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A hauteur d’enfant (par Sandrine Ferron-Veillard)

Ecrit par Sandrine Ferron-Veillard 24.06.21 dans La Une CED, Ecriture

A hauteur d’enfant (par Sandrine Ferron-Veillard)

 

Peut-être que ça commencerait comme cela. Un matin. Le vent viendrait du Nord, un merle se poserait sur le rebord de la fenêtre d’une école Montessori. Gazouillis et trilles. À proximité, un parc. Gaby.

Gaby arrive à huit heures et demie, voire davantage. Sa mère est encore en retard. Sa mère est essoufflée. Gaby ne pleure pas, ne pleure plus maintenant quand sa mère repart. Sa mère devant l’entrée de l’école. Sa mère derrière la grille qui n’est déjà plus derrière. Une grille qui grince. Devant l’éducatrice, dire Bonjour, c’est ainsi qu’elle s’appelle la dame qui s’occupe des vingt-six autres enfants arrivés avant huit heures et demie. Vingt-sept enfants âgés de trois à six ans. L’assistante, c’est la deuxième dame qui aide la première dans l’ambiance et l’ambiance c’est le nom de la salle de classe de Gaby.

Non Gaby ne restera pas à la garderie ce soir, sa grand-mère est là pour quelques jours alors c’est mieux ainsi. Oui, sa maman a apporté la collation du jour. Non Gaby n’embrasse pas sa maman, ni l’éducatrice, ni personne d’ailleurs. Filer vers le vestiaire, sans courir surtout, ôter ses chaussures et les ranger dans l’emplacement dédié. Le sac à dos, dans son casier en face, un casier en bois, un bois clair avec son prénom et sa photo dessus. Pousser plus fort pour que le sac entre. Quel type de bois. Dedans, une tenue de rechange et une nouvelle paire de pantoufles. Gaby aime le son que produit le frottement du caoutchouc neuf sur le linoléum. Des chaussons ou des pantoufles parce que c’est la règle dans l’ambiance 3-6 ans dans laquelle Gaby est depuis un an. Une année que sa maman paye, chaque mois, un nombre avec trois chiffres. Sa maman. Et sa grand-mère qui vient quelques jours. Tous les mois.

Ce matin, l’assistante a écrit sur la pancarte, une pancarte accrochée au mur à côté de l’horloge, Cette semaine je suis responsable de.

Mettre la table, balayer l’ambiance, apporter la collation et, Gaby a oublié. Ça donne un peu mal au bide de devoir faire tout ça, de le faire bien, c’est ce que disent les autres enfants entre eux. Chaque semaine, chacun son tour. Gaby ne distingue pas la suite. Apprendre à lire, ce sera pour l’année prochaine. Alors Gaby apprend les lettres, apprend à les dessiner, à monter des dizaines de fois, à faire des boucles, à descendre. Ou le contraire des centaines de fois. Des barres comme des petits bras. Des jambes longues comme celles d’une girafe. Gaby apprend par cœur. À haute voix. Les lettres dans les yeux puis les mots dans les oreilles puis les phrases dans la tête. Le désordre pour le remettre en ordre.

Marcher devant les étagères pour y chercher un travail. Sur ces étagères en bois clair, lequel, l’assistante et l’éducatrice ont disposé des puzzles, des cartes du monde à refaire. Des feuilles. Trois globes. Des drapeaux. Des animaux dans une boîte et les cartes des pays où ils vivent. Du matériel de géographie. Le matériel que Gaby manipule avec intérêt. Choisir une table disponible, une table à sa hauteur, une chaise à sa hauteur. Elles le sont toutes. En bois. Gaby ne connaît pas le nom de l’arbre qui a donné toutes les tables, les chaises, les étagères, les plateaux, les boîtes, les cartes, les puzzles, les barres. L’école en bois.

Prendre son cahier, prendre une forme sur l’étagère, la positionner sur la page de son cahier dédié à la géographie avec son prénom écrit sur la couverture. La détourer avec un crayon noir, écouter le crayon s’enfoncer, la langue entre les dents, le corps penché sur le cahier, une jambe sous les fesses jusqu’à ce que l’éducatrice l’invite à mieux s’assoir. Et un crayon bleu pour colorier l’intérieur de la forme. Se lever pour retrouver dans le matériel de géographie la forme du pays, trouver son nom et son drapeau écrits sur une feuille. Une feuille sur laquelle il y a deux bandes horizontales à colorier. L’une noire, l’autre bleue, le modèle devant. Puis découper le nom du pays et son drapeau pour les coller dans le cahier. Le travail à faire et sa trace sur les doigts.

