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À propos de Abattis – Yves Charnet (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché 02.03.26 dans La Une CED, Entretiens, Les Livres, Les Dossiers

Abattis – Yves Charnet – Préface Laurent Roth – Tarabuste – 282 p. – 20 euros – 14/06/25

À propos de Abattis – Yves Charnet (par Philippe Chauché)

 

« … j’ai voulu forcer le seuil de sa maison

ces citations sont des armoiries

posées en hauteur

pour qu’on les voie bien

comme ces blasons qui trônent dans les vestibules

des châteaux. »

Laurent Roth – Préface

Quelques citations reproduites au hasard :

« Corps

Toute l’expérience poétique tend à restituer au corps l’actualité de sa naissance. Joé Bouquet »

« Identité

L’identité de celui qui pénètre dans les livres est transformée pour toujours. Pascal Quignard »

« Rencontres

Nous méritons toutes nos rencontres. François Mauriac »

« Tristesse

La tristesse aura été l’affection majeure de ma vie depuis que j’ai tenté de m’en emparer en conscience à dix-sept ans. » Pierre Bergounioux »

Abattis est un bien surprenant ouvrage que l’on pourrait sous titrer « Dictionnaire amoureux de la citation », Yves Charlet, a l’art du mélange et de l’association d’idées ou de pensées. On y croise des écrivains, des musiciens, des peintres, des comédiens, des cinéastes, des toreros, et des philosophes, dessinant ainsi, phrases à l’appui une géographie sentimentale d’admirations et d’amitiés. On y rencontre par exemple : Arthur Miller qui ouvre la marche, Jean Giono, Pascal Quignard, Georges Perec, mais aussi Francis Blanche, Georges Bernanos, ou encore Alain Delon, Antoine Blondin, Marilyn Monroe, Eugène Delacroix et François Mauriac. Leur point commun : habiter l’imaginaire d’Yves Charnet, ses lectures et par rebonds ses écritures. Abattis est un mot rare, un peu oublié, que l’écrivain ressuscite sur le fronton de son livre, le Dictionnaire historique de la langue française, nous précise que ce nom a disparu en emploi général, il a signifié « massacre », « abattoir », faire grand abattis signifiait « tuer beaucoup de gibier ». Le mot a pris, par métonymie la valeur de abats, puis de « parties coupées ou enlevées d’une bête, d’une volaille tuée », d’où le sens argotique de « bras et jambes » et l’expression encore usuelle numéroter ses abattis. Ces citations sont autant de boussoles dont se sert l’écrivain pour ses romans, même si elles n’y apparaissent pas directement, elles dictent en quelque sorte un chemin à prendre, celui de la liberté libre d’écrire.


Philippe Chauché


Trois questions à Yves Charnet :


Philippe Chauché – La Cause Littéraire : Vous regroupez vos livres en chantiers, le chantier lyrique où l’on trouve notamment Chutes, Le Libraire de Gambetta et Lettres à Juan Bautista (vingt ans après), et le chantier critique, qui regroupe notamment Jacques Ancet, Entre corps et pensée, Bonne à tout dire, l’invention du fils-écrivain et Camillamel, pour saluer une pythie de passage. Les éditions Tarabuste publient Abattis, un mot rare pour un titre qui l’est tout autant. Comment est né ce livre ? D’où vient ce mot Abattis, dans votre histoire d’homme, de professeur et d’écrivain ? Et pourquoi, un livre de citations, où chacune semble avoir été choisi avec beaucoup d’attention ?

Ce fagotage de tant de diuerses pièces, se faict en cette condition, que ie n’y mets la main, que lors qu’une trop lasche oysiueté me presse, et non ailleurs que chez moy.

Montaigne, Essais, II, XXXVII.

Il est des esprits voyageurs qui aiment à parcourir les livres et en rapportent le souvenir de tout ce qu’ils ont lu.

Ceux-là doivent, comme Bayle, composer des dictionnaires, des recueils, etc…

Joseph Joubert, Carnets, tome I.

