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Chronologie et critique biblique à l’époque des Lumières : Les travaux de Pierre Michel

Ecrit par Gilles Banderier 27.03.18 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Editions Honoré Champion

Chronologie et critique biblique à l’époque des Lumières : Les travaux de Pierre Michel, Miguel Benítez, Honoré-Champion, coll. Libre pensée et littérature clandestine, n°70, octobre 2017, 534 pages, 85 €

Edition: Editions Honoré Champion

Chronologie et critique biblique à l’époque des Lumières : Les travaux de Pierre Michel

 

Ceux qui lisent la Bible en la prenant, selon l’expression consacrée, au pied de la lettre, se voient en général traités de fondamentalistes et ce n’est pas un compliment. Mais, comme le remarquait le comparatiste allemand Carsten Peter Thiede, un courant herméneutique dominant (dont le postulat principal se résume ainsi : « On ne peut pas et on ne doit pas faire confiance à la Bible, sauf s’il existe des preuves externes indiscutables ») a fini par imposer l’idée que la Bible, « Ancien » et « Nouveau » Testaments confondus, était tout ce que l’on veut – de la théologie, de la propagande nationaliste, de l’idéologie tribale, de la fiction, voire de la science-fiction – tout, sauf une source historique fiable. Autant l’interprétation du Coran, livre incréé et antérieur même à la création du monde (ce qui reprend une ancienne tradition juive, selon laquelle le Temple et la Torah auraient fait l’objet d’une pré-création) est close, voire verrouillée, autant l’herméneutique de la Bible est ouverte.

Dans les marges de son exemplaire du Commentaire littéral sur tous les livres de l’Ancien et du Nouveau Testament (noter l’adjectif « littéral ») de dom Calmet, Voltaire avait porté l’annotation suivante : « Misérable, tu regardes l’histoire de l’univers comme un petit préliminaire aux contes bleus d’une horde de voleurs » [i.e. les Juifs]. Voltaire tenait la Bible pour une œuvre de fiction, à l’instar des Mille et une nuits. Là résidait le meilleur moyen de faire s’effondrer le judaïsme et le christianisme (que le philosophe abhorrait tous les deux), car aucune religion ne peut s’établir ou se maintenir sur un récit fictionnel et considéré comme tel. Il n’est pas possible de fêter la Pâque juive ou la Pâque chrétienne en mettant ces deux événements historiques sur le même plan que le combat d’Ulysse et du cyclope ou le départ de Don Quichotte sur les routes d’Espagne.

Avant ou après Voltaire, et généralement à la suite du Traité théologico-politique de Spinoza, de nombreux écrivains ont attaqué la fiabilité de la Bible. Des morceaux de choix sont constitués par cet ensemble de textes appelé « prophéties », qui articulent Ancien et Nouveau Testament, parmi lesquels la prophétie dite des « 70 semaines » dans Daniel 9, 24-27, textuellement citée par Mathieu 24, 15-16 et Luc 21, 20-24. Daniel parle de 70 semaines d’années (70x7=490 ans – cf. Genèse 29, 26-28 et Lévitique 25, 8), annonçant des événements aussi importants que la ruine de Jérusalem, la destruction du Temple et l’arrivée d’un Messie. La datation même du livre de Daniel est délicate (on hésite entre 536 avant Jésus-Christ et 167-164 avant Jésus-Christ, ce qui n’est pas un mince écart). Le philosophe grec Porphyre (234-306) considérait que cette prophétie évoquait les événements survenus en 167-164 avant Jésus-Christ, lorsque Antiochos IV Épiphane avait persécuté les Juifs et profané le Temple. On a tellement écrit sur ces textes qu’il est difficile de proposer quelque chose de tout à fait nouveau, fût-ce pour les démolir et leur retirer toute valeur en tant que prophétie. L’hypothèse de Porphyre sera reprise, entre autres, par Pierre Michel (1703-1755), un écrivain qui doit à dom Calmet de n’être pas tout à fait oublié. Le savant Bénédictin lui avait consacré deux colonnes de sa Bibliothèque lorraine. Très bien informé, comme à son habitude, dom Calmet ne s’est pas contenté de signaler les ouvrages publiées par Pierre Michel (comme le Système chronologique sur les trois textes de la Bible, 1733) ; il a également mentionné ceux sur lesquels il travaillait et qui, en fin de compte, demeureront à l’état manuscrit, comme la Dissertation sur les 70 semaines de Daniel. Au cours de ses recherches dévolues à la littérature clandestine au Siècle des Lumières, Miguel Benítez a retrouvé ce texte à la Bibliothèque Méjanes (Aix-en-Provence). Il en donne la première édition, avec une annotation de grande qualité. Pierre Michel est tributaire du Commentaire Littéral de dom Calmet, qu’il n’hésite pas à recopier parfois, et la supériorité du Bénédictin par rapport à son contradicteur ne fait pas de doute. Miguel Benítez y joint un autre texte de Pierre Michel, conservé dans un manuscrit de la Bibliothèque de l’Arsenal ; texte non mentionné dans la Bibliothèque lorraine et sans doute rédigé après 1744. Cet opuscule, à propos des ténèbres advenues à la mort du Christ, illustre parfaitement le principe énoncé par Carsten Peter Thiede. Un événement cosmique de cette ampleur, dont il importe de déterminer s’il fut miraculeux ou non, a-t-il laissé des traces ailleurs que dans le Nouveau Testament ? Quelques textes anciens permettent de le penser, ainsi que, semble-t-il – et c’était la nouveauté – des indications contenues dans les archives astronomiques chinoises. Le scepticisme de Pierre Michel, tant en ce qui concerne l’interprétation christologique de la prophétie de Daniel, qu’à propos des ténèbres de la Passion, contribue à rattacher cet écrivain mineur à la littérature clandestine et au libertinage intellectuel. Il faut savoir gré à Miguel Benítez de nous permettre de le découvrir.

 

Gilles Banderier

 


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Docteur ès-lettres, coéditeur de La Lyre jésuite. Anthologie de poèmes latins (préface de Marc Fumaroli, de l’Académie française), Gilles Banderier s’intéresse aux rapports entre littérature, théologie et histoire des idées. Dernier ouvrage publié : Les Vampires. Aux origines du mythe (2015).