Mais non, pas aujourd’hui.

Le travail, c’est aussi déambuler sans but précis ou prendre un livre dans la machine à livres. Le matériel de langage et de lecture. La machine à livres n’est pas vraiment une machine comme la machine à enlever les taches sur les habits que Gaby contemple, le samedi matin. La machine qui tourne en boucle et vibre dans son corps. Gaby parle d’un endroit où les livres se tiennent tout seuls.

Mais non.

Ou faire le pain. Sur une table, sur une toile cirée. L’assistante a préparé un plateau sur lequel Gaby sait à quoi serviront le ramequin d’huile, le ramequin de levure dite boulangère, le carafon d’eau, la pincée de sel et dans quel ordre les verser sur la farine dans le bol en pyrex. Mettre un tablier. Se laver les mains dans les sanitaires, dans la pièce mitoyenne. Gaby va faire le pain. Deux petites filles en rose veulent aussi mettre les mains dans la pâte. Chacun son tour et une seule activité par enfant. Les enfants travaillent individuellement pour favoriser l’attention d’abord, la concentration ensuite. Faire par soi-même. La grande affaire ici et ils le savent tous même s’ils ne comprennent pas très bien ce que cela signifie. Alors les deux petites filles observent les mains dans le dos, le corps en avant, l’abdomen en avant. Les yeux bien en place sur les mains de Gaby. Elles peuvent regarder Gaby faire sans parler, sans mettre de tablier sur leur robe de princesse, pas pratique pour aller au parc tout à l’heure. Oui c’est vrai. Elles sourient. Les petites filles ont appris tôt à se déguiser. Ou à aimer ce qui brille. Le rose et les fleurs. Elles choisissent leurs vêtements. Et des pulls avec des paillettes cousues dessus, le même Pipelette University qui leur fait croire que les fées chevauchent les licornes, qu’elles seront assez grandes demain pour apprendre la magie et agir grâce à elle.

Mais non.

Gaby pétrit la pâte, la soulève devant son nez, les doigts comme s’ils coulaient, des filets de doigts qui finissent pas retomber dans le bol. Ou à côté. La pâte bouge, elle tremble comme le chat qui ronronne lorsque Gaby le caresse et dont il faut se méfier. Les doigts comme des griffes. Gaby n’a plus de chat. Gaby n’essaie plus de mettre dans son ventre des bouts de pâte crue. Masser jusqu’à avoir mal aux bras. Jusqu’à ce que la pâte lâche et se mette en boule. Pétrir. L’assistante corrige le verbe et emporte le plateau dans la cuisine, laisser le pain se reposer, elle le fera cuire dans l’après-midi.

Se reposer.

Gaby doit nettoyer ses mains, le tablier, la toile cirée, la table. Prendre le matériel sensoriel destiné à cet usage sur l’étagère. Un plateau que Gaby porte en se pinçant les lèvres. Entre ses deux mains, la concentration pour que le pichet en métal bleu, la bassine en inox, l’éponge beige, le savon liquide, la brosse, le gant à sa taille et la serviette bleue pliée ne se cassent pas sur le sol. L’éducatrice lui a montré comment faire, en décomposant chaque geste, comment appliquer le savon puis l’étaler avec la brosse, passer l’éponge sur la table pour rincer, comme ceci, chaque étape jusqu’à une parfaite compréhension. Sa reproduction. Gaby aime nettoyer. Le son que produisent ensemble la brosse, la mousse et l’eau. Enlever ce qui ne doit pas être, remettre à sa place ce qui doit l’être. L’éducatrice dit que c’est normal. Une période qui serait sensible, une question d’ordre ou quelque chose dans le genre. Faire briller l’ambiance pour la nettoyer et mettre partout des pépites d’or, par exemple, des pépites que Gaby aurait trouvées dans son cœur. Et tous les enfants pourraient les prendre sur les étagères de l’ambiance. Pour travailler.

Mais non.

