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Quelques questions à Santiago Espinosa (par Philippe Chauché)

Ecrit par Philippe Chauché le 28.05.26 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Quelques questions à Santiago Espinosa (par Philippe Chauché)


Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Santiago Espinosa vous êtes agrégé de philosophie et lauréat de la Bourse Cioran du Centre National du Livre, ce qui a dû à l’époque en 2015, ravir Clément Rosset avec qui vous avez collaboré de nombreuses années. Comment s’est faite votre rencontre avec Clément Rosset, et en plus de Cioran et Schopenhauer, vos intérêts communs se portaient sur quels auteurs et quels philosophes ?

Santiago Espinosa — J’ai d’abord rencontré l’auteur Clément Rosset dans ses livres, que j’ai commencé à traduire en espagnol il y a une vingtaine d’années, puis, en 2007, j’ai fait connaissance avec la personne, avec qui j’ai noué une forte amitié qui dura jusqu’à sa disparition, en 2018. Plus que Schopenhauer, c’est Nietzsche qui m’a conduit à lire et apprécier ses livres, et c’est grâce à lui que j’ai lu Lucrèce, Pascal, Montaigne, Hume, sans compter les écrivains (Balzac, Roussel, Novarina, Aristophane), mais les musiciens faisaient partie aussi de notre univers commun (Bach, Mozart, Ravel, Debussy, Stravinsky). Du reste, Rosset — contrairement à ce que certains ont voulu voir chez lui — n’était pas du tout un pessimiste comme Schopenhauer et Cioran, mais un philosophe tragique, comme Nietzsche, ce qui est tout le contraire.

Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Comment définiriez-vous Clément Rosset dans le champ de la philosophie ? de la pensée française ?


Comme je viens de l’évoquer, je dirai de Rosset qu’il est, comme Nietzsche, un « esprit libre » tel que ce dernier l’entend : un penseur « affranchi » de toute idéologie, de toute métaphysique, de toute contrainte morale (et par là j’entends aussi, en un sens, « universitaire » — ce que l’Université ne lui a jamais pardonné), ce qui devrait être le propre de tout philosophe, et qui paradoxalement est rarissime. Car c’est cette liberté de pensée qui seule permet d’envisager l’objet privilégié de la réflexion philosophique, que Rosset appelle « le réel », et l’inaptitude quasi inhérente — qui est ce même manque de liberté — des hommes à le prendre en charge, refus qu’ils dissimulent souvent, précisément, au nom de la « morale ». Or la plupart des philosophes, les français y compris, confondent malencontreusement morale et philosophie, et ne voient de ce fait chez Rosset un philosophe assez « sérieux ». En un sens, ils ont raison, car, comme le font comprendre les Entretiens avec un dévoyé : philosopher, c’est pour Rosset abandonner enfin l’esprit du sérieux.


Philippe Chauché – La Cause Littéraire - Vous avez écrit un livre consacré à Clément Rosset, Rosset, philosophe du tragique, publié en 2023 aux Presses Universitaires de France, où Rosset publia plusieurs ouvrages dans la  collection Perspectives Critiques fondée par son ami Roland Jaccard, lui aussi disparu. Ils partageaient beaucoup de choses, Roland Jaccard dans son pétillant Cioran et compagnie le qualifie de dynamitero de la philosophie, et sur son blog, le 29 avril 2018, un mois après la disparition de Clément Rosset, il le définit comme le gardien du temple du Réel. Vous êtes d’accord avec ces deux remarques de Roland Jaccard ?


Oui, bien sûr, si par dynamitero on désigne non un « terroriste » — encore que Rosset assume cette appellation dans la Logique du pire — à proprement parler, mais, une fois de plus, au genre de philosophie d’inspiration nietzschéenne qui consiste moins à bâtir des édifices de certitude qu’à les détruire, je veux dire à en montrer l’ineptie, le caractère bancal et très souvent illusoire, et à faire jaillir par voie de conséquence, ou « négative », comme le dit Rosset, le Réel que ces illusions ne sont pas.