Portait de l’artiste en moine copiste

Yves Charnet : Chantier est un mot emprunté. Une citation. C’est une trouvaille de Jean Delabroy (récemment décédé en mars 2024). Le professeur-écrivain qui fut mon directeur de thèse voilà plusieurs autres vies – avant de devenir un de mes amis historiques. Nous avions choisi de nommer ainsi le colloque organisé, par nos soins, à l’Université de Lille en 1993. Baudelaire, nouveaux chantiers. Ce fut aussi le titre du volume réunissant, en 1995, les actes de ces trois jours marquant un certain renouveau des études baudelairiennes. J’en ai gardé l’idée que la création littéraire était une expérience instable, toujours en cours. Une aventure chaotique. On ne s’installe pas dans les livres. Dans l’écriture. On y travaille sans fin. Dans une remise en question permanente. On ouvre des chantiers. Plutôt de que de proposer une maison clefs en main. Encore aujourd’hui chantier reste, pour moi, l’un de ces mots magiques au mirage duquel on confie toutes ses pauvres espérances. Un mot-mana (comme dit Barthes) dont la signification ardente, multiforme, insaisissable et comme sacrée donne l’impression que par ce mot on peut répondre à tout. À cet égard une entreprise comme celle de la patiente collecte qui a présidé à la naissance de Abattis me paraît constituer le chantier par excellence. Le chantier absolu.

Autre mot emprunté, Abattis est, bien sûr, l’un de ces mots magiques dont je viens de vous parler. À propos de cette présentation de mon travail d’écrivain en deux activités différentes : le chantier lyrique d’une autofiction sans fin ; le chantier critique d’une recherche sur la littérature moderne (de Baudelaire à Michel Deguy – et au-delà). Ce mot m’est littéralement tombé dessus. Voilà déjà plus de vingt ans. C’est à la page 231. Pascal Quignard, Sordidissimes, Grasset, 2004. Rodin quand il s’adressait à Rilke, à Meudon, en 1902, ne disait pas fragments mais abattis. Pas besoin de marque-page. Le livre s’ouvre tout seul. Extase d’une page hors-sujet. J’ai d’abord donné ce titre à des pages de carnets. Fragments d’un journal interrompu-recommencé. J’ai dispersé plusieurs textes dans des revues. Toujours à l’enseigne de ces Abattis. Et le mot s’est imposé comme de lui-même, en 2018, quand j’ai commencé cette glane fabuleuse. Cette cueillette de citations dans le désordre de mes lectures. J’ai confié sans hésiter ma petite entreprise à la chance de ce mot. Au tournoiement de ses sens en mouvement perpétuel, au manège enchanté de significations jamais arrêtées.

Je me permets de renvoyer vos lecteurs à la page abattis, proposée sur Internet par le CNRTL, ce dictionnaire magique dans les labyrinthes duquel j’aime beaucoup me perdre. Pour entrer dans la mouvante rêverie de ces entrées d’une inépuisable variété. C’est une dynamique de la pensée. Une explosive énergie du mot entraîné dans une véritable gravitation poétique (pour citer ici le poète Jacques Garelli). C’est sans doute ce qui me fascine dans le phénomène de la citation. Ce mouvement qui déplace les lignes (Baudelaire, encore). Ça bouge. Mots pas morts, propulsion par les rimes. Il n’y a rien de vivant comme les phrases. Certaines. Ce livre est autant le résultat d’une lecture en mouvement. Que d’un mouvement dans la lecture. Écrire Abattis, c’est continuer autrement la lecture. Relancer sans cesse la machine des phrases. Recopier est tout un art. Un permanent passage des frontières. Le carnettiste fait précisément passer un passage d’un support à l’autre. D’un poème, d’un magazine, d’un roman, d’un dialogue à sa collection en cours.

Les citations sont des papillons en liberté. Des papillons sonores. La mémoire les prend dans ses filets. Pour les laisser filer ailleurs. Et le lecteur de cette étrange hanthologie leur redonne, à son tour, d’autres couleurs. D’autres envols. J’éprouve une passion enfantine pour cette dimension illimitée de la littérature. Entretien infini des mots en liberté. Cet autoportrait en citations (classé en catégorie roman (!) par un CNL n’accordant pas la seule aide à l’édition demandée par un de mes éditeurs depuis plus de trente ans de publication) est celui de mes livres qui provient du plus profond du moi. Du plus intime du Sujet Charnet tissé de réminiscences & de mots. Il est le témoignage le plus authentiquement poétique de ce que vous appelez mon histoire d’homme, de professeur et d’écrivain. Ces trois instances, pour une fois, réunies dans une même enfance du prosateur (pour reprendre ici le premier titre de Proses du fils). Solliciter les textes en citant des sentences donnant à penser constitue le geste fondamental de ma vie. Sa passion la plus folle, sa dépense la plus baroque.

