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À Jérôme Ferrari (5) (par Marie-Pierre Fiorentino)

Ecrit par Marie-Pierre Fiorentino le 10.07.24 dans La Une CED, Les Chroniques

À Jérôme Ferrari (5) (par Marie-Pierre Fiorentino)

 

Le 21 août sortira votre nouveau roman.

Le précédent, À son image, était paru le 19 août 2020. On ne peut pas dire que vous soyez tel ce tâcheron de la page que Colette croque dans Claudine s’en va, contraint de pondre son volume annuel comme la poule un œuf quotidien.

Alors guetter, d’année en année, votre prochaine publication, c’est comme attendre d’obtenir un rendez-vous avec quelqu’un qui nous plaît : la personne se décidera-t-elle ? quand ? pour quelle histoire ? Dans tous les cas, sa liberté est essentielle au charme de la situation.

Pourtant, malgré mon impatience, je ne lirai pas en ligne les premières pages de ce roman, comme le site de votre éditeur y invite. « Pour appâter le chaland », allais-je écrire sans que le ton soit au reproche car ainsi sont faits les livres, de chair, objets en partie commerciaux, et d’esprit, s’ils sont bons. Votre Nord sentinelle sera pour moi, jusqu’à ce que j’ouvre mon exemplaire en papier, ce paquebot géant qui semble sur le point de s’encastrer dans une ruelle à fleur d’eau égayée par de rares balconnières. Noir et blanc, rouge et bleu, marron.

L’avant-première de cette couverture n’aurait-elle pas suffi ? Le passionné de photos que vous êtes savez ce qu’une image est déjà capable de produire sur son spectateur. Alors je m’emporterai presque contre votre éditeur : on ne gâche pas les premières pages d’un roman de Jérôme Ferrari ! Prenez par exemple celles du Sermon sur la chute de Rome. Une photo de famille, que vous décrivez, fixe l’attention du lecteur tandis que vous déployez, sans recourir à aucun concept, alors même que vos lignes sont d’une profondeur plus philosophique que bien des traités, les idées de temps et de monde. Relire cette ouverture, le roman terminé, c’est s’apercevoir qu’elle le contenait tout entier comme une promesse au-delà d’elle-même.

Ainsi vos romans atteignent-ils la plénitude inépuisable des sculptures en ronde-bosse autour desquelles il faut lentement et inlassablement tourner pour ne rien perdre de leur perfection. Qui se satisferait de n’en apercevoir qu’une face pour se faire une idée avant que l’occasion se présente de regarder le reste ?

À la limite, n’importe lequel de vos romans pourrait se passer de couverture illustrée puisque vous donnez à voir, dans chacun, un tableau, une photographie, une image, qu’importe le nom qu’on lui donne, dans tous les cas une scène très brève, presque statique ou muette dont la force dramaturgique tient dans le seul mouvement ou dans l’unique son qui s’y produit. Comment oublier le corps dénudé de Virginie en socquettes, hurlant à la mort de celui qui ne fut jamais son amant malgré leur amour (Balco Atlantico) ? Ou ce lever de soleil au détour d’un virage de montagne surplombant la mer, mortel pour Antonia (À son image) ? La rétine du lecteur est définitivement imprimée de cette fiction.

Au contraire vous préférez flouter, pour en exprimer l’indicible, certains faits réels dont tant d’artistes ou d’intellectuels ont voulu rendre l’horreur à grands renforts d’images, dans une surenchère cinématographique ou par scrupules historiques. Votre phrase donne alors l’impression d’être écrite non plus au crayon mais à la gomme que vous passeriez sur un texte antérieur, un récit trop connu pour faire encore sens, afin de ramener nos consciences à l’essentiel.

Ainsi dans Le Principe, à propos des bombardements sur Hiroshima et Nagasaki, vous écourtez sur « les décombres », « les incendies » et la peau que l’on voit « partir en lambeaux », pour sortir du cadre conventionnel du reportage, même littéraire, de guerre car « les vrais morts de la bombe ont disparu sans laisser d’eux aucune trace sauf, peut-être, une vague silhouette claire sur un mur calciné, figée dans l’instant de la révélation ; le cœur d’uranium a battu tout près du leur, ils ont communié avec le fond des choses et sont revenus d’un seul coup, sans efforts inutiles, sans étapes superflues, à la substance commune qui les compose et qui, au fond, comme cette silhouette, comme leur souvenir, comme eux-mêmes, n’est rien ».

La sidération de Malraux, la puissance suggestive de Resnais, cette seule phrase les dépasse, qui quitte le champ familier de la matière visible pour aller nue, car tout voile serait une impardonnable lâcheté, vers le néant.

Peut-être votre nouveau roman contiendra-t-il aussi quelques passages d’autant plus hilarants que l’humour sera la chute d’une anecdote qui ne s’y prêtait pas, comme à propos de ce mystérieux « héros de la résistance » à la recherche de bottes à sa pointure, hors normes, sur les soldats italiens qu’il assassina jusqu’à être enfin bien chaussé (Le Sermon sur la chute de Rome) ou de ce slogan nationaliste mal orthographié qui ruine la cause (À son image). Je vous avoue tout de même mon faible pour ce prof de philo que son administration s’inquièterait de voir arriver à l’heure, la mise soignée et l’esprit clair (Variétés de la mort). En forçant les clichés, vous les pulvérisez pour dire le danger absurde des généralisations.

Alors quels personnages, quelle intrigue, quel ton dans votre nouveau roman ? Je ne voudrai le savoir que le livre, bien à moi, entre les mains. Car si l’œuvre reste celle de son auteur, le livre dont elle a accouché est propriété de chaque lecteur. Cette dépossession provoque-t-elle en vous l’inquiétude de possibles malentendus ou vous laisse-t-elle indifférent ? À moins que vous ne l’espériez en gage du don que vous faites.

J’ai quant à moi une confiance absolue : vous y raconterez des histoires car vous n’avez jamais eu la prétention de croire que la somme de vos expériences vécues constituerait un bon livre. Vous n’êtes pas l’homme des confidences particulières mais offrez, bien plus rassasiantes, vos pensées. Tant d’auteurs, et leurs lecteurs séduits, confondent ces prolongements faciles de l’instantanéité avec la lente digestion de l’esprit dont naît la pensée.

La pensée singulière…

Paradoxalement, elle est une voie bien plus sûre vers l’universel sans lequel l’œuvre n’est pas d’artiste ou de philosophe mais de faiseur de phrases.

 

Marie-Pierre Fiorentino



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A propos du rédacteur

Marie-Pierre Fiorentino

 

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Rédactrice

Domaines de prédilection : littérature et philosophie françaises et anglo-saxonnes.

Genres : essais, biographies, romans, nouvelles.

Maisons d'édition fréquentes : Gallimard.

 

Marie-Pierre Fiorentino : Docteur en philosophie et titulaire d’une maîtrise d’histoire, j’ai consacré ma thèse et mon mémoire au mythe de don Juan. Peu sensible aux philosophies de système, je suis passionnée de littérature et de cinéma car ils sont, paradoxalement, d’inépuisables miroirs pour mieux saisir le réel.

Mon blog : http://leventphilosophe.blogspot.fr