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Poésie en chantilly

08.03.11 dans La Une CED, Etudes, Chroniques Ecritures Dossiers

L'érotisme en Poésie

Poésie en chantilly


En ces jours gris et encore (trop) froids, on se surprend à rêver de robes légères, de jambes effleurées sous la table à la terrasse d’un café, de caresses échangées dans un lit qu’une fenêtre ouverte sur l’été baignerait de lumière.

On se surprend à rêver de la grammaire d’un souffle, qui, au fil des baisers que les lèvres égrèneraient sur la peau, se conjuguerait au temps de la douceur, au temps du vent presque chaud faisant voleter les cheveux autour de la nuque, au temps des fleurs qui nous donnent à entendre la note secrète de leur parfum, déjà à travers nos yeux, au temps de la chaleur entourant avec douceur les frissons de notre sommeil qui commence, sur l’herbe dont le parfum brûlé et doux monte jusqu’à nous comme une vague.

Parce qu’elle aime à suggérer, à étreindre, dans ses lignes, mots et silences, la poésie est peut-être la plus à même d’évoquer le désir, avec toute la gamme de couleurs que permet le langage, de la plus estompée à la plus crue (oui, la plus crue, même si c’est, à première vue, difficile à croire – mais vous le croirez avec Stéphane Bouquet, notre dernier apéritif extrait), la poésie est peut-être la plus à même de faire parler le désir, de nous le donner non pas à voir, comme au sein d’une trame romanesque, mais à ressentir, à écouter avec la douceur tremblante d’une pousse encore jeune qui est délicieusement rudoyée par le vent jusqu’à la fraîcheur meuble du sol. C'est-à-dire avec la douceur inquiète d’un corps en proie au désir même. Car la poésie, et c’est son miracle, quand elle est vraiment vécue, et pas seulement lue, pas seulement écoutée, nous place toujours dans cette émotion-là, celle d’un corps qui, touché par l’altérité (celle d’un être servie par la forme d’un langage en quoi il peut se reconnaître), renoue avec son émotion la plus nue, et se surprend ainsi à ne plus rien contrôler de soi et à se laisser conduire les yeux dissimulés dans la région du cœur où on l’entend battre si fort (mais avec une si forte douceur) que c’est comme s’il résonnait tout autour de soi.

La poésie est sans doute la plus à même d’évoquer le désir, ce trouble qui se joue justement en deçà de la parole, dans les regards, les gestes, la texture des silences, autant de vibrations qui enveloppent soudain deux corps - les rendant invisibles, presque, au reste du monde - et les relient l’un à l’autre de manière intense et unique.

Deux corps pris par la main du désir, un dans chaque main, et partons, partons, continuons, dit le désir, le désir qui les fait se retrouver seuls, ces deux corps, seuls et ensemble, quand bien même ils sont placés au sein de mille corps, de mille êtres ; deux corps, deux êtres qui soudain sont touchés au plus intime par la musique qui émane du regard, des gestes, du ton de voix de l’autre corps, de l’autre être, et qui ont inéluctablement envie de se rapprocher, de se rapprocher si près que les mains, les bouches, les muqueuses soient comme des oreilles posées contre les coquillages des sexes, des bouches, des mains, pour écouter la mer, ce souffle modulé comme invariable baiser impalpable ourlant les lèvres entrouvertes, ce souffle modulé qui n’est pas seulement souffle du dehors, ou plutôt souffle matérialisant la frontière du corps, mais qui est aussi l’élan du dedans du cœur ; ce souffle modulé qui est l’élan de la caresse lancée de la rampe de la main, doucement, sur le corps de l’autre, doucement jusqu’à glisser dans l’écume de la douceur, glisser jusqu’à colorer l’intériorité du corps de l’autre, sensation, sentiment ; ce souffle singulièrement modulé ; cet infini qui descend soudain dans le corps, dans le corps jusque dans la conscience, pour être ce qui marquera à jamais le souvenir, par le détour toujours suffocant de la singularité d’un visage, d’un regard qui est comme le raccourci éblouissant de ce dernier.

le frôlement des corps veut quoi dire du désir / les doigts à peine défaits / sur le pas de la porte

brillance et souplesse du cuivre dans son regard qui s’attarde un peu / une douceur de baume stick céracuta noviderm sur ses lèvres au loin

Amandine Marembert, dans ces extraits de Du baume stick dans la douceur (La Yaourtière éditions), dit admirablement la naissance du désir, son tremblé, à travers une écriture de l’effleurement. Quelques mots, comme en suspens, en attente des gestes qui rapprocheront les peaux.

