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Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro (par Patryck Froissart)

Ecrit par Patryck Froissart 04.03.21 dans La Une Livres, Critiques, Amérique Latine, Les Livres, Langue portugaise, Nouvelles

Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro, Le Lampadaire, février 2020, trad. portugais (Brésil) Stéphane Chao, 100 pages, 10 €

Ce qui n’existe plus, Krishna Monteiro (par Patryck Froissart)

 

Un recueil de sept nouvelles de longueur inégale, le titre de la première étant éponyme de celui du livre.

 

Ce qui n’existe plus

La première fois que je t’ai vu après ta mort, tu te tenais debout dans le salon.

Cet incipit annonce, en accord avec le titre, ce qui sera le fil infra-textuel de l’ensemble des sept nouvelles. Le narrateur personnage de ce premier texte, à partir de cette vision initiale, remonte, en un erratique et onirique voyage dans le temps, les années jusqu’à son enfance et sa relation bibliophile avec un père lettré dans la bibliothèque de la grande et labyrinthique maison familiale de style colonial de la rue Varzea, dont les décors apparaîtront plus ou moins furtivement dans d’autres nouvelles.

Les croisements du docteur Rosa

Voici que la voix d’un médecin, d’un simple médecin, surgissait de la nuit, sûre d’elle-même, et me réveillait, dense, impérieuse : « Viens ».

Le même personnage narrateur répond à l’appel nocturne d’un mystérieux médecin qui l’invite à une étrange randonnée à dos de cheval et qui ne se sépare jamais, jusqu’à ce qu’ils arrivent tous deux au sommet d’une montagne, d’une mystérieuse mallette contenant les mystérieux feuillets d’un texte à l’intérieur de quoi ledit narrateur finira par s’insérer, par se fondre, jusqu’à devenir texte lui-même.

Vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre !

 

Quand tu dormiras, je chanterai

C’est sans doute la nouvelle qui désoriente (au sens fort du mot) le plus le lecteur. Ici le récit est à la 3e personne mais le narrateur s’exprime en totale focalisation interne. Le lecteur, placé dans la peau, les sens et la tête du personnage, croit entrer avec lui dans la lice d’un combat médiéval de chevaliers. L’illusion est parfaitement entretenue. Ce n’est que progressivement qu’on devine, qu’on suppute, puis qu’on comprend de quoi il ressort. La manipulation du lecteur est magistrale. Le trompe-l’œil, expression la plus appropriée en l’occurrence, est optimal.

 

Un enclos fermé comme un rêve

Le narrateur/personnage est… un chat qui s’exprime à la première personne. Et, par la magie, renouvelée, de la focalisation interne intégrale, voici que le lecteur se fait chat, voit chat, pense chat, hume chat, raconte chat, exprime ses sentiments de chat.

Les scènes que Chat raconte baignent dans un champ visuel et sensoriel qui semble irréel, autour de la mort d’une femme au terme d’un itinéraire narratif qui la mène de la maison à la plage puis à la noyade pour finir au cercueil. Accident ? Suicide ? C’est flou, c’est déformé, c’est irrationnel, c’est partiel, c’est chat.

 

Monte Castello

La plus longue des nouvelles a pour sujet principal la participation du grand-père, enrôlé dans les rangs du corps expéditionnaire brésilien, à la bataille de Monte Castello, verrou stratégique opposé par l’armée allemande à la libération de l’Italie. L’évocation de cet épisode sanglant qui vit, s’étalant sur trois mois, les Brésiliens prendre aux Allemands et reperdre aussitôt le sommet du mont au prix, de part et d’autre, d’énormes pertes humaines, est jalonné de courtes scènes exprimant toute l’horreur de la guerre. En toile de fond, le récit, dont le narrateur extérieur est redevenu celui des deux premières nouvelles, se dédouble et met en parallèle à la guerre mondiale une autre guerre, celle que se livrent sans répit sa mère et sa grand-mère à la grande souffrance du grand-père démobilisé et de l’enfant narrateur dont la relation est symbolisée, avant et après le temps passé au combat, par de sibyllines pièces de monnaie que l’aïeul a montrées un jour à son petit-fils…

 

Le suaire

Si j’étais toi, je lâcherais cette arme, je poserais ce revolver sur le sol, je jetterais par terre la balle en acier destinée à te détruire le crâne.

