À ma sœur et unique, Guy Boley (par Gilles Cervera)
Guy Boley, À ma sœur et unique, éd Folio, F9, 491pp
Nietzsche et sa sœur
À ma sœur et unique a obtenu le prix des Deux Magots en 2023, année de sa parution chez Grasset.
Tout Nietzche n’est pas forcément à relire, ni à revoir, ni avant ni après, mais l’unique est donc la sœur de Friedrich. Dans son troisième livre, l’auteur lui fait sa fête !
Guy Boley nous entraîne cœur et tambour battants dans cette folie fratrique, cette fabrique à fake sororale qui ne va rien de moins que faire œuvre de son frère et lui construire le piédestal, amorcer la pompe à célébrité tout en créant, d’entrée, le malentendu.
Pour ne pas écrire pire. Le contresens, ou pire encore, l’instrumentalisation, celle qui peut jouer aujourd’hui comme une gangue idéologique, un précédant de lecture.
Ou comment une sœur devient mère de son frère et, à ce titre, le contrefait.
Boley ne s’attache pas à une biographie en règle mais son angle est la sœur, un angle aigu si l’on peut dire. Une aiguille fine dans les yeux de son frangin, moitié aveugle au demeurant.
Est-ce incestueux ? Incestuel ? Est-ce fou ?
Peut-être mais Friedrich l’était aussi !
Est-ce transgressif ? Idem.
Est-ce criminel ? Au moins lui n’a tué personne !
La grande scène inaugurale du livre est forcément celle qui, terminale, donne ce formidable film du récemment disparu Bela Tar Le cheval de Turin. (à voir et à revoir et rerevoir !)
Le 3 janvier 1889 au matin, les yeux encore rougis des lectures, des écrits ou des insomnies de la nuit, la tête entre enclume et marteau tant ses incessants maux de tête sont de puissance vulcanale…. /.. En ce jour du 3 janvier 1889, c’est à Turin, au 6 de la Via Carla Alberto, que ses pas et le climat l’ont mené./… il entend , à la station des fiacres postés en face de lui, un cheval gémir sous la raclée que lui flanque un cocher à puissants coups de poing et de lanières de cuir. Alors il se précipite, saute au cou de l’animal, d’aucuns disent à l’oreille….
La suite est connue.
Hospitalisations, diagnostic, errance médicale, catatonie, apraxie shizoïde et, moins repérée, réappropriation du malade par sa sœur.
La folie désapproprie de soi. La sœur s’approprie son frère au nom du soin.
C’est cette histoire que Guy Boley conte à nouveau, revivifie, lui donne des airs nouveaux, du printemps lyrique sur fond de haines tant et tant recuites.
Nietzsche et tout ce qui l’encombre est ici filtré, tamisé, exfiltré de la sœur et (un peu) de la mère. Surtout la sœur. Dénonçons-la !
Il a presque six ans, elle en a bientôt quatre. Grand frère et petite sœur. Fritz et Elisabeth, Lisbeth. Ou Lieschen.
Sotte dit l’auteur, carrément perverse et vénale. Bon ? il faudra faire la part mais Boley écrit un récit et ça nous va au mieux !
Récit picaresque, enlevé, lyrique, gonflé, hormonal, carrément libre ! Qu’il soit de mauvaise foi, d’un peu bonne ou de très bonne foi, Boley devient Nietzsche – comme Flaubert est Bovary et tout nous force à le croire.
C’est elle, la sœur qui crée, lorsqu’il est alité, aphasique ou quasiment, le mausolée. Elle en profite. Elle se démène. Il faut la dire douée d’une énergie qui renverse des montagnes, qui convainc des mécènes, dégote les subventions. Triche et trash sont ses deux mamelles ! Lisbeth fait gagner à sa première célébrité son frère non sans mettre son nom devant et que son porte-monnaie, royalties, droit d’auteurs, produits dérivés fructifie.
Pire.
Lisbeth s’est mariée avec Bernhard Förster, un pré-nazi qui le devient. Ils partent coloniser le Paraguay pour y créer une communauté, Nueva Germania, du pur style colon vénal, du pire carrément assumé, du cinglé radical, de l’impérialisme cash. Mauvaise affaire, ça tourne mal. Catastrophe politique, Förster picole et les peons se rebiffent. Qu’à cela ne tienne. À son retour, Elisabeth devenue veuve pourrait avoir la queue basse, c’est le contraire. Elle sort sa mère du jeu de garde-malade attendrie et fonde deux sanctuaires. Un pour son salaud de mari dont elle inverse la biographie pour renverser le piteux en saint et le second, à son frère chéri dont elle relit l’œuvre, la falsifie, la catholicise et la fait publier aux prix de caviardages insensés.
Ce qu’elle enchante, un Wagner boursouflé avec lequel Friedrich avait rompu : Devenir qui je suis, non cette pâle copie qui se prétendait l’être.
Ce qu’elle caviarde c’est évidemment que dieu est mort pour son frère et depuis longtemps. Aussi, qu’elle en prend pour son grade à même les ouvrages de Nietzsche qui doivent à son sens passer de quinze lecteurs à dix mille, à cent mille, au monde ! Alors elle biffe et ça se comprend : Quand je cherche mon plus exact opposé, l’incommensurable bassesse des instincts, je trouve toujours ma mère et ma sœur – me croire une parenté avec cette canaille serait blasphémer ma nature divine…. (in Ecce Homo)
Lieschen n’est pas d’accord !
Heureusement que Nietzsche avait beaucoup correspondu avec des amis, beaucoup donné de sa sueur et distribué ses manuscrits. La vérité philosophique sera lentement, scientifiquement rétablie, ce n’est pas l’histoire de Guy Boley.
Guy Boley indigne, soulève car il est indigné et se soulève.
Guy Boley est un biographe à gros traits, ceux qui révèlent et réveillent :
Turin, le 3 janvier 1889, un matin clairet, un soi-disant cheval en guise d’oreiller, quelques hennissements, puis, descendant des étoiles ou montant des pavés, la nuit épaisse et lourde, une longue nuit de onze ans pour apaiser ses maux et ses tourments tandis que l’univers, lentement, apprend à épeler son nom : N.I.E.T.Z.S.C.H.E. Un amas de consommes pour deux pauvres voyelles.
Nietzsche est mort !
Concluons sans conclure et contrarions Boley car le frère et la sœur sont deux génies mais inversés. Lui décape les concepts, défonce les poncifs et ouvre à un continent nouveau de la pensée. Elle la promeut, pour son compte, avec une sorte de génie de la censure et surtout du commerce. Force est de constater que son frère gagne à la notoriété mondiale. Avec elle d’abord, et sans, ouf ! Ce qui peut être évidemment écrit tranquillement maintenant que la vérité des textes est étayée et que Guy Boley peut nous conter ça comme une histoire nietzschéenne passionnante !
Sources et références historicisent à sa toute fin le livre.
Avant, on a relu l’enfance philosophique de Nietzche, déjà autiste, dont, au hasard, Théognis qui ne s’adressait qu’à lui : Je t’ai donné des ailes qui t’élèveront facilement au-dessus de la mer sans limites et de la terre entière. Dans les fêtes et les festins, tu seras présent : ton nom se posera sur mille lèvres.
Bien vu ! Vrai que ce nom de Nietzsche est sur des millions de lèvres depuis longtemps et pour longtemps et moitié moins de nos esprits !
Gilles Cervera
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