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Chuchotements dans la nuit, Howard Phillips Lovecraft (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 22.01.21 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Points

Chuchotements dans la nuit, Howard Phillips Lovecraft, octobre 2020, trad. anglais, François Bon, 144 pages, 6,50 €

Edition: Points

Chuchotements dans la nuit, Howard Phillips Lovecraft (par François Baillon)

 

Ce qui s’impose d’emblée dans ce récit de Lovecraft, comme dans d’autres de ses récits et nouvelles d’ailleurs, c’est l’installation d’un mystère insoutenable et une préparation immédiate à la peur : « Si seulement je pouvais sérieusement croire, à la toute fin, n’avoir vu aucune de ces horreurs » (p.15).

Rapidement aussi, on se laisse happer par la littérarité qui traverse le texte, comme si la finesse assumée du style participait des subtilités de l’énigme qui est au cœur du récit. En cela, il faut saluer la brillante traduction de François Bon, qui précise lui-même, dans son introduction, que cette qualité de prose, associée aux thèmes de la science-fiction et de l’horreur, trop étonnante pour l’époque, a été rédhibitoire pour de nombreux magazines et maisons d’édition du vivant de Lovecraft.

Dans Chuchotements dans la nuit (The Whisperer in Darkness), nous sommes en 1927, dans le Vermont, qui connaît une inondation terrible cette année-là, à la suite de laquelle certains autochtones prétendent avoir vu d’étranges corps ballotter dans les rivières en crue. Le narrateur, Albert Wilmarth, professeur de littérature et « pratiquant amateur et enthousiaste du folklore de Nouvelle-Angleterre » (p.16), relie ces visions à des légendes primitives qui se sont relayées au sein de multiples communautés, dont le peuple des Indiens. Il n’y porte aucun crédit, jusqu’à ce que lui parvienne une lettre d’Henry Akeley : cet homme, dont on sait peu de choses si ce n’est qu’il a étudié les matières scientifiques tout au long de sa vie, vit à proximité du « phénomène », au milieu de forêts qui couronnent les montagnes isolées du Vermont. Les lettres suivantes d’Akeley, à force de témoignages troublants, finissent par ébranler les convictions de Wilmarth : l’envoi d’un enregistrement phonographique et de photos d’empreintes inédites, dont la véracité ne semble pas à remettre en question, ne feront qu’augmenter la confusion et la curiosité du narrateur. Néanmoins, la correspondance fait aussi état d’un sentiment de peur et de menace grandissantes chez le scientifique. Une bascule s’opère avec une énième lettre où Akeley dit avoir non seulement retrouvé son assurance, mais avoir surtout établi un contact pacifique avec les « Êtres du dehors » qu’il a observés jusque-là. En même temps, il invite Wilmarth à venir le rejoindre dans le Vermont.

Si le pouvoir de fascination de ce texte est si grand, c’est d’une part parce que nous assistons au tâtonnement de deux hommes cartésiens, ayant chacun une base scientifique, tout au moins logique, très solide, qui ne leur permet pas d’accepter de prime abord des situations inexpliquées. C’est ainsi qu’à certains égards, nous pourrions moins nous trouver dans le fantastique plutôt que dans l’allusion et la suggestion face à l’inconnu. Cependant, les faits et les étrangetés s’accumulent : on insiste sur le décor qui entoure les événements. Comme une vague, le regard et le texte vont et viennent sur ces forêts isolées, anormalement silencieuses, sur ce ciel noir privé de lune, sur ces animaux absents… Le phénomène extérieur ne s’est-il pas transformé en phénomène intérieur, où un système d’obsession, de fixation, s’est installé malgré soi, comme si on ne voulait plus voir que la peur au fond de soi ? C’est insidieux et, finalement, les preuves, si tant est qu’on puisse les considérer ainsi, n’interviendront vraiment qu’en toute fin, par l’intermédiaire d’un coup d’œil qui aura été savamment préparé à l’horreur. Certes, si les preuves devaient rester légères, l’instinct n’a pas moins parlé.

Mais le grand marionnettiste de cette affaire, c’est Lovecraft lui-même, qui joue admirablement avec son lecteur et qui, ne se contentant pas d’un jeu simple et gratuit, produit une œuvre parfaitement maîtrisée dans sa progression, ouvrant des accès sur ce qu’est fondamentalement la peur, sur la façon dont elle naît, sur la façon dont elle nous emprisonne pour ne nous laisser percevoir les choses qu’à travers elle. Si nombre d’écrivains ont été influencés par H. P. Lovecraft, des séries à succès comme The X-Files lui doivent aussi beaucoup, si ce n’est tout. Une œuvre comme The Whisperer in Darkness le démontre incontestablement : mais si la science-fiction et la terreur se mêlent si habilement, c’est, répétons-le, grâce à une élaboration stylistique exceptionnelle, qui nous immerge comme malgré nous dans les remous de ruisseaux aussi énigmatiques qu’irrésistibles.

 

François Baillon

 

Howard Phillips Lovecraft (1890-1937) s’intéresse très tôt à la science et à l’astronomie. Entre 1917 et 1935, il écrit de nombreux romans courts et nouvelles. Après sa mort, ses écrits auront une influence considérable dans le cercle des littératures de l’horreur et de la science-fiction, mais également auprès de nombreux artistes de tous types.

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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.