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Chroniques de Mayami (par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard le 18.02.22 dans La Une CED, Les Chroniques

Chroniques de Mayami (par Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard)

 

Amis Français d’ici ou d’ailleurs, good morning ! je vous parle d’un point de la terre, un peu plus au sud, d’un point où comme vous, je tourne, où je ne tourne pas à la même vitesse, entre l’aphélie et le périhélie, entendez là de jolis mots pour traduire le point le plus proche ou le plus éloigné du soleil. L’ellipse donc que notre jolie terre dessine inlassablement depuis des milliards d’années, des millions d’années que l’homme se raconte d’étranges histoires, songez une seconde à celle des Rois Mages que vous avez déjà fêtée, à votre façon bien sûr, celle d’une crèche aussi que pour chaque Noël nous dressions avec nos parents, laïcs ou croyants, entre la cheminée, la dinde et le sapin. Des souvenirs d’enfance plein la hotte, des figurines hautes ou minuscules pour ancrer nos imaginaires ou hanter nos croyances.

J’avais donc emporté dans ma petite valise la grande crèche pour mon premier Noël à Mayami, mon enfance installée entre la piscine, les tongs et le palmier. Marie, le bœuf et l’âne, les Rois Mages, l’enfant dans son berceau, mes personnages en plâtre ont traversé l’Océan, tous arrivés sains et saufs. Tous ?

Sauf un !

J’ai perdu Joseph pendant la traversée.

Joseph s’est cassé. En deux. Fendu. Rompu. Car impossible de rassembler Joseph, aucune glu ici pour l’agglomérer, j’ai dû ramasser les morceaux, j’ai dû me résigner, j’ai jeté dans la benne bleue le charpentier voué aux objets périssables et non recyclables. Ici, les bennes sont bleues comme le blue whole qui me sert de piscine.

Une crèche monoparentale, la Sainte famille version moderne, Marie penchée sur le berceau. Seule.

Marie a dû gérer toute seule, elle a assumé l’adoration du 15 décembre au 2 janvier, assurant les lourdeurs digestives, les mangeoires pleines, le monde autour, les nuits trop longues ou trop courtes, les décors et les cadeaux pas toujours appropriés et ma foi ça s’est plutôt bien passé. Au fond, ça fait des siècles que ça dure !

 

Amis Français d’ici ou d’ailleurs, good morning ! J’ai fêté la nouvelle année comme vous, j’ai beaucoup bu, moins mangé que les années précédentes, je n’ai pas été malade, j’ai donc fêté le solstice d’hiver, préférant la renaissance à la messe de minuit, j’ai fêté en avance la Chandeleur pour une simple envie de crêpes à neuf heures du soir, trois heures du matin pour vous, la Saint-Valentin pour ne pas subir l’affluence ou l’inflation du 14 février, l’arrivée du printemps parce qu’ici il fait beau toute l’année, j’ai pris des résolutions que je n’ai pas tenues passé le 31 janvier et en vrac, j’ai fêté l’arrivée des Rois-Mages.

J’ai donc acheté une galette des Rois pour la partager avec cinq amis, j’en ai quelques-uns, ouf. 45 dollars, autant dire que nous l’avons senti passer ! elle était délicieuse, onctueuse, frangipane à souhait, le sol ferme au cœur tendre, beurrée et friable diraient les géologues que je regarde sonder le sol devant chez moi pour y implanter un nouveau condo, oups. La galette donc.

Qui a eu la fève ?

Personne.

Qui l’a avalée ?

Personne.

Alors qui ?

À Miami Beach, pas de fève dans les galettes, la sécurité avant le plaisir, le principe de précaution cloisonné à la tradition, il ne faudrait pas qu’un heureux convive, un gourmand, un Français en mal du pays ou un Américain téméraire s’y casse une dent, pire, s’étouffe, l’avale de travers, la graine en forme de haricot, le sujet en porcelaine symbole de vie et de fécondité, la pièce de monnaie ou le cup cake en porcelaine. Direction l’Urgent Care, vite dégainer la carte d’assurance maladie Florida Blue, sans pouvoir parler, respirer, ouf zéro frais à avancer en cas d’urgence, ce type d’urgence en tout cas. Dommage. Personne parmi les amis pour la faire remonter ladite fève. Cinq claques sur la figure, non pardon, dans le dos, personne formée aux soins d’urgence, les gestes non plus barrière mais les gestes qui sauvent pour désobstruer les voies respiratoires. Compressions abdominales pour faire remonter l’intrus, l’objet volant non identifiable entre bile et débris de galette. Dommage ! 45 dollars sur le tapis.