Philippe Chauché – La Cause Littéraire : Abattis collectionne les citations de philosophes, de musiciens, de peintres, de comédiens et d’écrivains qui sont des compagnons de vos livres : Pierre Bergounioux que vous avez connu, Denis Tillinac qui fut un temps votre éditeur, ou encore Philippe Sollers citant notamment Alain Delon et l’intéressé en Samouraï, c’était pour vous naturel qu’ils trouvent leur place dans ce livre ?

Yves Charnet : Collection de citations par un amateur de la poésie désaffublée (pour réactiver, sur nouveaux frais, le parti pris de Francis Ponge), Abattis n’est pas qu’un musée imaginaire des mots. Que le Palais idéal d’un ramasseur de rimes façon Facteur Cheval. Il y a bien sûr, dans ce geste, quelque chose du croisement bizarre entre André Malraux & Jean Dubuffet. Mais pas seulement cette pratique saugrenue. C’est aussi le recrutement d’une Compagnie. Pour détourner ce mot de Beckett. Il y a bien, dans ce bouquin, un effet de bande. Comme la constitution d’une troupe. C’est un peu l’Illustre Théâtre. Pour un lecteur seul dans son fauteuil. Il s’agit, comme souvent, d’une bande sonore. Effets de voix à tous les étages. Ce livre est aussi la communauté lyrique d’un solitaire. L’opéra fabuleux d’un rêveur. Cette hanthologie est une affaire d’amitié avec les phrases. D’affinités sentimentales avec le phrasé. Si les écrivains constituent, sans doute, le plus grand nombre de ces fantômes d’une mémoire en goguette, ils sont loin d’être les seuls à errer dans ces couloirs aux murs recouverts de graffitis. Mais aussi des peintres, des acteurs, des toreros, des chanteurs, des jazzmans, des humoristes, des philosophes, des dandies de grand chemin, des drôles de zèbres. C’est un parlement de parleries. Une assemblée de beaux parleurs. Feuilleter cet abécédaire hors-format, c’est s’asseoir sous l’arbre à palabres. Et écouter le bruissement du vent dans ce feuillage de formules. On est loin du consensus du Kan du Bien. Avec ses censures policées & ses pseudos bonnes manières. On embrigade des comploteurs pour organiser, dans les marges, un colloque du Dissemblable & du Discontinu. Scène ouverte aux récalcitrants, aux irréguliers & autres grandes gueules.

On n’est pas souvent de son avis. Juste cette intempestive envie d’écouter la vie chanter avec toutes ses voix. On n’a pas peur du mélange. Dans ce carnaval faisant se côtoyer joyeusement les masques de la culture savante & les accoutrements de la culture populaire. Blaise Pascal voisine avec Pierre Dac. Et Godard avec Audiard. On salue bien sûr, au passage, un Sollers qui n’hésitait pas à citer Delon. Le dernier des Samouraïs se citant soi-même. Notre Work in progress est le contraire d’un manifeste woke. Aucun des vices & des sévices de la Cancel culture. On n’efface & ne biffe personne. Pas plus Depardieu que Céline. Il ne sauve rien celui qui ne sauve pas tout. Prénom Noé. On embarque sans trembler sur son arche d’infortune. Son radeau des médusés. On garde le cap sur l’horizon du sensible. Avec l’émotion comme boussole. On ne récite pas le catéchisme niais des soumis à la dernière mode. Préférant les imprécations des prophètes infréquentables. Il y a quelque chose de nietzschéen dans l’énergie de la citation. De baudelairien dans la façon de tirer ses dernières fusées contre le ciel bas pesant, comme un couvercle, sur notre monde qui va finir. Il y a une subversive franchise du fragment. Toujours refoulée par la Tartufferie des Bien-Pensants. On aime donc les insurgés de Dieu. Comme Georges Bernanos. On ferraille avec les mousquetaires de l’insolence française. Comme Denis Tillinac. On a l’âme d’un caméléon. Boris Vian & Max Jacob dans nos bribes bricolées. On est élégant avec Françoise Sagan. Et goguenard avec Coluche. On est fait, à la fin, de toutes ses différences. L’âme bariolée de toutes ses fidélités. On est sublime avec Duras. Un vrai glouton avec Balzac. On est orphelin avec Pierre Bergounioux. Saturnien avec Sarah Chiche.

