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Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (1/3)

30.01.13 dans La Une CED, Etudes, Les Dossiers

Léon Bloy : Exégèse des lieux communs (1/3)

 

« La parole du Bourgeois […] va toujours plus loin que sa pensée qui ne va ordinairement nulle part ».

Après la satire romantique du bourgeois, après Flaubert et le Dictionnaire des idées reçues, la dénonciation des poncifs a elle-même quelque chose du lieu commun qui menace toute pensée dès lors qu’elle se publie. Bloy considère pourtant son Exégèse comme ce qu’il a fait de plus original, un livre, de fait, foisonnant, excessif et encore aujourd’hui stimulant. La singularité de sa critique tient à l’engagement religieux de son auteur qui interroge le lieu commun dans l’horizon de la Parole divine.

Comme ses prédécesseurs, il en dénonce bien sûr la bêtise, renversante au point que l’exégète qui s’y confronte peut se retrouver, la tête passée entre les jambes, dans la plus totale perplexité. Il a beau s’interroger, cela ne veut rien dire, ou n’énonce finalement qu’une plate banalité : ainsi « on ne peut être et avoir été » est soit une contre-vérité puisqu’on peut très bien être stupide après l’avoir déjà été, soit ne dit rien d’autre que ce que nous constatons chaque jour, à savoir que, malheureusement, nous vieillissons. Qui renonce à faire usage de sa pensée dispose de ce répertoire d’idées toutes faites, en assez petit nombre, car toutes disent au fond à peu près la même chose. La pauvreté du contenu va avec la nécessité de la forme, l’exacte coïncidence du sens et de son expression.

« Tout le monde ne peut pas être riche ; allez dire ça autrement, c’est irremplaçable ». La langue colle ici exactement aux choses, aucun battement, flottement qui permettrait la variété de l’expression ou l’excès du sens. C’est pourquoi le lieu commun prend volontiers la forme de la tautologie, figure réductrice et autoritaire qui prétend avoir réponse à tout. « Les affaires sont les affaires ». Avec cela, tout est dit. Aucune parole porteuse de jugement ou d’affect n’est plus permise. Barthes remarque dansMythologies, texte qu’on peut très bien inscrire dans la continuité de l’Exégèse, « que les tautologues sont comme des maîtres qui tirent brusquement sur la laisse du chien : il ne faut pas que la pensée prenne trop de champ ».

Où se pressent déjà que la question du lieu commun n’est pas seulement celle de la bêtise, de la pauvreté du contenu ou de la lourdeur de propos qui collent à la mémoire comme du « mastic ». Si l’auteur se confronte à cette matière assommante qui le laisse parfois, dans l’effort pour la pénétrer, au bord du coma, c’est à cause de ce qu’on pourrait appeler la « crapulerie » du lieu commun. Ce qui est terrifiant dans ces propos apparemment vains est ce qu’ils opèrent. Et Bloy leur attribue le pouvoir effrayant de véritables « engins d’explosion », capables de « faire trembler les cieux ».

Partout le lieu commun pose des bornes. Ainsi celui qui ouvre le recueil : « Dieu n’en demande pas tant» impose à ce qui est par essence infini une quantification réductrice. Il prétend par un juste compte avoir raison de l’incommensurable demande de l’Autre. De Dieu, comme du Pauvre, figure christique du parfait dénuement, dont il relativise l’appel. Mais en rabattre sur l’absolu est l’acculer à l’inexistence. A force de marchandage, Dieu ne demande ni ne donne plus rien.

La relativisation de la demande a pour corollaire l’affaiblissement du désir. Le sujet de cette parole tiède, sourd à toute altérité, n’a plus ni attente ni même soupçon d’un manque.

Sous l’apparente pondération, il y a de la violence dans cette façon de couper court à toute velléité de pensée ou d’élévation. Qu’on songe au « coup de trique » du « Chercher midi à 14 heures » régulièrement infligé à tout esprit curieux, particulièrement dans son jeune âge, moment où l’on est le plus enclin à concevoir quelque horizon au-delà des bornes que le lieu commun enjoint de ne pas dépasser.

