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A propos de "La Cheffe, roman d’une cuisinière", Marie Ndiaye, par Sandrine Ferron-Veillard

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard le 24.10.16 dans La Une CED, Les Chroniques

A propos de

 

Chère Marie,

Je voudrais répondre à votre livre sans parler du lecteur que je fus. J’aimerais me mettre à table avec vous, nous asseoir ensemble, l’entrée d’abord puis le plat puis le dessert, discuter lentement de cette cérémonie spirituelle. Un livre et une lecture où le mot est aimant, fade quand d’autres l’utilisent pour louer la cuisine de « votre » Cheffe, elle s’en méfie d’ailleurs des mots qui enferment et ne disent rien que le goût de l’encre et la sécheresse du papier. « Je » votre narrateur, la décrit aujourd’hui, tel un récit posthume, réanime Cheffe : « je » son jeune commis, peut-être même son ultime confident. Votre livre est bien là une longue confidence, pleine et laconique, dont le lecteur perçoit d’emblée l’intime et la mélancolie. Vous mélangez les temps, vous distillez les dates, vous jouez avec mes sens et mon orientation. Cheffe est née d’une famille d’ouvriers agricoles, après la seconde guerre mondiale, au sein d’une petite maison de Sainte-Bazeille. De son enfance, Cheffe n’aurait jamais permis que vous la qualifiassiez de misérable.

Cheffe fit de toute chose une chose heureuse.

« Il y a alors des postures, des regards, même des mots prononcés pourtant sans intention ni sous-entendus, je dirais presque candidement, qui se rapportent si visiblement au plaisir sexuel que la Cheffe, qui exécrait les promiscuités, en était venue à redouter les remerciements et les hommages, comme je vous le disais plus haut, et elle n’aimait pas venir en salle, elle n’aimait pas rencontrer les mangeurs ».

« Quant à moi, je dois tâcher à la fois d’être loyal et d’être précis, d’être fidèle à la loyauté et à l’exactitude, tout cela me tourmente beaucoup et j’ai, depuis que je m’entretiens avec vous, de fréquents accès de cafard, oui ».

Vous ?

Je vous retrouve à nouveau et autrement, postée au bord du livre et à l’affût, tapie puis prise en flagrant délit, la violence anodine, la violence dans le mot, dans la figure, complexe mais jamais vulgaire.

Des répétitions dans vos phrases qui n’en sont point, juste poser les enjeux du sens et de la direction, du mot et du goût, de l’éphémère et de ce qui ne l’est déjà plus. Votre regard sur le monde, ce regard bas et bienveillant, las et vibrant que la Cheffe dépose sur chacun, distante et derrière, en arrière, étrangère en sa propre vie avant d’entrer dans son art et sa magie.

Bordeaux, les Landes. La cuisine et les Clapeau, « je » les commente suivant les contours d’une photographie qui serait ancienne et qu’il voudrait mettre à l’écran par amour. Les Clapeau premiers employeurs, les Clapeau animés par leur ventre, le nez humide et la langue agitée, la viande et les plats en sauce, là leur unique référence parce qu’ils ne connaissent que cette composition, impossible quête des mets à peine avalés qu’il faut songer aux prochains. La très jeune Cheffe a du temps devant elle, elle suit, elle observe, elle obéit à la cuisinière en chef véritable sorcière en son foyer, elle se tait et s’apprend.

« Et de les voir ainsi ardents et implorants, sans espoir et pourtant tourmentés de désirs, l’amenait invariablement à cette interrogation perplexe : pourquoi ne cuisinaient-ils pas eux-mêmes ? Pourquoi confiaient-ils à cette cuisinière, dont la Cheffe découvrait par ailleurs l’assez médiocre talent, le pouvoir de les rendre malheureux ? »

Donner à manger, donner une offrande dont l’impression serait indiscutable, donner non pas pour flatter une gourmandise voire dépasser son coupable défaut mais faire par amour et pour l’amour. La cuisinière partie, Cheffe prend la place, sa place d’abord momentanément puis définitivement, les mains vivantes, les mains employées enfin à donner ce pour quoi elles sont faites. Les Clapeau sont bien davantage que mus par leurs seuls appétits. Leurs travers s’étirent, leurs âmes sont élastiques, vous aimez les êtres multiples. La grâce descendue dans la cuisine sous diverses formes, la droiture de l’arbre et son emblème, ici un pin planté devant la fenêtre de l’office, les briques du toit qui captent la chaleur et la distribuent, vous semez les symboles tandis que Cheffe ordonne et se prépare.