Philippe Chauché – La Cause Littéraire : Vous n’êtes pas le premier à vous emparer de mots des autres, de citations, il y a eu évidemment Guy Debord, qui a pris un malin plaisir à ne pas citer leurs auteurs, Philippe Sollers qui lui aussi se réjouissait de convoquer des citations d’écrivains et de peintres, vous reconnaissez une filiation avec ces auteurs, ou d’autres d’ailleurs qui ont joué avec les citations ?

Yves Charnet : Chacun sa situation. Dans la guerre du goût. Si j’ai de l’admiration & du respect pour les deux figures que vous évoquez je n’ai cependant pas, avec Guy Debord ou Philippe Sollers, l’intime familiarité d’un poète & essayiste tel que notre ami Pascal Boulanger, par exemple. Ils sont pour lui des Maîtres comme a pu l’être pour moi, dans la chance d’une amitié de presque quarante ans, cet autre immense manieur de citations, Michel Deguy. J’aurais, bien sûr, aimé savoir ce que celui que j’appelais mon comme-père aurait pensé d’un livre comme Abattis. D’un tel travail sur les mots des autres. J’aurais voulu voir la malice de son sourire pensif. En prenant ce gros volume dans ses mains larges qui donnaient une générosité si particulière à sa façon de souligner, par des gestes, ce que mettait en voix son intelligence le plus souvent exclamative. Il savait que toute citation est une sollicitation. Une manière de harceler la tradition. Il s’agit de porter plus loin la pensée. De la dé-porter. L’amateur compulsif de formules prend appui sur un stock de phrases. Pour rebondir ailleurs, autrement. Il prend plaisir à déplier le sens. À déranger les beaux draps du langage.

Cette ribambelle de lambeaux volés expérimente une façon de continuer l’autoportrait par d’autres moyens. Le parti pris de l’autofriction. On frotte sa pensée à celle des autres. Dans un frôlement sans fin. C’est un c(h)arnet de bal. Avec des ballerines bigarrées qui font danser d’autres styles que le mien. Chaque citation est un tour de piste. Une micro-chorégraphie. Je m’abandonne facilement à cette folle farandole. Emporté par la foule des phrases qui tourbillonnent autour de moi. Il n’y a plus de moi. Juste un écho sonore, un sujet hybride, un pantin ventriloqué. Je suis la marionnette des autres. Sur ce petit théâtre des mots animés. L’amateur de citations est, en quelque sorte, un tombeur de la littérature. Un bourreau des phrases. Il papillonne de l’une à l’autre. C’est un éternel adolescent qui n’en finit pas de flirter avec les pages. Parcourant les bouquins en confondant, à la façon d’un maniaque, l’acte de feuilleter avec un effeuillage. Il convient de parler, pour ce coureur de formules, d’une véritable érotisation de la pensée. D’un donjuanisme des rimes. Les vagabondages du cerveau sont, pour ce séducteur de passage, des aventures d’un soir. Diderot dispersant, sur la piste des pensées-catins, ses spéculations dans un libertinage imaginaire.