Philippe Chauché – La Cause Littéraire – Dans votre ouvrage L’inexpressif musical (paru chez Encre Marine en 2013) vous publiez Question sans réponse de Clément Rosset, et tous les deux vous réfléchissez sur la musique, qui n’exprime ni les idées ni les émotions humaines, mais seulement elle-même, écrivez-vous, loin des interprétations qui dominent. La musique est donc nécessaire et même essentielle pour vous, mais seulement et simplement comme musique ? Ce qui n’enlève pas la joie éprouvée à son écoute ?


J’écrivais ma thèse, qui est devenue en partie L’inexpressif musical, à l’époque où j’ai rencontré Rosset. J’avais fait un mémoire sur la musique chez Schopenhauer (aujourd’hui publié aussi aux PUF) dans lequel je faisais référence aux analyses de Rosset, que je trouvais définitives et qui trouvaient en partie son origine chez le pessimiste allemand. Là encore, il s’agissait de montrer ce que la musique n’est pas : sentiments, souvenirs, paysages, idées politiques ou morales, ces choses ne pouvant être à l’origine de la si puissante émotion que la musique provoque à celui qui y tend vraiment l’oreille. Car la musique, loin de toutes ces choses dont les esprits assoupis (ou sourds) veulent que la musique les exprime, par le seul arrangement des notes dans le temps, ce qu’on peut appeler des « idées musicales », a le merveilleux pouvoir connu depuis la nuit des temps, d’alléger la vie, de la rendre, par un miracle non encore dévoilé, source d’une joie inépuisable.


Philippe Chauché – La Cause Littéraire - Comment est né ce projet de rééditer ces Entretiens avec un dévoyé ? Qu’est-ce qui vous a passionné dans cet échange entre Moi et Lui, entre Rosset et un gigolo ? Et comme toujours Clément Rosset n’écrit pas (que) pour les philosophes ? Son style, sa passion de la belle langue, qui est à l’œuvre dans les Entretiens, de la limpidité, de la transparence de la pensée, en fait un philosophe vraiment hors norme ?


Rosset m’avait fait lire ce texte de son vivant, et il tenait à ce qu’il soit publié, comme je l’explique dans la petite préface qu’on a jugé utile d’y ajouter. L’intérêt de publier le texte dans sa version finale, sous le nom de Rosset enfin, est d’abord, à mes yeux, littéraire : vous signalez avec raison sa belle langue, sa « plume ». Aussi, biographique : le professeur est Rosset “à nu”, tel qu’il était. Surtout, philosophique : car les dialogues font apparaître, comme si de rien n’était, un certain nombre de « thèmes » que Rosset développera par la suite, mais qui sont ici déjà bien esquissés. Non seulement le thème principal, qui consiste à dissiper l’idée confuse d’une identité profonde, stable, qu’on retrouvera dans Loin de moi, mais aussi, par exemple — et c’est tout aussi essentiel au sein des propos échangés entre les deux personnages —, l’aspect problématique du désir humain, qui semble presque toujours inapte à se poser sur un objet réel quelconque, pour se poser sur des objets flous, inexistants en somme, vouant ainsi l’homme à sa sempiternelle insatisfaction, source inépuisable des illusions métaphysiques, tel « le double ».


Philippe Chauché – Santiago Espinosa – 6 mai 2026.


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A propos du rédacteur

Philippe Chauché

 

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Rédacteur

Domaines de prédilection : littérature française, espagnole, du Liban et d'Israël

Genres : romans, romans noirs, cahiers dessinés, revues littéraires, essais

Maisons d’édition les plus fréquentes : Gallimard, Minuit, Seuil, Grasset, Louise Bottu, Quidam, L'Atelier contemporain, Tinbad, Rivages

 

Philippe Chauché est né en Gascogne, il vit et écrit à St-Saturnin-les-Avignon. Journaliste à Radio France durant 32 ans. Il a collaboré à « Pourquoi ils vont voir des corridas » (Editions Atlantica), et récemment " En avant la chronique " (Editions Louise Bottu) reprenant des chroniques parues dans La Cause Littéraire.

Il publie également quelques petites choses sur son blog : http://chauchecrit.blogspot.com