Alchimie et paracelsisme en France (1567-1625) – Didier Kahn (Par Patryck Froissart)
Alchimie et paracelsisme en France (1567-1625) – Didier Kahn - Droz– 2025- 79€
Voici la troisième édition corrigée de cette recherche imposante sur la relation entre les thèses de Paracelse et celles des alchimistes en France et, il faut le préciser par rapport au titre, dans le reste de l’Europe occidentale.
L’auteur précise dans son introduction générale son dessein de sortir l’alchimie, qui embrasse dès le XIe siècle et pendant tout le Moyen-Âge le domaine de la pensée et des recherches scientifiques, de cette « infortune continue » dont elle a été victime par la suite, singulièrement à partir de la première moitié du XVIIe siècle, par le fait d’un ostracisme qui en a occulté ou caricaturé ou censuré les idées, les fondements, les écrits, les expériences, les assimilant souvent purement et simplement, de façon dépréciative, à la magie et à l’astrologie, en oubliant les indéniables progrès continus qu’on lui doit, en particulier mais pas seulement dans le champ de la médecine, ou en les attribuant a posteriori à des scientifiques non alchimistes, cette mise à l’ombre séculaire ayant connu sa culminance face au courant positiviste de la seconde moitié du XIXe siècle.
Plus que d’une fatalité, cet état de fait résulte, semble-t-il, d’un lourd et tenace préjugé.
Pourquoi cadrer l’étude aussi précisément entre les années 1567 et 1625 ?
Quelle a été l’influence de Paracelse sur l’histoire de l’alchimie ? En quoi l’histoire de l’alchimie a-r-elle influé sur les travaux dudit dans cette perspective ?
Paracelse est né en 1493. Il est mort en 1541. L’étude de Didier Kahn s’inscrit dans les soixante années qui ont suivi son décès, période que les historiens considèrent comme étant les dernières décennies de la Renaissance ayant précédé les temps modernes ; dans le cadre de cette historique (r)évolution des idées, des arts et des sciences, la théorie de la transmutation des métaux, qui a été l’un des fondements de l’alchimie médiévale, n’a été véritablement abandonnée que lors de « l’avènement de la chimie » annoncé par les travaux de Lavoisier à la toute fin du XVIIIe siècle.
En prolégomènes, il s’agit de dégager du maillage de nos préjugés, de nos clichés trop tenaces les aspects de l’alchimie médiévale en ce qui relève de « l’art et nature, du naturel et du surnaturel ». Pour ce faire, l’auteur recense d’abord, au prix d’un incroyable travail de recherche, la somme inédite des publications du livre alchimique en France du début jusqu’au milieu du XVIe siècle en se référant à la documentation disponible sur les éditeurs de l’époque. On y découvre avec surprise que le premier traité d’alchimie publié à Paris est un poème hermétique de Jean de La Fontaine publié en 1413 intitulé « La Fontaine des amoureux de science » … Mais non, ouf ! il s’agit d’un autre Jean de La Fontaine, originaire de Valenciennes, ma région natale.
Puis Kahn passe à un thesaurus extrêmement détaillé de l’édition des « grands recueils de textes alchimiques médiévaux en Europe de 1541 à 1622 ». Parmi les multiples références à des auteurs que le lecteur d’aujourd’hui, sauf à être lui-même un grand amateur initié, pourrait considérer comme d’illustres inconnus, on voit apparaître les noms qui nous sont plus familiers de Nicolas Flamel (à qui est attribué alors le Sommaire philosophique), de Thomas d’Aquin (Secreta Alchimiae Magnalia), de Pic de la Mirandole (De Auro). C’est durant cette période que sont imprimés et circulent à titre posthume divers nombreux traités de Paracelse, en particulier ceux relatifs à sa pharmacopée fondée sur sa théorie basique des trois principes (un élément combustible, le soufre, un élément fluide et changeant, le mercure, et un élément solide et permanent, le sel) parallèlement à de multiples emprunts, copies et plagiats que nombre d’auteurs ont effectués et intégrés, comme il se fait couramment alors, dans leurs propres ouvrages sans toujours en citer la référence, l’une des tâches que se donne ici David Kahn étant de démêler cet écheveau de ce qui peut être légitimement attribué à l’un et à l’autre.
L’enquête qui suit logiquement porte le titre « Paracelsisme et alchimie en France » et couvre la courte période de 1559 à 1567. C’est tout juste après, en 1568, que l’édition des traités de Paracelse connaît un essor fulgurant avec, en un an, la publication de huit volumes, et que se répand dès lors à travers toute l’Europe l’œuvre paracelsienne.
Cette diffusion massive, extraordinaire succès de librairie, ne se fait pas dans la sérénité. L’adhésion n’est pas totale, loin s’en faut, aux thèses de Paracelse. C’est en ce sens que l’auteur consacre un chapitre important au procès qu’intente la Faculté de Médecine à Roch Le Baillif, un paracelsiste convaincu, ce qui amène Ambroise Paré lui-même à prendre quelque distance avec Paracelse. La controverse, alimentée un temps par les Rosicruciens, évolue en de « grandes querelles » passionnées, abondamment documentées par l’auteur, prenant parfois une ampleur complotiste avec les attaques d’Antoine de Villon et d’Etienne de Clave contre « Aristote, Paracelse et les cabalistes », leurs propres recherches et expériences reposant cette fois sur cinq principes (terre, eau, sel, soufre et mercure) composés eux-mêmes d’atomes, découverte scientifique dont l’importance n’est guère remarquée et qui est alors censurée par la Sorbonne…
Ces rumeurs, ces attaques, ces polémiques n’empêchent pas, bien au contraire « la propagation, l’extension, la dissémination » du paracelcisme et conséquemment l’amplification continue de la renommée du « Luther de la médecine » décrit par l’un de ses partisans comme ayant été « suscité par Dieu pour apporter à des maux nouveaux des remèdes nouveaux ». Pas moins !
Suivent des annexes et une intéressante conclusion générale, « ou quelques réflexions en guise de conclusion », et cent-cinquante pages (oui !) référençant les innombrables sources auxquelles l’auteur a eu recours pour documenter cette quête d’une richesse monumentale.
Une telle étude, sur un tel sujet, ne s’adresse peut-être pas à tout lecteur, mais il suffit d’être un tant soit peu intéressé par l’histoire des idées pour se faire prendre dans l’impressionnant canevas de cette enquête fondée sur une érudition phénoménale.
Patryck Froissart
Plateau Caillou, dimanche 8 février 2026
Directeur de recherche au CNRS, Didier Kahn est notamment l’auteur d’Alchimie et paracelsisme en France à la fin de la Renaissance (2007), de La Messe alchimique attribuée à Melchior de Sibiu (2015) et d’une édition annotée du Comte de Gabalis, ou Entretiens sur les sciences secrètes de Montfaucon de Villars (2010).
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