S’occuper des plantes. Avec le matériel de jardinage. Un ciseau vert, un seau vert, une serviette verte, une pelle verte, un arrosoir vert, un vaporisateur vert et un râteau, bien sûr, à la taille de ses mains d’enfant, tous dans un plateau. Marron.

Ou le matériel de mathématiques avec les dix barres numériques. Des barres en bois, lequel, des barres bleu et rouge, de la plus petite à la plus grande en disposant le chiffre correspondant à côté. Ou au-dessus. Gaby reconnaît les chiffres de 1 jusqu’à 10 mais ne se souvient plus très bien de la présentation de l’éducatrice. Il faudrait dérouler un tapis, trouver un coin au sol, parce que ce travail se fait au sol. Essayer. Mais Gaby n’a pas envie de faire ce travail-là.

Ou dessiner sur la table à dessin, une table avec un livre ouvert sur un chevalet, un pot à crayons et un sous-main en cuir. Gaby dessine à l’intérieur, dans sa tête. À l’extérieur tenir le crayon, correctement ou fermement, Gaby hésite. Gaby soulève la chaise en la saisissant à la fois par l’assise et le dossier. L’éducatrice lui a montré comment porter une chaise avec ses deux mains, comment porter une table à deux ou dérouler un tapis, l’enrouler seul. Se laver les mains ou nettoyer un miroir. Cirer un objet ou laver du linge sale. L’éducatrice enseigne les usages de Grâce et Courtoisie et se courbe beaucoup en manipulant les matériels. Ses genoux craquent. Pour être agréable à l’autre. Pour ne pas déranger les autres en faisant du bruit.

Jambes allongées sous la table. Gaby utilise sa main droite, sa main gauche pour tenir la feuille. Reproduire la page du livre ouvert. Une girafe. Derrière, une tortue qui mange une feuille. Gaby se relève. Doucement. Pour ne pas repousser la table ou la chaise ou les deux en leur faisant racler le linoléum. Dans la bibliothèque/machine à livres, il y a le livre des tortues, des tortues de tous les âges qui nagent ou qui marchent ou qui font les deux, avec des couleurs et des pays différents sur le dos. Revenir à sa place sans craindre que sa place soit prise. Le crayon dans la bouche ou dans le nez, l’odeur du crayon taillé qui plonge Gaby dans son coffre à jouets, là-bas, dans sa chambre. Gaby inspecte. Les tortues pour modèles. Gaby regarde la baie vitrée qui couvre toute la longueur de l’ambiance. Et contre la baie vitrée, les lettres de l’alphabet scotchées les unes derrière les autres, en lettres capitales, en lettres majuscules, en lettres minuscules. Des personnages en mouvement qui se seraient échappés d’un livre. En silence. Des personnages qui se courent après dans la lumière et que Gaby reconnaît. Dehors, il pleut. La grille qui grince. Un bout du ciel avec les feuilles du parc dessus et des nuages à l’intérieur. La musique des nuages et le vent qui les sculpte comme le chef d’orchestre avec sa baguette sculpte la musique. Faire glisser le crayon dans sa joue gauche pour mieux réfléchir tout en se grattant l’œil. Gaby se bouche les oreilles. Trop de crep, son expression favorite pour dire quand c’est trop compliqué. Trop de bourdonnements dans son ventre.

L’assistante secoue la clochette. Faire baisser le volume sonore. L’éducatrice revêt un tablier représentant le drapeau anglais. Elle va animer un atelier en langue anglaise pour les plus petits. Ceux qui vont à la sieste comme Gaby. Ou ceux qui veulent y assister. Tant pis. Gaby range son travail. Inachevé.

Écouter à l’intérieur de soi, en se plaçant sur la ligne rouge de l’ellipse dessinée au centre de l’ambiance, parce que c’est la ligne de la quiétude et du regroupement, en se disant quand même qu’on est un peu serrés.

English time now, we need to be quiet. Old Mac Donald had a farm.

L’éducatrice raconte l’histoire d’un chien assis dans un fauteuil. Gaby sait très bien que ça n’existe pas, un chien assis dans un fauteuil, alors pourquoi raconter des histoires fausses pour apprendre une autre langue. Gaby n’aime pas l’anglais. Dix-sept enfants qui sont censés répéter, chacun leur tour, quand l’éducatrice prononce leur prénom. Beaucoup bâillent. Gaby se frotte le visage.