Mentalement douée, d’une mémoire rare, nul besoin de noter ou de dresser des listes le couteau dans le papier, Cheffe se révèle. La convergence de tout son être replié dans cette première cuisine sombre et étroite, le lieu et la pratique, pièce et repas, le déploiement de tout son être pour créer et n’être là qu’en communion, en lumière.

Les mains fluides agissent par elles seules, les pieds, les membres tous joints, tous animés d’une force égale et complémentaire pour la seule virtuosité du corps en mouvement. Devenu un canal, le corps entre en transe pour l’art de la jubilation et de ce qui est nécessairement transmis.

Cheffe apprend à cuisiner en observant une cuisinière et bien davantage, en recomposant les absences, le soir, la nuit et dans ses rêves, en agrandissant les gestes, les teintes, les matières, l’ensemble de son corps charnel. Vos phrases enveloppent, étirent, se délient, reviennent sur leurs pas, répètent, accentuent, s’accélèrent puis s’ancrent, se terminent, se brisent pour ne livrer qu’une saveur, celle que le palais conservera contre toute autre. Des confidences ou ce qu’il a cru observer, « je » parle de lui en italique ou guette l’amour sans retour qu’il nourrit pour Cheffe. Les drames de Cheffe, le génie de Cheffe, ce qui transpire peu à peu, ce que l’organe libère désormais les nuits dans la cuisine allumée où « je » ramasse des bribes. Je vais enfin savoir.

« (…) elle ne pouvait se résoudre à ignorer les courriels que sa fille lui adressait et quand j’étais à ses côtés, ce qui était toujours le cas vers la fin, je voyais comment sa bouche se distendait en un affreux sourire gauchi et désolé devant l’écran de l’ordinateur, je savais alors qu’elle venait d’avoir des nouvelles de sa fille et je posais mes mains sur ses épaules, très légèrement ».

Le narrateur interprète le moindre battement de ses cils, la coloration de son visage, les tremblements, leurs sens et leurs raisons, des sourires longuement observés que « je » prolonge tel ce repas dont il ne veut subir la fin. La fille de Cheffe. Son ombre et le soin que vous mettez à noircir doucement, à traîner le drame pour y précipiter lecture et écriture, ses méandres et ses figures. Patience, dites-vous.

« La Cheffe aurait été horrifiée d’apprendre que j’étais allé rôder sur les lieux de son histoire, je le savais depuis le début et c’est pourquoi je ne lui en avais pas parlé, mais les pins m’accusaient légitimement, comment prétendre aimer et trahir par indiscrétion, n’étais-je pas un homme qu’elle croyait fiable ? (…) Je ne sais si mes raisons sont excellentes ».

Vous m’avez conduit à la moitié du livre Marie. Les indices y tombent, un à un ou trop peu, la fille de Cheffe donc « sans père officiel », Cheffe était alors âgée d’une vingtaine d’années.

« Je » se délite. « Je » dévoile les propos de Cheffe devenus aveux avec pour trait d’union le clair-obscur de la cuisine au repos, la nuit toujours, la lumière que je perçois de l’extérieur, la lumière émise de l’intérieur. « Je », tenu à l’écart. Le corps et le lieu.

Le corps de Cheffe est court et dense, non point lourd, il est recouvert de tissus sobres, de ces vêtements-enveloppes finement choisis pour la liberté du mouvement et l’effacement de l’intime. Son corps s’est ouvert puis refermé, à jamais fissuré, criblé de cicatrices, de coupures, les brûlures du métier et des sorts de l’âme.