Peut-même davantage.

Et pourquoi pas se retourner contre la jolie pâtisserie, le pauvre pâtissier qui aura passé des heures à faire des galettes, à étirer des feet de pâte feuilletée, à remuer ciel et terre pour agglomérer amandes, œufs, beurre, sucre et autres secrets. Tout ça pour se retrouver menottes au poignet, au violon, bref dans le panier à salade, les sirènes dans les oreilles, derrière les barreaux et devoir payer sur ses recettes une lourde amende, autant de chiquetages dans la pâte, d’incisions ou d’entailles faites au couteau pour la décorer, la tradition ça peut coûter cher. Quel dommage.

La fève donc, tu la regardes, tu la collectionnes, la pièce unique en bon fabophile, au mieux tu la revends sur EBay, tu manges ta part de galette et la couronne tu la donnes aux enfants. Point. Dis-toi que tu as de la chance, tu as des amis, tu n’es pas mort, tu vis dans un endroit de rêve dans lequel il y a des bons pâtissiers pour faire des bonnes galettes et t’as 45 dollars à mettre dedans ! au pire, quarante-cinq minutes de footing pour éliminer les quatre cents calories. Alors enjoy !

 

Amis Français d’ici ou d’ailleurs, good morning ! À Mayami, il pleut, des seaux d’eau sur la tête, j’ai les pieds qui prennent l’eau, j’ai les nerfs en pelote, des injures sur le bord des lèvres, des gestes qui se prennent les pieds dans le tapis. Il pleut. Une circulation à rendre fou un Yogi, j’aimerais que mon lyft/uber/taxi flotte, se transforme en tapis volant pour m’emmener au plus vite à l’aéroport, déguisée en fakir, en génie, ma carte bleue emprisonnée dans sa boîte en accès illimité, j’ai un vol à prendre. J’ai une destination pour objectif, je pars à San Francisco et demain c’est Halloween. Je pars à l’aéroport. Ça, c’est ce que je crois. Une petite décharge en haut à gauche, un bip sur l’écran de mon téléphone aussi performant qu’une fusée, je claque la porte de la voiture devant le terminal D, D comme départ/delayed/delete. Et je reçois en simultané une notification de la compagnie aérienne D. bip. Mon vol est annulé.

Des vents forts à Dallas. Demi-tour. L’aéroport est tout près du centre-ville, tout près, disons trente minutes en tapis volant, j’ai assez d’heures devant moi, des crédits d’heures pour attendre, pour rentrer chez moi jusqu’à la prochaine notification. Refaire ma valise si ça me chante, perfectionner la position du lotus ou imaginer les possibilités futures de la téléportation. Le vol est annulé, reporté, annulé, reporté, annulé, reporté, annulé, reporté. Quatre fois en trente-six heures.

Génial !

Je pars pour San Francisco, je m’envole vers l’aéroport, je vais embarquer dans trois heures, j’enregistre Choupette, Choupette c’est ma valise, son étiquette bien en place, bien visible comme le collier du caniche blanc à côté de moi que sa propriétaire porte dans les bras, elle le rangera plus tard dans un sac à main, ça c’est ce qu’elle croit, dans un sac spécial caniche, rose et à paillettes assorti au collier. Le sac idéal pour embarquer en cabine son accessoire favori. La poussette spéciale caniche part en soute. Je regarde Choupette partir elle aussi en soute, glisser sur le tapis roulant, puis tomber à la renverse, sur le dos et en travers, tel un insecte se débattant. J’y vois là un mauvais présage. Je suis comme cet insecte, le souffle coupé, les pattes en l’air, le dos sur le caoutchouc, en lamelles, je me surprends à vouloir la rattraper, la sauver, je souris, je vois le caniche sauter sur le tapis roulant, déjà plus tout à fait blanc, courir derrière Choupette, tous les deux bientôt avalés par la trappe dans le mur, l’étiquette et le collier rose et à paillettes pris dans les lamelles du tapis. Le souffle coupé. Des hurlements. Le soir d’Halloween. C’est génial.

