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Sur un roman d’André Dhôtel (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 17.12.18 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Sur un roman d’André Dhôtel (par Patrick Abraham)

 

1) La scène se passe à Charleville, place Ducale, un matin de printemps. Ciel grisâtre. Une terrasse presque vide. LUI est propriétaire d’un vaste appartement rue du Moulin. Profession libérale. Aisance financière. MOI est venu pour régler un héritage. Profession indéfinissable.

MOI (posant un livre sur la table) : C’est un bien beau roman, cher ami, que Bonne nuit Barbara. Oui, merci, mademoiselle, un grand café avec un verre d’eau.

LUI : D’André Dhôtel ? Un café aussi. Et le journal s’il est disponible.

MOI : D’André Dhôtel. Gallimard. Février 1978.

LUI : J’ai lu un peu Dhôtel dans ma jeunesse. Et je l’ai aperçu assez souvent aux environs d’Attigny.

MOI : Il y possédait une maison où il séjournait régulièrement, je crois. Ah, Dhôtel ! Arland ! Follain ! Ils étaient très liés et, aussi différentes soient-elles, il y a comme un air de famille dans leurs œuvres. Le quotidien dans son ahurissante banalité, dans sa fabuleuse et inépuisable évidence. Paulhan, qui les éditait, les appréciait beaucoup.

LUI : Alors, vous me donnerez le journal quand vous le pourrez, mademoiselle. Donc, Bonne nuit  Barbara ?

MOI : L’intrigue n’a pas une importance excessive. Il y a Paris, les boulevards, les quais, et une bourgade des Ardennes que le narrateur appelle Verziers. Il y a un jeune homme pas trop dégourdi, Arnaud Virier, mais qui finira par épouser celle qu’il aime (du moins, on le suppose à la page 311). Il y a deux Barbara (Barbara S. et Barbara D.), deux enfants (la fillette se nomme également Barbara, ce qui en fait trois, justifie le titre mais embrouille les choses) et deux hurluberlus (l’un d’entre eux a la gâchette facile). Il y a un cabinet d’architecte, un canal, une péniche, une vieille maison que l’Arnaud Virier en question a plus ou moins retapée et les mille emmerdements de la vie à la campagne pour un citadin.

LUI : Ce n’est guère clair.

MOI : Je ne pense pas que Dhôtel écrivait pour être clair.

LUI : Ensuite ?

MOI : Il parle de la pluie comme personne – sans le moindre lyrisme.

LUI : Le ciel se couvre justement. On devrait aller à l’intérieur.

MOI : Rien ne presse. Ce n’est pas si simple de parler de la pluie – sans le moindre lyrisme. Et c’est prodigieux, la pluie au milieu des bois, quand il est impossible de mettre le nez dehors. Vous n’avez jamais quitté la région ?

LUI : Bien sûr que si. De nombreuses fois. Comme on décide d’arrêter de fumer. Disons que je n’en suis parti que pour m’obliger à y retourner. J’y suis installé. Mon agence marche bien. Ça y est. Ça tombe. Réfugions-nous sous les arcades, au minimum.

MOI : J’ai une course à faire. J’en ai pour vingt minutes. Ce ne sont pas trois gouttes qui vont m’effrayer. Non, non, laissez. Commandez-vous plutôt un autre café.

 

2)Même lieu. Le ciel s’est dégagé, la terrasse remplie.

MOI : Comme vous le constatez, je n’ai pas été long. Et cette averse était ridicule, avouez-le. Ma tante de Monthermé, chez qui je loge et qui ne se déplace plus guère, voulait absolument que je lui rapporte le dernier roman de Franz Bartelt. Jetez-y un œil.

LUI : Plus tard. Monthermé, c’est bien le Moriarmé de Gracq dans Un Balcon en forêt ?

MOI : Oui. En gros. Riche histoire. Puissante abbaye jusqu’à la Révolution. Gracq, qui était géographe et remarquable observateur, a parcouru le canton un jour d’octobre 1955.

LUI : Et Arnaud Virier ? Et les Barbara ?