Le narrateur poursuit son enquête, Internet permet cela, d’excaver photos et archives, des faits épars, de traquer le premier patron de Cheffe à Bordeaux, posséder Cheffe par son passé, l’aimer sans rien en reprendre. Les erreurs dites à son sujet parce qu’une attitude sortie de son contexte a tronqué l’image. Toute la couleur de son esprit et l’infinie de sa palette, vous rétablissez. Les cuisines sont des entrailles, les arrières-cours des ventilations ou des échappatoires, les sols suintent, sont granuleux, les inox tranchants, les terres cuites, les tables, les billots, les dessertes, les couteaux, les plats et les cocottes, les sonorités et les colorations que chacun possède, ces matrices où les femmes sont des étrangères. Les hommes y règnent en rois, superbes dans leur uniforme et de leur art coiffé, si pauvres soudain dès lors qu’ils le quittent.

Cent pages avant la fin, la révélation éclate, la menace et le démon réunis pour dissoudre le génie. Vous excellez dans cette science de l’agencement et de l’inattendu, le point culminant au dernier soupir. Une date, brutalement, peut-être même la seule du livre, vérifiez page 191. Cheffe ouvre son restaurant, à la Bonne Heure.

« Non, bien sûr, la Cheffe n’offrait pas le repas à strictement parler, toutefois je peux vous garantir qu’elle calculait toujours ses prix de manière que sa marge fût le plus mince possible, quant au vin, elle le facturait à peine au-delà du tarif où elle l’achetait, estimant que, n’y ayant pas travaillé, elle ne pouvait prétendre gagner là-dessus ».

Vous vous régalez. Conduire l’émotion, satisfaire l’appétit et habiter noblement l’esprit sans le saturer, une cuisine si honnête qu’il en est presque impossible d’en percer les rouages. Des assiettes qui sont autant d’hommages aux saisons et la volonté de les retenir. Des honneurs que le tout-Bordeaux viendra acheter, il faut s’y montrer dans le restaurant de Cheffe comme sur les bancs de l’église à la messe.

Vous accélérez la cadence, page 246, l’inéluctable et le tragique, ce dangereux parallèle entre la fille de Cheffe et celle de « Je », la fille du narrateur. Vous jouez avec mes nerfs. Page 264, vous livrez, les prénoms hormis « je » et Cheffe vos précieux anonymes. L’amour fracassé, l’amour pour un être et ce qu’il offre au corps de souffrance et d’élan. Vous partez en sachant, en taisant à l’autre ce que l’autre croit savoir ou ne pas savoir. Et cette ultime image sur laquelle vous me laissez. Maintenant vous semblez décrire plus qu’écrire. Vous vous amusez n’est-ce pas, Cheffe est-elle réelle, quoique, l’avez-vous connue, qu’importe.

Alors oui j’ai le livre en bouche longtemps après les couverts reposés, la serviette repliée, la dernière note sucrée, la note acide du dessert sur la langue, l’ensemble du repas dans la gorge. Lire et ne pas parler de soi, c’est entendu, seulement dire de sa lecture a posteriori toute son émotion et son expérience, le partage de l’essence et de l’épreuve. Or j’aurais aimé m’asseoir à la table de Cheffe et la nommer ainsi, presque dans un cri l’appeler Cheffe ! et la rendre vivante, non parce qu’il faudrait vérifier tel ou tel détail, maintenir la preuve pour maintenir le plaisir, non. Juste incarner l’assise et vivre le contentement que vous suggérez. Les odeurs, les voix et les coups en cuisine, les jeux de la salle et ses bruits et rester perpétuellement, le lecteur, le personnage, le narrateur, l’auteur, dans le doute de son geste et de sa place. Marie, « je » salue là votre composition, cette magie qui consisterait à donner, à voir, à goûter, à toucher des choses irréelles. Je ne regrette qu’une chose.

De devoir reprendre depuis le début, renouveler la lecture de votre livre pour en percevoir les subtilités et les pièges, revenir de la dernière page connaissant la fin à la première pour apprécier les lignes et la trajectoire.

 

Sandrine Ferron-Veillard

 

Marie Ndiaye est née en 1967 à Pithiviers. Elle est l’auteur d’une vingtaine de livres, romans, nouvelles et théâtre. Elle a obtenu le prix Femina en 2001 pour Rosie Carpe et le prix Goncourt en 2009 avecTrois femmes puissantes. Ses pièces sont entrées au répertoire de la Comédie-Française.

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A propos du rédacteur

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.