What do you see, I see a blue horse, a red bird, a brown bear, a green frog, a purple cat, a black ship, a yellow fish, a white dog.

Les enfants se regardent entre eux. Et chaque enfant nommé se lève et répète ce que l’éducatrice prononce.

I see a blue horse.

Sauf Gaby. Dire des choses qui n’existent pas, c’est mentir.

L’éducatrice présente le jeu des cartes des émotions. Angry face. Ce que le visage de Gaby affiche, ce que Gaby voit de l’extérieur. Son ventre qui se soulève, qui redescend de plus en plus vite. Gaby a chaud. L’éducatrice qui prononce le mot, le mouvement de ses lèvres, en arrière puis en avant, et son visage déformé mimant l’émotion. Sur l’horloge, la petite aiguille est sur le chiffre 10, la grande sur le chiffre 6. Les estomacs gargouillent. Gaby quitte l’ellipse. Gaby a hâte de préparer sa collation. Gaby en a assez. Des mots à découper dans la bouche. Des fruits pour vingt-sept enfants. Des carottes à éplucher. Des bananes. Des pommes à couper. Et des oranges à presser. Gaby a peur de se couper.

Pour cette activité, trois enfants peuvent travailler ensemble, trois autour de la table, la table avec la toile cirée. L’assistante a agencé sur une étagère à proximité, dans la partie de l’ambiance appelée Vie Pratique, les pommes et les bananes, les carottes et les oranges réparties dans trois corbeilles. Vingt-sept verres, un pressoir, deux carafes et trois bols en verre, un couteau, un couteau-éplucheur et deux planches à découper. Avec les deux petites filles qui ne sont pas des poupées, ne sont plus des bébés, et n’ont pas besoin que d’autres enfants leur prennent la main en constatant qu’elle aussi est rose. Ce midi, d’après toi, qu’est-ce qu’on mange. Pour l’instant, on ferme les yeux et on rentre à l’intérieur, la tête dans les genoux. T’es bête ou quoi, pas en train de couper des pommes. Oui tu as raison. Pour ça il vaut mieux être assis par terre mais pas trop longtemps pour pas avoir mal aux fesses. Oui tu as raison. On ne peut pas faire deux choses en même temps.

Jeter dans la poubelle à compost les épluchures, les enfants se bouchent le nez parce que les épluchures mortes, ça pue. Distribuer aux autres les trois bols remplis de pommes, de bananes, de carottes et d’oranges coupées en deux. C’est sucré, ça pique, ça craque dans les dents. Qui a oublié d’ôter les pépins des pommes. Et de presser les oranges.

Les enfants sont invités à faire pipi, à se laver les mains. Gaby balaye l’ambiance avec un balai à sa taille, avec l’assistante qui a le sien. Dans les sanitaires, l’éducatrice supervise, attention à ne pas mettre de l’eau sur le sol, non on ne joue pas avec le savon, allez on se dépêche, Gaby l’entend, il faut, ne pas, au fait c’est qui ce on à qui elle s’adresse. La voix de l’éducatrice lui fait mal, là au fond, des deux côtés des sourcils. Comme le sifflement du réfrigérateur, dans la cuisine, auquel sa mère ne fait plus attention. Du vomi sonore. Il faut s’habiller, mettre les chaussures, les manteaux, s’équiper d’un gilet jaune. Chut, ne pas crier dans le vestiaire, sauter ou se rouler par terre. Faire vite surtout.

Sortir au parc de onze heures et demie à midi et demi, deux par deux, les binômes au préalable désignés par une liste. Quand, comment. Gaby est avec l’assistante et une des petites filles. En rose. L’éducatrice est électrique, sa façon d’être lorsqu’elle n’est pas contente. Elle a la tête comme un ballon. Et Gaby rigole. Cette expression qui fait rire les enfants car ils savent que la tête n’est pas un ballon.

Jouer au parc, jouer ballon. Les filles font de la balançoire. C’est mouillé. Les garçons ont trouvé des bâtons et chassent les pigeons en courant à toute vitesse derrière eux. Derrière elles pour les effrayer. Ne pas taper l’autre. Faire du toboggan ou monter à quatre dans la voiture en bois, lequel, ne pas mordre l’autre. Une voiture sur ressorts pour se balancer ensemble en se demandant ce que signifie l’autre. Gaby.