L’étreinte serait alors une façon d’écrire le corps de l’autre, dans une ponctuation de baisers et de caresses, ainsi que l’évoque Ariane Dreyfus, dans La bouche de quelqu’un (Tarabuste).

(…) Tu la promènes tout au long de mon dos. Je la reconnais à son poids, comment tu perds l’hésitation. / Tu appuis avec. / La seule phrase qui commence par un point. // Tu la continues en moi. / Le moins étranger.// Ce qui reste quand on a tout secoué (et rien dit encore) : je t’aime. // La goutte claire se met à couler – si raide – je la rattrape. / Il y a une langue dans mon baiser, ta queue nue à l‘heure du déjeuner.

Faire l’amour serait un peu comme inventer une langue, renouvelée à chaque étreinte, une langue mystérieuse, compréhensible des seuls amants. Dans ce poème, le « je » et le « tu » se succèdent puis fusionnent en un « on » : l’écriture traduit de façon très belle, à l’intérieur même de sa syntaxe, les regards échangés et les corps emmêlés.

La langue des amants porte en elle l’unicité de leur couple mais aussi de chacun, tant il est vrai que la relation érotique donne naissance à l’être, le fait exister de façon singulière dans le regard de l’autre.

Tu donnes à mes baisers / l’unité gémellaire / de mon cœur // Tu donnes à mes pas le sens / du soleil et de la terre // Seule / L’enceinte de nos mains / Autorise le vrai début

En quelques vers, Emmanuel Flory (Sur le ton exact du désir, Rougerie) donne à voir un homme en osmose avec lui-même et le cosmos grâce au regard amoureux.

Comme si les amants se mettaient mutuellement au monde, agrandissant leurs corps à travers la relation érotique.

C’est ce que Valérie Linder met merveilleusement en images, dans ses illustrations de Grammaire de l’amante (Esperluète) : femmes peintes à l’encre (couleurs débordant les silhouettes), corps abandonnés et offerts sur les pages blanches comme entre des draps. Absence de frontière nette entre l’être et le monde comme si les deux se diluaient l’un dans l’autre, se pénétraient pour s’enrichir mutuellement.

L’espace et le temps basculent, se resserrent autour de l’étreinte, devenant à elle seule un monde miniature. Ainsi intérieur et extérieur se mêlent, les corps devenant des paysages et le monde lui-même (le jardin, la ville…) se teintant d’érotisme, comme le traduit si bien Romain Fustier (habillé de son corps, Rafaël de Surtis), dans des blocs de prose poétique palpitants de sensualité :

elle a le sexe pluvieux rien qu’en le lui disant, en ce gris dimanche de novembre, où l’après-midi s’étire en buée sur les vitres, linge étendu à l’intérieur, poires un peu trop mûres qui cuisent en parfumant la cuisine, éclairage indirect des lampes qu’il leur faut allumer en plein jour, avant cela, cet aveu qu’elle lui fait de cette envie qu’elle a qu’il l’embrasse et plus puisque leurs corps ne peuvent se passer plus longtemps l’un de l’autre, ouvrant grand leur  lit aux pluies de novembre, aux ciels gris comme les flaques du désir que leurs yeux vitreux traversent alors qu’ils se prennent dans le linge déplié des draps, se cuisinent jusqu’à l’extinction des feux

Entre petite mort et renaissance, chavirement et apaisement, l’érotisme nous relie à l’autre de la façon la plus nue, la plus entière qui soit, peut-être, au fond, comme la promesse d’un au-delà de la solitude, et la formulation très douce d’une espérance, ainsi que dans les mots de Stéphane Bouquet (Nos amériques, Champ Vallon) :

- Je veux avoir cette chose douce,

prononce-t-elle tout bas

- Je veux avoir cette chose douce,

elle le redit plusieurs fois à personne dans le développement de la nuit maintenant qu’elle est étalée sur son lit, que son voisin est parti se coucher. Sa bite. Elle éprouve un tel besoin de cela, de cela qui n’a pas de nom à la hauteur et qui est comme une clôture posée autour de la maison, voilà honnêtement ce que c’est.

 

Cécile Glasman


Appel à contribution :

Ecrivez vos propres poèmes sur le thème de la maternité/paternité, qui sera gonflé en chantilly de poésie dans le prochain billet, et envoyez-les à La Cause Littéraire. Certains seront mis en ligne.


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