Il y a donc une véritable jouissance à se lancer dans l’aventure d’un tel livre. Mettre la main sur telle pépite ; balancer d’une trouvaille l’autre ; faire des passes dans cette tauromachie saccadée. Il y a un gai savoir de la citation. Une allégresse au décèlement du sens caché. Si je ne boude pas le malin plaisir propre à pareille pratique je situerai cependant moins sa démangeaison du côté d’écrivains-penseurs aussi sophistiqués que Sollers ou Debord que du côté d’une pulsion plus primitive, quasi charnelle, obscurément archaïque. Tout me paraît s’originer, dans mon cas, dans des gestes d’incurable écolier. Noter, recopier. J’en aurai rempli des carnets, des feuilles volantes, des classeurs. Tiroirs bourrés jusqu’à la gueule. Mes dossiers d’enseignant débordent. Préparations de cours interminablement gribouillées. La première figure de l’homme de lettres, la plus constante peut-être, reste, dans ma propre histoire avec l’écriture, celle du moine copiste. Un célibataire de la citation. Je maquille mon poème avec les rimes des autres. Grimeur de phrases. Je résiste au désœuvrement qui m’empêche si souvent d’écrire sous mon nom impropre. Ce matronyme bâtard que j’essaye désespérément de faire reconnaître comme la griffe d’un écrivain. Je fais face aux éboulis d’une aboulie mélancolique. En griffonnant sur des fiches des fragments de mes lectures vagabondes.

Pour répondre complétement à votre troisième & dernière question sur une éventuelle filiation avec des écrivains qui ont pris d’aussi coupables plaisirs à jouer avec la citation, je dois à la loyauté d’avouer ma dette à trois Maîtres en la matière. Ayant eu, autour de la trentaine, la chance de compter les deux derniers comme des vieux amis attentifs au tout jeune débutant que j’étais dans les années 90 du siècle dernier. Il s’agit, bien sûr, de ces trois braconniers légendaires de notre littérature contemporaine. Georges Perros (1923-1978), Jacques Borel (1925-2002) & Jean-Claude Pirotte (1939-2014). Borel comme Pirotte n’ont d’ailleurs pas cessé de dire leur admiration pour ce faiseur de notes invétéré. Sa poétique des papiers collés ; sa pratique d’une prose de travers ; sa façon dilettante d’aller aux champignons de la pensée. Cet inclassable styliste de la vie ordinaire préféra devenir un noteur. Plutôt que de prendre la pose d’un auteur qui prendrait ses lecteurs de haut. La citation comme la note sont des pratiques rudimentaires de l’écriture. Juste une échancrure, quelques traces à ras de page, les mots mis en situation d’exil. Écrivain marginal, le carnettiste n’est bon qu’à écrire dans les trous. Pour remplir, pendant quelques instants, un taraudant vide intérieur. Pour ce naufragé volontaire la note ou la citation sont des bouées de sauvetage. Expériences existentielles de la littérature comme une encre de salut.

Si j’entretiens, et depuis plus de trente ans, une complicité quasi fraternelle avec ces trois compagnons de route qui ont, malgré leurs différences, un air de famille, c’est à Montaigne que je dois ma profonde fascination pour la citation considérée comme un des beaux-arts. Pour cet emprunt de la main d’autruy. Je ne compte point mes emprunts. Sortant de la caisse à outils ces pièces empruntées d’autruy. C’est de ma découverte éblouie des Essais, au tournant d’une enfadolescence dévouée aux livres, dans les années 70 à Nevers, que date mon inavouable passion pour ces larrecins. Pillage en règle d’une bibliothèque turbulente. Notre artiste de la dissémination m’aura très tôt révélé son secret. Une fabuleuse possibilité de transformer en trouvailles ces objets trouvés que sont les mots. Abattis accomplit, en quelque sorte, ce rêve montaignien d’un livre massonné purement /des/ dépouilles d’écrivains lus le couteau (et non la plume) à la main. L’étrange alchimie d’une pareille opération consistant donc à extraire de la masse énorme du déjà dit des formules, des jugements, des allégations. Et à les faire migrer dans un autre espace littéraire. Mettant en scène la lecture décousue chaque recueil de citations raconterait, à son tour, une autre histoire. Celle de ce collectionneur capricieux qui, sans écrire un seul mot de sa main, signerait paradoxalement son livre le plus personnel. Les mots des autres comme miroir d’encre pour un autoportraitiste du troisième type. Je ne dis les autres, sinon pour d’autant plus me dire. Chacun son fagotage.

Toulouse, 24-30 janvier 2026.


Philippe Chauché



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A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com