J’ai des gratinures plein les mains à cause de toi maintenant !

Des égratignures. L’éducatrice intervient. Gaby pleure. Pardon. Ça va trop vite pour moi quand l’autre me mord alors je tape, mes mains sont des bouches qui parlent et dans mes mains il y a des mots. Moi, j’ai des bisous plein les poches et j’en donne à mes copains et à mes copines. Et pourquoi pas des bonbons. Les bonbons, c’est chimique, c’est trop sucré, ils font tomber les dents et plus de souris pour venir les chercher. Les souris sous les oreillers ça n’existe pas. Les souris n’aiment pas le sucre.

Moi, je n’ai pas le droit de regarder la télévision. Moi si, quand je veux la regarder, ma maman dit non, quand je dis juste un peu en faisant comme ça avec le pouce et l’index, elle répond non, quand je dis allez maman juste les publicités alors elle rit. Moi ma maman elle m’a dit que je vais avoir un petit frère, je n’y crois pas, c’est une blague. Moi ma maman elle n’a pas besoin d’avoir un petit frère.

La clochette. Partir du parc. La voix de l’éducatrice pour dire qu’on ne va pas dormir ici. Eh bien si justement. Gaby aimerait bien dormir dans le parc, sentir le vent se soulever et faire bouger les branches des arbres. S’enrouler dans une couverture, observer les oiseaux, les merles et tous les autres. Découvrir. Sentir l’ordre des lettres dans le ciel qui font l’ordre des mots. Leur signification.

Se laver les mains en rentrant du parc après avoir touché la voiture, le toboggan, les bâtons, la balançoire, après joué avec le ballon. Et le ballon alors, qui le lave. Gaby met la table avec l’assistante. Gaby appelle le réfectoire l’estomac de l’école, la grosse table qui enfle quand les vingt-sept enfants déjeunent avec l’assistante et l’éducatrice. Gaby n’a pas besoin de se hisser pour prendre les verres, les assiettes et les couverts sur le charriot, de se baisser pour mettre les assiettes devant chaque chaise. Avec sa serviette et son prénom dessus. La fourchette à gauche, les dents vers le plafond. Le couteau à droite. La petite cuillère entre l’assiette et le verre. Penser aux deux bassines qui serviront pour les assiettes sales et les verres, le pot pour les couverts que la dame des repas, de la vaisselle et du ménage lavera. La dame du charriot à sa taille.

L’assistante s’occupe des bassines et de remplir les carafes d’eau filtrée à la fontaine. L’eau nettoyée par la machine aux gargouillis. Remplir tous les verres. Gaby s’applique pour que l’eau ne déborde pas du verre. Remettre les carafes sur le charriot pour ne pas être tenté de jouer avec.

Les enfants sont dans l’ambiance, assis sur l’ellipse pour une séance de yoga, l’ellipse qui calme, l’ellipse qui raconte des histoires ou qui chante. Une ellipse ne fait pas ce genre de choses. L’éducatrice passe sous le menton d’un enfant une plume d’oie. Ainsi désigné, il se lève et va rejoindre la salle du déjeuner. À tour de rôle, attendre son tour assis sur l’ellipse ou devant la chaise. En silence. Les uns après les autres.

Salade de céleri-rave, médaillon de poisson, riz et bettes, fromage et yaourt. Et tout le monde rigole, bien sûr, des bettes qui se mangent mais pas l’éducatrice qui frappe dans ses mains pour qu’il y ait moins de brouhaha. Brouhaha. Pour Gaby, le fromage sent la bactérie, dans la bouche ça sent mauvais et ça colle. Gaby a encore peur d’utiliser son couteau, de se blesser avec les crêtes même si le couteau est petit. L’assistante lui explique, elle sait bien rassurer comme un fil auquel se tenir. Tenir comme ceci, mettre la main comme cela. Manger. Parce qu’on a faim et on a faim parce que le corps a besoin de l’énergie des aliments. Pour courir, apprendre, pleurer, rire, dormir. Pour prononcer tous les verbes qui existent. Manger en mâchant, la bouche fermée pour bien percevoir à l’intérieur les saveurs, les textures, les odeurs. Manger sans parler pour prendre le temps. Sentir le poisson descendre dans la trachée, la bouchée de riz dans l’estomac. Sentir que la bouche n’a pas assez de place pour les mots et les aliments en même temps. Le yaourt descend plus vite. Oui on peut s’étouffer avec des aliments, avec des mots aussi quand il y en a trop. La prochaine fois, elle expliquera ce qu’est une saveur, ce qu’est une texture. Les familles des aliments et l’énergie qu’elles apportent au corps. Les familles. Une famille d’aliment pour courir et apprendre, une autre pour pleurer et rire, une autre pour dormir.

