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À quelques nuages près précédé de Inauguration de l’ennui, Guillaume Siaudeau (par François Baillon)

Ecrit par François Baillon 01.04.26 dans La Une Livres, Les Livres, Critiques, Poésie

À quelques nuages près, Guillaume Siaudeau Le Condottiere – Janvier 2026 254 pages – 15 €

À quelques nuages près précédé de Inauguration de l’ennui, Guillaume Siaudeau (par François Baillon)

Dans la préface de ce recueil, Guillaume Siaudeau nous dit : « … la poésie a veillé sur moi tout ce temps… » (p. 12) Ici, le mot « poésie » renvoie à cette posture singulière qu’un individu a en face de l’existence ; plus qu’une posture, il s’agit de la décision d’une posture, de la décision d’un regard, porté sur ce que tout un chacun peut connaître comme joies, parfois, et comme travers, souvent. Si ce regard peut sembler naturel de prime abord – c’est ce que nous dit aussi la préface de l’auteur –, il apparaît qu’il faille persévérer à l’alimenter, qu’il ne faille pas défaillir en face d’une trop grande morosité ou de conventions qui pourraient nous rattraper. Et Guillaume Siaudeau le fait : il publie régulièrement de nouvelles poésies sur son blog La Méduse et le Renard.

Ici, nous avons droit à la réédition de Inauguration de l’ennui, initialement publié en 2018 chez Alma Éditeur, augmenté du recueil À quelques nuages près. Les poèmes rassemblés sont courts, voire très courts. Loin de toute grandiloquence, l’enjeu du poète n’est pas de jouer savamment avec les sonorités. En revanche, la poésie va se trouver dans le détour qu’il fait prendre à une expression toute faite, l’un de ces recours langagiers faciles, armes du quotidien, dont le sens littéral ne nous importe plus.

Guillaume Siaudeau les réveille, les réutilise à sa façon, les contourne et nous en donne une autre image :

« Qui s’amuse / à tirer / des comètes / sur les plans » (p. 75) En cela, sa mission propre atteint la réussite : le quotidien le plus banal est transformé, revisité, rehaussé de couleurs et de reliefs, et nous nous arrêtons, charmés, interpellés, souriants.

En vérité, l’apparente simplicité de ces poèmes, la facilité trompeuse de leur composition, ne nous laisse pas assez entrevoir la minutie d’artisan qui précède leur naissance : « Chaque goutte / de pluie transforme / tes espoirs / en dentelle » (p. 102) Ce poème se présente avec la délicatesse la plus féminine – au demeurant, Guillaume Siaudeau est friand de métaphores. Le résultat est cependant que nous avons des espoirs troués. Une dentelle magnifiquement ouvragée, peut-être, qui comble notre aspiration à la beauté… mais si son symbole est l’espoir, à présent qu’il est troué, qu’en fait-on ? Si, par la brièveté de ces poèmes, l’on détermine que leur lecture est facile, il sera tout aussi facile de passer à côté et de ne rien y voir. Or, la poésie ici présente mérite attention : l’exercice est fin, autant que l’observation dirigée sur ces choses qui n’ont l’air de rien, subreptices, succinctes, plus essentielles qu’on ne le croie, capables de nous figer dans la sensation d’un instant unique ou universel.

Autre trait caractéristique : on ne peut échapper à la fantaisie et à l’humour de ces textes – ce goût du jeu avec les locutions verbales découle naturellement d’un esprit espiègle, empreint de jeunesse. Pourtant, malgré les reliefs poétiques auxquels tend le geste de Guillaume Siaudeau, les soubassements enferment les tournoiements d’une mélancolie bien plus profonde qu’il n’y paraît : « Façonné à la chaleur / de nos désillusions / quand le rêve / a fondu / et qu’il tient / dans une main » (p. 64) « Ombres diffuses / lumière éthérée / délicat frottement / de l’air / sur les tempes / petits courants d’air / battant la mesure / à l’unisson / Nous sommes / les seules / fausses notes » (p. 67) « Être bouton / de robe / libre du dernier fil / tombant dans le silence / et roulant / sous un meuble » (p. 238) Les espoirs ont peut-être réellement été troués. Reste que l’étrangeté et la beauté du monde extérieur continuent de stimuler l’âme du poète : « La lumière / hésite encore / S’abattre sur / un oreiller ou / se blottir / contre un trottoir » (p. 146)

En somme, nous avons là un recueil qui se déguste. Cela paraît léger et délicieux. Mais comme toute œuvre foncièrement élégante et juste, l’essentiel peut s’y promener de manière volatile : y avoir accès mérite qu’on cesse de boire son thé et qu’on écoute vraiment ce que le poète veut nous faire écouter et nous transmettre.


François Baillon


Né en 1980, Guillaume Siaudeau est l’auteur de quatre romans parus chez Alma Éditeur entre 2013 et 2019. On lui doit également plusieurs recueils de poésies publiés chez divers éditeurs (Asphodèle, Le Petit Véhicule, Le Coudrier, Nuit Myrtide…). Présent dans plusieurs revues et ouvrages collectifs, il partage régulièrement de nouveaux textes sur son blog La Méduse et le Renard : https://lameduseetlerenard.blogspot.com/



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A propos du rédacteur

François Baillon

 

Diplômé en Lettres Modernes à la Sorbonne et ancien élève du Cours Florent, François Baillon a contribué à la revue de littérature Les Cahiers de la rue Ventura, entre 2010 et 2018, où certains de ses poèmes et proses poétiques ont paru. On retrouve également ses textes dans des revues comme Le Capital des Mots, ou Délits d’encre. En 2017, il publie le recueil poétique 17ème Arr. aux Editions Le Coudrier.