Ce qui reste, Bernhard Schlink (par Gilles Cervera)
Ce qui reste, Bernhard Schlink, Gallimard du monde entier, 206 pp, 20€
Reste à vivre
Le reste à vivre est une expression banquière odieuse. Ici, elle est fichée comme un couteau dans le réel. C’est que la mort est dans la vie et le livre va bien au-delà.
Bernhard Schlink interroge ce moment du deuil de soi dans un conte à rebours intitulé Ce qui reste.
Ce qui reste est adressé à ceux qui restent, vu des dernières semaines, des derniers jours, des derniers ressauts et ressacs d’amour. Plus de place au regret, trop tard pour la nostalgie. C’est quoi, c’est comment ? Ces derniers moments, sont-ils d’attente, d’illusion projective ou est-ce que retourner revoir la mer est suffisant ?
Au bout de quelques jours, Ulla lui demanda combien de temps il voulait rester au bord de la mer. « Encore un petit peu », répondit-il, et quelques jours plus tard, il dit à nouveau : « Encore un petit peu ».
Le roman pourrait saturer en bonnes intentions, moraline etc, non. Schlink est plus subtil, il donne à respirer ce souffle de plus en plus court, ce sommeil de plus en plus lourd, ce corps qui semble vivre pour lui, à son compte, douleur, ibuprofène, tramadol er morphine et la tête turbine, aime, enquête encore.
Le roman est joliment simple, presque trop. Joliment pur, parfois beaucoup, joliment moderne, quasi une série !
Martin vit avec Ulla. Il est beaucoup plus âgé qu’elle et ce qui arrive est dans l’ordre des choses et des âges. Elle, vibrante, assidue au travail et lui, arrêté net par l’odieux crabe. David est né de cette union amoureuse entre le vieux juriste, prof et essayiste et Ulla l’artiste-peintre dont il ne comprend pas le sens des œuvres. Seul malentendu ?
Le reste est la différence d’âge. D’énergie. Le reste est ce cancer qui flanque tout par terre, cisaille dès les premières lignes : Si seulement il n’était pas allé chez le médecin ! Ce qui s’y était passé ne se serait pas passé, ce qu’il y avait appris, il ne l’aurait pas appris. Ce qu’il n’aurait pas appris n’aurait pas existé.
Suit le déni, suit la rage car cette annonce est d’abord abstraite. Le corps n’a pas encore basculé chez Martin, le médecin en sait plus que lui pour le moment. Un corps encore silencieux alors que le médecin promet le vacarme.
Comment composer ?
Les douze premières années de leur mariage avaient été de bonnes années. Ils avaient acheté une petite maison avec jardin à la périphérie de la ville.
Le roman est moderne, existentiel et de quartier. Il avance entre David qu’il faut mener au Jardin d’enfants et les disputes entre mômes qui font pleurer l’enfant et soucient le père. Comment lui apprendre à se défendre sans défoncer, à aimer la justice sans être justicier ?
Comment tricher, avancer, comment rester debout et surtout comment annoncer à David que papa est mort de fatigue ou que sa fatigue va être de plus en plus mortelle.
Le roman est berlinois. Martin conduit David au parc. La main dans la main, ils avancent et ils conversent. Lorsque Martin revient, il s’attable et écrit à David, pour après la mort de fatigue.
Pourquoi n’y-a-t-il pas rien ? Pourquoi y-a-t-il nous ?
Qu’en sera-t-il pour toi ? J’aimerais beaucoup aller avec toi avant Noël écouter l’oratorio de Noël, et avant Pâques la Passion selon Saint-Jean.
Poste restante au fils qui lira ça dans dix ou quinze ans. Martin rangera la lettre à David dans le tiroir de son bureau qui lui vient de son père. Qu’est-ce qui est transmis ?
Le compte à rebours invite à la précipitation. Au rattrapage. À l’impatience.
Ce n’est pas le cas.
Ulla est vivante. Ulla compatit ou se fâche. Ulla lit la lettre écrite à son fils et refuse tout de go ce pari stupide, cette insolente prise de pouvoir et ce ridicule projet de se mettre entre père et fils à faire un… compost ! Ah ce que le compostage invite ici au philosophique et au métaphorique !!
Ulla ne veut pas laisser ce père et sa mort prendre autant de place.
Ulla était redevenue froide et pragmatique, et il ne fut pas déçu- peut-être ne concevait-elle pas vraiment sa mort prochaine, pas plus qu’il ne la concevait lui-même.
Comment se penser mort ?
Comment consentir à cette pensée de soi sans soi ?
Martin veut s’occuper de tout, y compris de son beau-père, le père d’Ulla. Il ne le rencontre pas, et pour cause, il est mort bien après avoir laissé tomber sa fille. Bien après qu’Ulla ait pris pour agent comptant le récit de ses mère et grand-mère coalisées contre les hommes qui meurent à la guerre et font défaut. Du père d’Ulla dont il rencontre la dernière épouse après enquête rapide, Martin rapporte une photo gratifiante à Ulla. Défalsifiant le récit qui lui avait été fait. Elle redécouvre son histoire grâce à celui qui est sur le départ.
Pensez simplement que son père a manqué à Ulla. Que c’est bien pour elle qu’il l’ait aimée.
Certains classent, rangent, balaient et trient. Martin va retrouver l’amant d’Ulla, un soir vers la fin, quand le corps se gâte. Il s’endort d’épuisement et de douleur sur la berge après une conversation où il a cru encore pouvoir sans hargne ni haine rencontrer celui qui s’occupera d’Ulla et de David. Prise de pouvoir démiurgique ou dérisoire passation de pouvoir ?
Comment vous entrez dans le jeu ? Vous y êtes déjà. On prend une certaine responsabilité quand on s’immisce dans un mariage. Quand on s’introduit dans la vie d’autrui et qu’on la modifie…
Ulla ne se fâche pas. D’où tu viens à cette heure-tardive ?
Certains trient, d’autres se perdent en adieu. Martin nous emporte dans sa douceur d’être, il ne trie pas, il salue, il ne salit pas, il honore.
Ulla pleure.
Ils pleurent tous les deux.
Tous les trois.
La porte est étroite et chacun sait qu’il devra la passer. Martin est digne et ce qui reste nous rend dignes. On se dit qu’il y a donc à Berlin et dans la traduction de Bernard Lotholary à qui le livre est dédié une possibilité de contrecarrer l’injustice du cancer, une manière littéraire de se mettre au clair.
Au risque d’apparaître plus clair qu’en vérité !
Gilles Cervera
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