Débarrasser l’assiette, les couverts, le verre pour les mettre dans les bassines prévues à cet effet. Repousser sa chaise en la soulevant, la chaise contre la table. Pendre sa serviette au crochet, derrière la porte. Aller faire pipi ou caca, se laver les mains, rester avec l’éducatrice dans l’ambiance, de toute façon c’est un temps calme. Ou aller à la sieste. Passer d’une pièce à l’autre. Gaby a le cœur qui bat plus vite entre l’ambiance et les sanitaires, les sanitaires et le vestiaire, le vestiaire et le parc, le parc et l’école. Le déjeuner et la sieste. Le cœur dans les oreilles, sans fil entre les pièces auquel se retenir. Ou depuis lequel s’envoler.

Dans la salle de sieste, Gaby s’installe à sa place habituelle, près de la fenêtre, son doudou est là, un Monsieur Ours qu’il faudra mettre dans la machine à laver. Monsieur Ours sent la sieste. L’assistante ferme les rideaux, allume la machine à parfum, le diffuseur de camomille. La machine à musique. L’orchestre du Carnaval des Animaux. Et par-dessus, la voix d’une dame qui veut une histoire, une histoire, raconte-moi une histoire. Gaby va à la sieste pour cette musique, pour cette voix, pour surprendre son bidon danser dessus, son bidon monter puis redescendre. Pour chasser les nœuds à l’intérieur. Pour sentir dans son dos les vibrations des pas, ceux qui arrivent en courant dans la salle de sieste et qui vont se faire gronder. Parce que ça lui plaît de lutter contre ses paupières, pour s’approcher le plus près de la fin de l’histoire. Parce que le sommeil vient toujours trop vite. C’est l’odeur du pain cuit qui réveille Gaby. La petite aiguille est sur le chiffre trois, la grande sur le chiffre dix. Un couteau qui coupe le temps. Gaby a soif. Dans l’ambiance, sur l’étagère, deux carafes d’eau, des verres propres et une bassine pour les verres sales. Il faut savoir compter au-delà de dix pour savoir qu’il y en a que vingt.

Et si on faisait les lettres ensemble, d’abord dérouler un tapis, prendre une baguette, l’éducatrice se place à gauche de Gaby pour lui présenter les lettres rugueuses. Des lettres en papier de verre ou d’émeri. Une poudre de roche pour polir les fautes, pour que les mots s’accrochent mieux sur la langue. S’assoir en tailleur ou à genoux, les lettres sur le tapis. Les voyelles sont sur fond rouge, les consonnes collées sur un fond bleu. Faire le mouvement de la lettre avec l’index. Puis, Gaby montre le p de porte avec la baguette. Du chêne. Répète après moi, Gaby. L’éducatrice consulte son cahier dans lequel est noté chaque jour ce que Gaby fait, apprend, les chiffres et les lettres connues. Elle lui présente quatre nouvelles lettres. Le mouvement de l’index sur la lettre rugueuse. Son orientation. Le son. Et l’aspect râpeux sur la peau, le grincement sous la peau. Ça chatouille. Ça gratte. Ça coupe.

La lettre qui fait mal.

Le h, la lettre muette. Ou aspirée. Gaby, sens-tu l’air au fond de ta gorge. Mouvement, prononciation, trois fois répétés. Le y, un peu comme un h inversé. Le u et les deux lèvres en avant. Gaby sent le son retentir dans son nez. Le j, et l’air contre son palais. Et recommencer jusqu’à s’engouffrer dans la lettre. Se pencher dedans. Gaby a déjà ressenti cela, quand plus aucun bruit n’entre dans sa tête, plus aucune image n’entre dans ses yeux. Quand il n’y a plus que la lettre, le son et sa forme qui rentrent dedans.