Je n’ai plus que ça à faire, écrire des cartes de postales version WhatsApp, je passe des vacances inoubliables depuis l’aéroport de Mayami, ici tout va pour le pire, rien de plus reposant qu’une station prolongée devant un tapis roulant, à l’arrêt, les fesses en équilibre entre le métal et le caoutchouc. J’attends Choupette. Non pas dans le hall des Arrivées à San Francisco mais à Mayami, hall D, D comme départ, D comme dommage. Je ne pars plus à San Francisco. Vol annulé, je ne veux plus qu’il soit reporté. Terminé, j’abandonne. Je veux récupérer Choupette, je veux être remboursée, je veux rentrer, je veux prendre une douche, changer de vêtements, je veux me coucher, je ne peux pas car Choupette est partie avec ma trousse de toilette.

Elle est peut-être là sous mes pieds, traquée sur des kilomètres/miles de tapis, je la guette depuis les trappes qui régurgitent des milliers de valises, je la guette sur les centaines de trolleys devant moi. J’élabore. J’imagine, en piquer une, juste pour une trousse de toilette, à quel point ce serait facile, voire jouissif, je pourrais prendre l’air du propriétaire soulagé, comblé, libéré, son bien restitué, enfin ! ce n’est pas trop tôt.

Elles sont toutes là à attendre leurs propriétaires. Toutes, sauf Choupette. On me dit qu’il faut attendre, il faut attendre que tous les bagages soient débarqués, que vider une soute ça prend du temps, qu’il y a encore des milliers de bagages à décharger et que on est en sous-effectifs. Ici, le trolley est payant, cinq dollars sinon tu pousses or je n’ai rien à pousser et j’ai déjà dépensé quinze dollars en café/gobelets king size en carton. Je culpabilise. Une heure, deux heures, trois heures, quatre heures, cinq heures, à la sixième, je craque. Je rentre. Où est Choupette, on n’en sait rien, on me dit qu’elle a bien été rappelée. Point. Rappeler une valise. On me rassure. Choupette ne peut pas se perdre.

Avec leur bénédiction, je commande un nouveau lyft/uber/taxi, je rentre et je paye. Je paye et je reviendrai demain matin.

Je ne suis jamais partie à San Francisco. Mais Choupette, si ! Je suis revenue à l’aéroport le lendemain matin et je suis repartie aussi sec avec des Sorry, Sorry, Sorry plein les oreilles mais sans Choupette. Avec un numéro à dix chiffres à ne pas perdre surtout, ils perdent ma valise mais moi je suis censée me greffer cette suite de Fibonacci dans le crâne avec l’espoir que je serais remboursée de mon vivant.

Faisons les comptes : un vol aller-retour Mayami/Frisco, les frais de tapis volant entre le centre-ville et l’aéroport, la facture de mes petites affaires de toilette et autres subtilités de la vie quotidienne. 1500$ plus les collations. L’argent se défile, siphonné à peine sorti à l’air libre, nettoyé, le Dyson du dollar, je ne m’en sors pas de tous ces billets qui tombent de mon portefeuille dès lors que j’en cherche un. J’en ai plein les doigts, trop petit d’ailleurs pour la taille des billets et le nombre de cartes de crédit qu’il faut avoir dans ce pays pour alimenter son crédit score. Comprenez vos bons points. Vous êtes un bon citoyen, vous travaillez, vous fabriquez de l’argent, vous consommez, vous souscrivez des crédits, vous avez plusieurs cartes de crédits, vous payez vos factures surtout à la fin du mois, vous avez un high score. Super. Sinon vous allez pousser à contre-courant pour trouver un logement, en acheter un, bref ! ici le trolley coûte cher.

Je vais donc investir dans un nouveau portefeuille et je vais envoyer la facture à D en les remerciant. Car Choupette s’est baladée pendant quatre jours entre la côte Est et la côte Ouest, deux jours à Los Angeles, une petite journée à San Francisco aux frais de la princesse, c’est-à-dire sans moi. Cette valise qui trimbale mes petites affaires depuis le siècle dernier, qui n’a jamais manqué un seul tapis, qui ne s’est jamais perdue une seule fois au cours des deux-cent mille kilomètres/miles que je lui ai fait parcourir en vingt-quatre ans de compagnonnage. Eh bien il a fallu que je lui dise que c’était son dernier voyage pour qu’elle se fasse la malle. La malle ou le placard. Choupette est revenue la gueule enfarinée quatre jours plus tard, livrée My God ! par un certain Jésus. Cinq dollars de pourboire. Amen ! In God we trust…

 

Amis Français d’ici ou d’ailleurs, good morning ! Je vais vous raconter une histoire, c’est l’histoire d’un homme, vous êtes à Mayami en 1910, et en 1910, Mayami c’était vingt mille habitants, en tout cas beaucoup moins qu’aujourd’hui. Dans cette histoire, écoutez, il y en des milliers d’autres. Un domaine donc, une maison, des jardins, c’est Vizcaya. James Deering, c’est l’homme qui nous intéresse. James achète en 1910 ce qui deviendra Vizcaya, des terrains pour y bâtir une villa superbe, magnifique, autant de qualificatifs inspirés d’Italie.

