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Ce jour où il vola mon innocence, par Nadia Agsous

Ecrit par Nadia Agsous 26.03.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Ce jour où il vola mon innocence, par Nadia Agsous

 

Ce matin. Sang de mes menstrues mélangé au sang de mon hymen déchiré. A l’aube. Déchiqueté. Pendant que tout le monde dormait. Défloration ! J’ai crié. Au viol ! J’ai hurlé.

Le deuxième crime de la saison venait d’être commis. Sur mon corps, à l’aube. Entre obscurité et lumière. J’ai pleuré. Rapt !

Il m’a surprise dans mon lit. Il est venu dans ma chambre à pas de loup. J’ai crié, mais aucun son n’est sorti de ma bouche. Il se jeta sur moi, bâillonna ma bouche et banda mes yeux. J’ai appelé au secours mais mes mots se sont tus. Je ne l’ai pas vu car son visage était noir. Je ne l’ai pas reconnu car à la place de son visage, il y avait un sexe, long, rouge, dur qui saignait ; du sang blanc. Bizarre ! Le sang des hommes n’a-t-il pas la même couleur que celui des femmes ?

Je ne l’ai pas reconnu mais dieu sait qui il est. Il l’a vu mais Il n’a rien dit ; Il n’a rien fait. Lorsque j’ai crié, Il a bouché ses oreilles. Lorsque l’homme sans visage a étouffé ma voix, Dieu a fermé ses yeux. Lorsqu’il a volé mon innocence, Il a haussé les épaules. J’ai crié de toutes mes forces ; j’ai insulté dieu, j’ai craché sur les petits anges malins qui l’accompagnaient. Oui, j’ai insulté, j’ai craché, j’ai blasphémé. Dieu a tout vu et Il n’a rien fait pour me venir en aide. Il n’a rien dit pour le condamner. Il ne l’a pas puni pour ses actes abjects. Il a assisté à la scène et Il l’a laissé faire. Lorsque j’ai sombré dans l’univers de mon inconscience, dieu m’a tourné le dos et S’en est allé se reposer à l’ombre d’un palmier. Il m’a laissée seule avec cet homme qui redoublait de férocité.

Tout était noir. Je ne voyais pas mon agresseur mais je le sentais. Lorsqu’il s’approcha de moi, j’ai sursauté. Lorsqu’il palpa mes seins à peine naissants, j’ai pleuré de désespoir. Lorsqu’il colla ses lèvres à mes oreilles, je l’ai laissé faire ; j’étais curieuse de savoir ce qu’il avait à me dire ; j’étais avide de le démasquer. Lorsqu’il me parla, il prit la voix d’une femme. Elle me raconta ses peines, dessina ses désirs, révéla ses desseins meurtriers, cracha sur les murs de la chambre qui ressemblait à un tombeau abandonné. Dès que la voix féminine s’arrêta, l’homme s’agenouilla, me déshabilla de force et m’obligea à m’allonger sur un lit en fer gris. Je tremblais de froid ; je frissonnais de peur ; l’angoisse obstrua ma vue. J’ai crié mais ma voix était silence. Puis vide. Total. Ma mémoire devint un non-lieu. Je ne voyais pas mon violeur mais je le sentais. Lorsqu’il enfonça son sexe, long, rouge et dur, dans le fond de ma bouche, j’ai failli mourir étouffée. Je l’ai entendu gémir ; les râles qui s’échappaient de sa bouche dégageaient une odeur asphyxiante ; ils ressemblaient aux rugissements d’un lion triomphant sur sa proie. Lorsqu’il s’est tu, il m’ordonna d’avaler son sang blanc. Quelle horreur ! Ce liquide visqueux avait le goût de mon destin malheureux. J’ai éclaté en sanglots. Que pouvais-je faire à part me débattre sans grand espoir de me libérer des griffes de ce prédateur qui n’avait peur de rien, même pas de son dieu qu’il adorait et vénérait plus que tout.

Dans la chambre d’à côté, j’entendais mon père adoptif crier dans son sommeil :

– Que mon cauchemar soit englouti dans les sept mers de sables ! Que mon cauchemar soit mangé par le roi des ténèbres ! Que les djinns épargnent ma descendance !

Il répéta ces trois phrases au moins cinq fois avant de sombrer dans un sommeil profond.

L’homme sans visage prit possession de mon corps. Il fit ses besoins autant de fois qu’il le souhaitait. Au petit matin, lorsque le muezzin appela à la prière de l’aube, il sursauta. Il se leva précipitamment. Il cracha sur mon corps, bredouilla quelques mots, fit rapidement sa prière, il implora son Dieu, il le supplia de lui pardonner ses péchés, et il disparut dans la pénombre de la chambre de mon malheur. L’odeur de sa sueur acide me donna la nausée. Une douleur vive déchira mon cœur. La voix endormie de mon père adoptif adoucit mon chagrin.

– Que mon cauchemar soit englouti dans les sept mers de sables ! Que mon cauchemar soit mangé par le roi des ténèbres ! Que les djinns épargnent ma descendance !

J’ai pleuré. J’ai vu ma vie basculer dans le néant. J’ai fermé les yeux.

Sur le lit de mon déshonneur, j’ai continué à pleurer. Je n’avais pas le courage d’affronter mon destin. Pendant que je tentais de remettre de l’ordre dans mes sens, j’ai senti mon cœur s’arrêter de battre. Dans mon ventre, un fœtus rouge-sang brandissait le sabre de la fin du monde. L’Enfer ! Un drapeau noir flottait au-dessus de nos têtes comme une épée de Damoclès. Le Châtiment ! Le jour du Jugement Dernier est-il sur le seuil de nos vies lamentables ?

Du sang coulait de mon sexe. Il était rosâtre. Il sentait fort ; il puait la traîtrise et la fatalité malheureuse. J’ai ouvert mes cuisses ; le chat qui attendait que mon agresseur s’en aille a sauté sur mes jambes, et pendant au moins une heure, il a léché tout le sang. Je l’entendais miauler pendant qu’il faisait des pauses. Lorsqu’il ne resta plus aucune goutte, il s’en alla roupiller sur le lit en fer gris, le lieu de la perte de mon innocence originelle.

Dorénavant, je sombrerai dans l’obscurité. Je m’engloutirai dans des bas-fonds peuplés de démons affreusement envoûtants. J’envelopperai la lune dans les étoffes de la nuit déroutante. Je m’endormirai. Je me réveillerai lorsque le soleil aura traversé trois fois l’océan de mes malheurs ; une fois pour les compter, la deuxième fois pour les reconnaître, une troisième fois pour les rassembler dans un enclos où, livrés aux chiens et aux chats des gouttières, ils seront réduits en miettes et jetés dans les gueules des fourmis folles à lier.

J’avais treize ans !

 

Nadia Agsous

 


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Rédactrice


Journaliste, chroniqueuse littéraire dans la presse écrite et la presse numérique. Elle a publié avec Hamsi Boubekeur Réminiscences, Éditions La Marsa, 2012, 100 p. Auteure de "Des Hommes et leurs Mondes", entretiens avec Smaïn Laacher, sociologue, Editions Dalimen, octobre 2014, 200 p.

"L'ombre d'un doute" , Editions Frantz Fanon, Algérie, Décembre 2020.