Les plus âgés aident les plus jeunes, les plus petits observent les plus grands. Un peu moins d’une heure de travail, un peu de chahut mais pas assez pour que la clochette sonne ou que la voix de l’éducatrice résonne dans les tympans des enfants. Il faut remettre de l’ordre dans l’ambiance, nettoyer le tableau de peinture avec le matériel prévu. Remettre les matériels sur les étagères. À quatre heures, l’assistante ira chercher le pain qu’elle divisera en vingt-sept morceaux croustillants, tièdes, charnus, tous ces adjectifs qu’elle gardera pour elle et que les enfants emporteront chez eux dans une serviette en papier. Ceux qui rentrent chez eux ou qui restent à la garderie.

À quatre heures, le temps de lecture avec l’éducatrice, en regroupement sur l’ellipse, pour suivre le voyage d’une petite graine avalée par un merle qui retombera du ciel dans la terre pour devenir un arbre. Ou pour raconter un rêve, un cauchemar, une chose qui a rendu malheureux ou heureux aujourd’hui. La colère. Gaby a un monstre dans le cœur qui crache du feu, il faut souffler dessus ou boire de l’eau pour aller mieux. Les fantômes. La nuit. Le noir. La peur qui tranche le ventre.

Pour vous les adultes, vous avez peur quand nous faisons la bataille dans l’ambiance.

La petite aiguille est sur le chiffre quatre, la grande est sur le chiffre six, les enfants courent et ne se retournent pas, ils courent vers leurs parents, les grands-parents, les nounous qui les attendent dehors. Derrière la grille qui grince. Gaby cherche sa maman, Gaby a oublié.

Gaby va vers sa grand-mère, ne l’embrasse pas, lui prend la main et de l’autre lui offre son morceau de pain. Sa grand-mère a les mains chaudes, elle sent le chocolat, la vanille, le bois mais lequel, le nom d’une fleur aussi. Gaby lui a trouvé un nom en secret. Mamy Chicouf. Chic, elle est arrivée. Ouf, elle repart. Peut-être parce qu’elle cuisine bien. Peut-être parce qu’elle est un peu trop sévère alors que les autres grands-mères ne le sont pas.

Les autres enfants racontent ou inventent ce qu’ils ont fait à l’école, et pas toujours dans l’ordre. Gaby a fait de la peinture, Gaby a faim et préfère être à la maison. Goûter puis faire du vélo dans la cour. Prendre le bain et jouer avec l’eau qui coule. Et attendre le retour de sa maman. Être responsable de, et ne plus l’être la semaine qui suit, chacun son tour, oui les enfants ont aimé la collation.

Attendre son tour.

Attendre le soir et le noir pour choisir sur son pyjama une étoile, pour chaque personne que Gaby aime. Maman, pour l’accompagner dans le monde de la nuit. Mamy Chicouf qui est dans les étoiles. Papa.

Le vent du Nord et le merle sont partis. Un merle noir, c’est un mâle. Un merle brun, une femelle. C’est ce qu’aurait dit son papa, enroulé dans une couverture, il aurait vu les choses comme ça. Tous les deux sous un arbre, dans le jardin. Lequel. Un soir où son papa n’aurait pas été un chef d’orchestre jouant avec une baguette magique pour que les étoiles se transforment en or. Papa à la maison. Tous les deux sous une lune qui serait tombée du ciel. Papa qui est une étoile depuis qu’un autre a planté dans son cœur un couteau.

 

Jeanne Ferron-Veillard


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A propos du rédacteur

Sandrine Ferron-Veillard

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Sandrine Ferron-Veillard naît le 16 septembre 1975, à Lorient. Grandit en Bretagne puis à Albi. A l’âge des grandes mutations, part sur Paris : pensionnaire à l’école de La Légion d’Honneur. Les études ? Niveau licence, quelques souvenirs en Lettres Modernes. Puis ce sera l’Angleterre où elle restera quatre années. Retour en France, entre autres responsable d’une très jolie librairie à Paris. Petit tour de France puis du monde, lit, écrit et vit depuis au même endroit incognito.