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Au pays des poules aux œufs d’or, Eugène Savitzkaya (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 16.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Les éditions de Minuit

Au pays des poules aux œufs d’or, Eugène Savitzkaya, février 2020, 192 pages, 17 €

Edition: Les éditions de Minuit

Au pays des poules aux œufs d’or, Eugène Savitzkaya (par François Baillon)

 

Plus qu’un roman, cet ouvrage peut être qualifié de long (et admirable) poème en prose. Le narrateur le dit aussi « conte » ou « fable » à plusieurs reprises, et il en possède en effet de nombreux aspects.

Sous ces diverses caractéristiques, il est tout aussi indéniable qu’on nous invite dès les premières lignes à une grande aventure, puisque nous assistons à la naissance (ou à la renaissance) d’une terre. Terre qui semble singulièrement proche de la nôtre, mais qui s’en distingue aussi par des traits très nets : comment admettre qu’une renarde et un héron soient devenus un couple, par exemple, et qu’ils aient le don de la parole, de surcroît ?

Nous l’avons dit, c’est une aventure : au sein du monde dont on nous parle, la temporalité est visiblement une donnée mineure. Seul compte le portrait d’une forme d’existence dans ce qu’elle a de plus léger et de plus innocent, de plus pourri et de plus envenimé. Qui dit aventure dit aussi quête et objectif : luisant comme un Saint-Graal indistinct, il nous faudrait enfin toucher ce « pays inaccessible » ; cependant, « aucune route ne menait au pays des poules aux œufs d’or » (p.26).

La Fontaine est définitivement à nos côtés : les silhouettes du Renard et de la Cigogne se dressent comme le miroir inversé de la renarde et du héron (dont on aurait aimé que le statut de personnages principaux se justifie davantage). Qu’est-ce à dire des poules aux œufs d’or elles-mêmes, bien entendu ? Mais comment ne pas se sentir aussi accompagné de l’écho d’un chant homérique, avec ce phénomène itératif de longues phrases qui nous reviennent comme des vagues, à la façon dont certains vers nous reviennent sur les eaux de l’Odyssée – tel le renvoi à un conte très ancien ? Ce qui accentue le côté lyrique de l’aventure, qui est l’aventure du monde lui-même, transcendée par l’usage métaphorique.

Il ne se trouve pas d’intrigue soutenue au sein de ce roman : l’enjeu est surtout de prendre part, semble-t-il, à un environnement primordial dans toute son innocence et tout son dénuement (les enfants laissés à eux-mêmes, dont la vie serait saccagée par l’intervention des adultes), dans toute sa cruauté et toute sa vilenie. A ce titre, Eugène Savitzkaya sait nous donner le sourire en nous rappelant : « [l’ogre primordial] finit par étouffer dans son vomi et par se noyer dans sa foire. Un même sort était réservé aux despotes à venir » (p.12) La présence d’une connexion entre enfants et animaux, ainsi que le dessin d’une progression par degrés, pourraient trouver un lien modeste avec le Zarathoustra de Nietzsche. Gageons que le héron se plonge dans une œuvre du célèbre philosophe allemand à la toute fin (p.183).

Dans ce voyage traversé d’étrangetés et de douleurs, on pourrait percevoir en filigrane une morale (nous sommes dans une fable, n’est-ce pas ?) sur ce que les hommes font du monde. C’est atemporel, c’est par conséquent actuel. Et l’ironie n’est pas la moindre des armes chez l’écrivain. Mais il y a une intention supplémentaire, qui est même supérieure : ainsi, comme à des enfants précoces, Eugène Savitzkaya nous donne à voir la gangrène et la médiocrité, afin de leur passer outre en nous dressant un tableau de merveilles.

C’est faussement naïf. C’est un conte complexe. C’est un poème en prose. Pas vraiment un roman. Et c’est un livre qui, doté d’un style taillé jusqu’à la pointe, usant magnifiquement du pouvoir de l’image, a probablement l’ambition d’une poésie universelle : on a du reste cette impression, à certains moments, d’être devant un feu, tandis qu’un orateur nous raconte avec verve une histoire de la terre. Dans ce mouvement qui embrasse tout et où tout semble revenir, ce circuit où nous croisons l’impossible « pays des poules aux œufs d’or » (l’aura-t-on finalement atteint ? Est-il un prétexte pour tracer son propre chemin ?) préserve une motte de philosophie en germe dans sa vastitude poétique.

 

François Baillon

 

Eugène Savitzkaya est un écrivain belge de langue française, né en 1955. Il a publié ses premiers poèmes à 17 ans, ce qui lui a valu en Belgique et en France une reconnaissance précoce. Il est pensionnaire de la Villa Médicis de 1987 à 1989. En 1994, il reçoit le Prix triennal du roman pour Marin mon cœur (Editions de Minuit). En 2015, il reçoit le prix Victor-Rossel pour Fraudeur (Editions de Minuit).

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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.