MOI : Arnaud Virier est dessinateur industriel ou un truc dans ce genre à Paris. Mollasson et velléitaire. Il a rencontré une certaine Barbara S., d’une beauté stupéfiante, que ses parents souhaiteraient lui faire épouser. Elle s’amuse de lui (comprend-on). Son patron le licencie puis lui offre un emploi à Verziers entre Reims et Sedan (devine-t-on). Salaire alléchant. Arnaud emménage dans cette bicoque branlante. Il devient l’ami des deux enfants et croise Barbara D. Par un curieux hasard, il retrouve Barbara S. dont l’oncle est l’un des hurluberlus (pas le tireur). Tout se complique. Pages superbes sur l’ennui campagnard, les taillis et les futaies, les ornières boueuses, un chemin de halage. La pluie naturellement. Tout s’arrange. Il rentre à Paris avec Barbara S. L’hurluberlu non tireur se mariera sans doute avec Barbara D. dont l’autre hurluberlu est le grand-père.

LUI : Hmm. Quelle confusion. Ça n’emballe pas.

MOI : Vous avez tort : ça prend. Miracle de la littérature.

LUI : Le style de Dhôtel ?

MOI : A la fois classique et négligé. Pas mal de répétitions. Parfaitement accordé aux moyens et aux ambitions de l’auteur. Votre journal ?

LUI : Pour son intérêt. Des poubelles brûlées à Mézières. Une école vandalisée à Revin. Un gagnant au loto à Rethel. Trois blessés dans l’explosion d’une bouteille de gaz à Givet. Excusez-moi. On me téléphone du bureau. On se voit ce soir pour dîner ?

MOI : Volontiers. Où et quand ?

LUI : Ici même mais en salle : les nuits sont fraîches en cette saison. Et avant huit heures : il n’est pas rare que le cuisinier disparaisse s’il n’a pas de clients. Vous me réexpliquerez tout ça. Arnaud Virier. Les Barbara. La flotte sur la cambrousse – avec ou sans lyrisme. Ces mariages. J’ai eu quelques difficultés à vous suivre.

 

3)Dans une brasserie à la pénombre agréable. Six ou sept tables occupées seulement. Musique d’ambiance idiote mais peu agressive.

MOI : Je n’ai pas très faim. Une salade suffira. Vous connaissez la carte : choisissez. Non, pas de vin. Une Chimay bleue. En trente-trois centilitres. Merci, excellente suggestion.

LUI : Vous êtes originaire du département, je crois ?

MOI : Par ma mère, oui, mais je n’y ai jamais vraiment vécu. On y allait aux vacances. Attachement d’autant plus doux, et persistant, qu’il est sans contrainte.

LUI : Vous repartez demain ?

MOI : Non. J’ai encore un rendez-vous chez le notaire jeudi. Et puis je voudrais quand même me balader en Belgique. C’est étonnant, l’Ardenne belge. On franchit la frontière et les routes sont mieux entretenues, les façades fleuries, les jardins coquets. Des chambres d’hôtes partout. On dirait leur Riviera.

LUI : Il faut admettre que de ce côté-ci de la frontière avec le chômage, les usines et les commerces fermés, la défaillance complète de la SNCF, ce n’est pas folichon.

MOI : Pas folichon mais cependant merveilleux quand on se promène sur les rives de la Semoy entre Haulmé et Tournavaux par une après-midi venteuse. J’ai bavardé avec un jeune pêcheur. Le temps s’est gâté. Nous nous sommes abrités dans un ancien lavoir. Ah, que j’aime la Semoy !

LUI : Et vos deux hurluberlus ?

MOI : Le premier, Lazare, un triste sire (mais puisqu’il a la loyauté de se décrire comme un triste sire, il est assez sympathique), a séduit et engrossé une petite marinière. Elle s’est tuée juste après la naissance de leur enfant, ou il l’a tuée. Le second, Romain, beaucoup plus âgé, est le grand-père de cette Barbara D. que le même Lazare songe à épouser : comme il (Romain) ne plaisante pas avec l’honneur familial, il (Romain, toujours) tire sur Lazare (qui lorgne aussi sa propre nièce, la Barbara de Paris) pour lui inculquer les bons principes. En résumé. Mais tout s’arrangera, je vous l’ai dit.

LUI : Et Arnaud Virier ?

MOI : Il est inconsistant mais cette inconsistance permet à l’ensemble de tenir.