Ainsi commence la plus courte des nouvelles. En deux pages d’un flot impétueux, tumultueux, volontiers désordonné, d’images apparemment sans lien les unes avec les autres, s’élève un long cri de protestation, avec la récurrence obsédante de « si j’étais toi », contre ce qu’on imagine être le suicide d’un être aimé, peut-être le grand-père dont le fantôme hante, tantôt au premier plan, tantôt loin en arrière du récit, chacune des nouvelles.

 

Une âme en travers du corps

Le dernier texte est consacré par le narrateur primordial à des fragments de son souvenir lointain d’une femme, appelée simplement « la femme », une femme qui racontait aux enfants (dont le narrateur) des histoires qu’elle inventait, soir après soir, jusqu’au soir où…

Une femme dont on ignore la nature du lien qui les unit, elle et lui, hormis par cette allusion énigmatique :

Ou bien encore, elle relatait la tristesse sans fin de l’homme dont la fille s’était mariée avec son propre fils, même si elle faisait remonter sa mélancolie au temps où il avait combattu en Italie.

Une femme qui était présente dans le champ de vision du personnage narrateur de la troisième nouvelle, et qui, vers la fin de sa vie, ne se sépare jamais d’un coq de combat qu’elle serre étroitement dans ses bras pour lui éviter l’arène sanglante et potentiellement mortelle, comme une autre femme, ou elle-même, aurait voulu retenir dans son étreinte l’homme qui est allé combattre en Italie.

 

Le narrateur revient sur les lieux primitifs : « Je regarde autour de moi, je suis tout seul, debout dans une cuisine vide… ».

J’entends une nouvelle fois les histoires racontées non pas par sa bouche, son corps, ses mains et son visage mais par ses objets et ce qu’elle a laissé en héritage […] canthares où pendant des années coulait sans que l’on s’en aperçoive la mémoire de ce que l’on disait et interprétait entre ces murs ; car les objets racontent des histoires…

 

Indices. Hypothèses. Questions. Fragments. Puzzle. Ruptures narratives. Bribes. Flou artistique. Rêverie plaisamment erratique. Echos. Miroirs déformants. Voix brouillées. Souvenirs qui s’effilochent.

Ce qui subsiste.

Ce qui a survécu.

Ce qui n’existe plus.

 

C’est fort !

 

Patryck Froissart

 

Krishna Monteiro est brésilien. Il a été finaliste du Prix Jabuti 2016 pour O que não existe maisCe qui n’existe plus.

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A propos du rédacteur

Patryck Froissart

 

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Patryck Froissart, originaire du Borinage, a enseigné les Lettres dans le Nord de la France, dans le Cantal, dans l’Aude, au Maroc, à La Réunion, à Mayotte, avant de devenir Inspecteur, puis proviseur à La Réunion et à Maurice.

Il a publié : en août 2013, Les bienheureux, un recueil de nouvelles (Ed. Ipagination), Prix Spécial Fondcombe 2014 ; en janvier 2015, La divine mascarade, un recueil de poèmes (Ed. iPagination); en septembre 2016, Le feu d'Orphée, un conte poétique (Ed. iPagination), troisième Prix Wilfrid Lucas 2017 de poésie décerné par la SPAF ; en février 2018, La More dans l'âme, un roman (Ed. Ipagination); en mars 2018, Frères sans le savoir, un récit trilingue (Editions CIPP); en avril 2019, Sans interdit (Ed. Ipagination), recueil de poésie finaliste du Grand Prix de Poésie Max-Firmin Leclerc ; en février 2020, La Fontaine, notre contemporain, réédition de l’intégrale des Fables, annotées, commentées, reclassées par thèmes (Ed. Ipagination) ; en mars 2020, Le dromadaire et la salangane, recueil de tankas (Ed. franco-canadiennes du tanka francophone) ; en avril 2020 : L’occulte poussée du désir, roman en 2 tomes (Ed. CIPP) ; en 2021 : Li Ann ou Le tropique des Chimères (Editions Maurice Nadeau)