussures grises, pardessus gris. Il y a aussi beaucoup de bagages, des cartons vides. Peut-être est-ce la réunion d’un automobile-club de province ?

Mon opinion est faite. Il est préférable d’avoir de vrais ennemis. Il se fait que cela correspond à une opinion.

Pour tout te dire, j’ai imaginé un film fascinant, quelque chose autour de l’insurrection des Spartakistes. Une révolution. Du sang. Des paroles violentes. Plein d’injustice pour la bonne cause.

Ou alors, James Brown. James Brown et sa femme, la dernière.

En tout cas, filmer des pulsions, des gros plans sur des trachées-artères qui se gorgent de sang, des vues inquiétantes, un bras arraché. Du sang. Une morsure à la jugulaire.

Regarde là, dans la rue. La poussière qui fait une sorte de nuée rose thé. Le drapeau norvégien aussi. Et le lampadaire Guimard.

Il y a toujours une manière de s’en sortir.

Pas de cas particulier ?

Non. Un ennemi. Un vrai ennemi. Disons, un ami qui se cache sous le masque de l’ami.

Et Bessie Smith ?

Ils me disent : bâtissez un personnage, nouez une intrigue et on vous donnera de l’argent.

Il y avait assez de signes pour prouver qu’elle m’aimait. Là, depuis le cœur. Et même si c’est impalpable.

Je dis peut-être.

Quoi ?

Peut-être.

Et ce médecin explorait l’inconscient, avec des mots sur le monde intérieur. La petite conscience. Le moi barré. Le ça. Enfin, des trucs poétiques. Le cœur. Oui, le cœur, ça existe.

En quelques mots.

Une tierce personne.

Lui ? Un Portugais.

Un avion low-cost pour Porto.

C’est triste ?

Non.

C’est le miroir de l’âme. L’amour. L’AMOUR.

Il faut comprendre en quoi c’est immatériel. L’Amour. Les amours. Les petits putti. Les petits cupidons effrayés.

En clair, c’est une coupure.

Un entrefilet au mieux.

Et encore, dans la rubrique nécrologique.

Toi ?

Oui. Cela dure depuis les Rameaux.

J’ai parfois la nausée. Tu vois, pour ce film. C’est vrai que j’aimerais bien shooter un éclat sanglant sur un miroir, pour l’effet plastique. La nausée. Donner de l’émotion. Des petites peurs.

J’étais affamée. J’ai tenu une semaine en ne mangeant que des pommes. Des pommes et de l’eau.

Une maladie nerveuse ?

Si vous voulez.

Juste une cigarette. Une pour le repas, une au petit matin. Une dans le courant de l’après-midi. Une la nuit.

Tu voulais habiter Vierzon ?

Ça ou Coimbra.

Mais, sérieusement ?

Oui. Mais il fallait se trouver à moins de quarante-cinq minutes de Paris. Sinon, c’était oui tout de suite.

Tu choisis ?

Juste une ville sur la ligne ferrée. Une gare. Des voies de chemin de fer. Et le tout à moins d’une heure de la Porte Maillot.

Tu as vu ces maisons presque aquatiques, qui ressemblent à des bulles, tu sais cet architecte qui construit des maisons bulle, avec une soufflerie ?

Ce n’est plus le goût de l’époque.

C’est ce qu’ils disent.

Ils ?

Les producteurs. Une ville, de l’amour. Pas de sang. Juste pour faire plaisir aux previews.

Ce n’est donc pas une question philosophique.

Bâtissez une histoire crédible, et sans prétention. Une truc adéquat. Fait pour toucher tout un chacun. Tout le monde. Le grand public.

Ou la peinture préraphaélite.

Vous avez une cigarette ?

Une seule.

Il y avait de l’eau ?

Une certaine société, celle des thermes. Quelque chose entre Ax et Vichy.

C’est bizarre, non ?

Et puis, j’ai la dernière image. Quelqu’un dort. On reste longtemps sur le visage, peut-être en noir et blanc, en sépia. Mais vraiment longtemps.

 

Les personnages regardent la ruelle. Il y a trois fenêtres éclairées par de jolis lampions. C’est une sorte de moment en apesanteur, comme une respiration avant que chacun recommence les conversations entrecoupées, ce qui est un exploit, car tous n’entendent pas la même chose.

 

As-tu trouvé mes lunettes Persol ?

Je vais devenir folle.

Ne crie pas !

Oui, tu a raison, le silence.

Non.

Pourquoi ?

J’ai reçu des nouvelles de ma famille qui vit dans le nord.

Il fait un raisonnement hasardeux. Il agit dans l’obscurité. Jusqu’ici, il n’était rien. Et aujourd’hui, il prend une autorité qu’il ne sait pas même gérer.

Vous aimez le vin ?

Je ne supporte pas les alcools blancs. Cela me porte sur les nerfs, cela me conduit à l’insomnie mais d’une façon violente comme on peut difficilement l’imaginer.

Moi ? Je réponds oui.

Moi, aussi.

Et moi, je peux ?

Apprendre à ressentir.

Oui, c’est l’accumulation des connaissances qui rend sécure, une longue chaîne de connaissances qui fait une armature indestructible autour des personnes.

Chez lui ? C’est naturel.

Une joie soudaine.

Quid ?

Une odeur très forte, une odeur de sainteté si je puis dire, un mélange de jasmin et de buis. Mais j’ai peur d’être la seule à connaître cette sensation. Et pourtant, je suis sûre que c’est une odeur sainte, ce qui veut dire que les anges sont au rendez-vous.

Les anges ? Vous rigolez !

Non, je dis les anges même si c’est trop fort.

Mais le vin n’y est pour rien j’espère ?

Non, c’est une faculté mentale qui est la mienne.

La nuit tombe.

La nuit est tombée.

Voilà plus d’une heure. L’heure d’hiver. Cinq heures et c’est le crépuscule.

Une odeur.

Une odeur de sainteté.

Tu me rappelles mon ami de Turin.

Une fois d’ailleurs, j’allais mal, j’étais angoissée, et voir cette couleur jaune me faisait horreur, car j’ai toujours pensé que la mort était jaune.

Alors, rien ? Un peu de liqueur alors ?

C’est comme ça l’Italie ? Toujours ?

La pluie ? Tu aimes ?

 

Il est possible qu’à cet instant, des personnages quittent la scène, et que l’action se resserre sur trois ou quatre d’entre eux sur le devant de la scène, par exemple avec un jeu de lumière qui les auréolerait chacun par dessous, pour faire sortir les traits du visage par de forts contrastes d’ombre, et qui individualiserait leurs propos. Ce n’est qu’une idée, car je n’arrive pas à concevoir comment le décor de l’hôtel puisse disparaître pour permettre un peu d’intimité, au moins pour cette partie du dialogue qui va suivre.

 

A suivre

Didier Ayres

 


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A propos du rédacteur

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Rédacteur

domaines : littérature française et étrangère

genres : poésie, théâtre, arts

période : XXème, XXIème

 

Didier Ayres est né le 31 octobre 1963 à Paris et est diplômé d'une thèse de troisième cycle sur B. M. Koltès. Il a voyagé dans sa jeunesse dans des pays lointains, où il a commencé d'écrire. Après des années de recherches tant du point de vue moral qu'esthétique, il a trouvé une assiette dans l'activité de poète. Il a publié essentiellement chez Arfuyen.  Il écrit aussi pour le théâtre. L'auteur vit actuellement en Limousin. Il dirige la revue L'Hôte avec sa compagne. Il chronique sur le web magazine La Cause Littéraire.