Il part avec son ami décorateur parcourir le monde, et avant que celui-ci ne bascule, il acquiert tout ce qui est encore noble pour meubler sa future demeure. La Chine. Mais pas seulement. Ambiance méditerranéenne, style Renaissance, style Baroque, Empire, néoclassique. Il mélange, il conserve, il préserve, il harmonise. Il sème.

J’ai récolté ces bénéfices un dimanche, au XXIe siècle, j’ai mis ma carte de crédit dans la machine, 25 dollars et j’ai passé une journée chez James Deering.

Prends les cadeaux du présent et laisse de côté les soucis. James Deering a fait de son domaine sa devise, de sa devise son domaine, y concentrant absolument tout ce qu’il a aimé. Derrière des portes dérobées, il a fait graver, peindre, sculpter. Il a redressé ses rêves les uns après les autres. Il a masqué ses désillusions dans la beauté des pièces, la beauté du mobilier et des matériaux, il a camouflé ses renoncements dans la beauté des objets. Tout ce qu’il devait cacher de lui. Son homosexualité en 1910. Tout ce qu’il devait montrer de lui. L’homme d’affaires, l’homme avait du goût, l’homme était fin. L’homme était prospère.

Vizcaya était sa villégiature d’hiver, le reste de l’année, il vivait à Chicago et Chicago l’hiver, c’est invivable pour ceux dont le sang manque de fer. Vizcaya en sommeil d’avril à décembre, les meubles sous des draps pour les soustraire à l’humidité. Vizcaya en fête de décembre à avril. James Deering aimait Vizcaya.

J’ai repensé à ces villas que vous connaissez peut-être, la villa Kérylos, la villa Ephrussi à Saint-Jean-Cap-Ferrat. L’hôtel de Moïse de Camondo à Paris ou le domaine d’Albert Kahn à Boulogne Billancourt, j’ai songé à ses hommes à cheval sur deux siècles. Ces hommes qui les avaient imaginées cherchant à rendre visible leur aboutissement, esthétique et intellectuel, à le rendre tangible, tactile, profondément sensoriel. Ces hommes avaient rassemblé ce qu’ils aimaient, ces hommes aimaient les roses et les orchidées, les fleurs comme autant de symboles ou de poésie. En 1910, les hommes s’interdisaient les fleurs et leurs symboles.

En quittant le domaine, j’ai vu une poussette, j’ai vu une silhouette, une couverture dans la poussette sans doute pour couvrir un bébé eh bien non, dans la poussette, il y avait un chien. Une poussette spéciale pour Carlin. La Chine là encore. Les États-Unis. L’Europe. J’ai vu le monde entier dans la poussette. Alors oui j’ai souri. James Deering a priori n’avait pas de chien, il avait pensé son domaine ouvert sur la baie, l’avait-il pensé ouvert sur le monde. Aujourd’hui, sa fortune est offerte au monde et quelle que soit sa forme, son milieu, son intention, chacun peut l’approcher.

J’ai su alors que je pouvais repartir, riche de milliers d’histoires, la mienne ajoutée et la mienne augmentée. Vizcaya. James Deering. L’histoire du chien, une part de celle de la silhouette car je me suis arrêtée pour discuter ou comprendre pourquoi promener un chien dans une poussette. L’histoire de la couverture et de la poussette et les provenances des uns et des autres. Les itinéraires de tous ceux qui, seuls, ont des histoires et les déposent un peu partout. Aucune ne s’efface vraiment. Il suffit d’un matin ou d’une lumière particulière, d’un moment un peu plus calme ou insolite, d’une disposition peut-être, d’une rupture dans l’air sans doute pour pouvoir les écouter. Et passer ainsi au-delà de toutes les frontières, couvertures, remparts, palissades, filtres, couches, subterfuges, décalages. Passer au travers des événements, des époques, des contextes, des convictions et ne retenir que cela. Cette palpitation si particulière entre un lieu et un être, au singulier d’abord, au pluriel ensuite.

 

Sandrine Ferron Veillard


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A propos du rédacteur

Sandrine-Jeanne Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.