LUI : Je n’ai pas fréquenté les livres de Dhôtel autant que vous mais sa manie de bricoler des intrigues invraisemblables, si elle peut avoir ses charmes, avec des personnages aussi médiocres qu’extravagants, m’assomme. Je n’attends pas d’un roman qu’il me raconte une histoire nécessairement captivante mais qu’il m’aide à diversifier ma vision du monde. Avec Dhôtel, j’ai l’impression d’avoir face à moi, en plus crétins et plus fantoches, des types et des typesses comme j’en côtoie chaque jour. Je suis chasseur, vous l’ignorez peut-être ? Des Lazare et des Romain, si je vous ai bien entendu (c’est-à-dire si je vous ai bien écouté), j’en ai soupé dans les repas d’après-chasse, je vous le certifie ! La moralité tortueuse comme l’immoralisme affiché me déprime.

MOI : J’en suis désolé, cher ami, mais vous ne comprenez rien à la littérature – ou à la poésie. Dhôtel est poète bien qu’on soit très éloigné, et c’est tant mieux ! de la prose poétique. Je vous l’affirmais tantôt : il parle de la pluie comme personne– sans le moindre lyrisme. Remplacez le mot pluiepar ce qu’il vous plaira dans la médiocrité ou la crétinerie ordinaires (je vous plagie), et voilà la poésie – ou la littérature.

LUI : Votre boudin n’est pas trop cuit ? Vos pommes de terre sont assez chaudes ?

MOI : Vous féliciterez le cuisinier pour moi puisqu’il a eu la gentillesse de ne pas décamper avant notre arrivée. Une autre Chimay, mademoiselle ?

 

4)La même terrasse. Ciel bleu. Sur la place, des employés de la mairie montent une estrade.

MOI : La maison de ma tante se situant à l’écart du village, j’ai fort bien dormi. Pas un bruit de moteur. Son fils m’a prêté sa voiture : je file vers la Belgique avec le pêcheur de la Semoy.

LUI : Heureux homme ! Je suis surchargé de travail. Votre rendez-vous chez le notaire ?

MOI : Je terminerai la chose à ma prochaine visite. Des terrains à Bogny-sur-Meuse. (En désignant la place) Vous savez ce qu’ils préparent ?

LUI : Un concert de rock celtique avec vente de spécialités locales d’après le journal. Ne m’interrogez pas sur le rock celtique, ni sur ses relations avec les spécialités locales. La nouvelle équipe municipale et moi, je le crains, nous n’avons pas la même conception de la culture.

MOI : Et moi donc, cher ami ! Nous appartenons à un siècle englouti. J’ai proposé à la médiathèque de faire une conférence sur les traces ardennaises dans l’œuvre d’Aragon et sur la genèse d’un chapitre de ses Communistes.Vous l’avez noté, tout ce qui touche à Aragon me passionne. On m’a ri au nez.

LUI : Rimbaud est la grande figure de Charleville et on célèbre son culte tous les dix mètres. Une boulangerie ici ! Un salon de coiffure là ! Une librairie et un restaurant dans la rue piétonne ! Mais les gens se fichent de la poésie encore mieux qu’ailleurs. Le pauvre Arthur, si on le sortait du cimetière, il en recrèverait de rage ou de honte. A propos de Dhôtel, je n’ai pas bien saisi le rôle des deux enfants.

MOI : En réalité, ils sont quatre – voire cinq. Il y a la très jeune Barbara et son camarade Thierry qui vagabondent par la campagne en vrais garnements dhôtelliens. Il y a la petite Delphine, la fille de l’hurluberlu Lazare. Il y a Augustin, amoureux de cette Delphine et quasi muet. Il est périlleux de parler de l’enfance sans mièvrerie ni tricheries usées. Presque autant que de la pluie.

LUI : Vous avez cité quatre enfants si j’ai été attentif. Il en manque un.

MOI : En effet. Le cinquième s’appelle John et il vit en Amérique. Mais on n’est pas sûr qu’il existe.

LUI : Les Ardennes non plus, depuis trente ans que j’y habite, je ne suis pas convaincu qu’elles existent. Ah, si vous poussez jusqu’à Namur, achetez-moi une boîte de chocolats. Je vous rembourserai.

 

Patrick Abraham

 


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