Il y a pourtant un élan que le lieu commun encourage, c’est celui de la fuite. Dans toute situation où la responsabilité du sujet est requise, il offre une parade, « une tangente pour fuir à l’heure du danger ». Ainsi, cette autre tautologie : « Que voulez-vous l’homme est l’homme ! » a la vertu de diluer les insuffisances individuelles dans une faiblesse universelle. Le même commode service est rendu par l’usage du « On », abstraction dont Bloy note avant Heidegger le caractère déresponsabilisant. Principe d’absolution, « on » sonne « comme un sac d’argent posé lourdement à terre, dans une chambre voisine où quelqu’un aurait été assassiné ». D’autres formules pleines de bonhomie, « On ne saurait penser à tout », « Une fois n’est pas coutume » dispensent leurs indulgences et recouvrent comme un « voile posé sur le chancre » un éventuel manquement. À en rabattre ainsi régulièrement sur l’éthique, « On fait ce qu’on peut. On n’est pas des bœufs », on finit par se faire une raison et presque une gloire de la médiocrité individuelle : « Je ne me fais pas meilleur que je suis », reconnaît-on benoîtement.

Cette parole qui n’engage en rien le sujet est aussi incapable de trancher quoi que ce soit ou de poser quelque principe d’évaluation : « toutes les opinions sont respectables ». Et, bien sûr, dans toutes ces opinions qui se valent, aucun rapport à la vérité n’est à attendre. Si « toute vérité n’est pas bonne à dire » et pas meilleure à entendre, on peut en effet se demander s’il reste place pour la Vérité. Ce qui n’est d’ailleurs pas une perte s’il n’y a qu’elle, et donc pas le mensonge « qui offense ».

Le lieu commun a une fonction défensive. Ce qu’il pose, c’est le droit à l’indifférence. « Être philosophe» dans cette langue, ça veut dire en gros s’en foutre (on peut ajouter comme de l’an 40), « S’en laver les mains », « Aller son petit bonhomme de chemin » sans se laisser embarrasser, dans la plus grande indifférence à autrui et souvent à ses dépens. « Je veux dormir tranquille », déclare l’homme du lieu commun, après s’en être, cela va de soi, mis plein les poches.

Fermé à toute altérité, cantonné au propre, qu’il s’agisse du sens ou de l’amour, le lieu commun est profondément individualiste : « Chacun pour soi et le Bon Dieu pour tous ». Aucune communauté ne pourrait se réclamer de cette parole volontiers généralisante mais uniquement préoccupée d’intérêts égoïstes, si ce n’est une communauté fondée sur la ressemblance, autrement dit « un immense troupeau d’imbéciles ». La seule instance régulatrice en serait la crainte du qu’en-dira-t-on qui enjoint que tous soient « comme il faut », c’est-à-dire d’une unanime banalité. « Tout le monde », sujet supposé du lieu commun, n’est finalement qu’un agrégat d’egos formant tout par similitude mais privé de « l’Unité Absolue » que constitue par exemple « le mandement évangélique ».

De cette société de la respectabilité, l’original est à bannir. Il est incarné dans deux anecdotes par l’artiste, graveur ou poète à qui on intente un mauvais procès, justifié cependant par le fait que ce qui compte n’est pas la culpabilité mais le respect des convenances et de la grille horaire. Car s’il est assez bienvenu d’« être poète à ses heures », l’être tout le temps, et délaisser pour cela ses affaires, est vraiment condamnable. À l’inverse, on reconnaîtra à qui fait métier d’assassiner proprement des vieillards ­– après tout, il faut bien vivre – « le sens du travail bien fait », nous dirions aujourd’hui « le professionnalisme ». Laissons ici de côté le cas de ces marginaux que sont les saints et les martyrs, gens peu fréquentables car en général sans le sou, mal vus des autorités et qui, pour ces derniers, ont eu la bêtise de « se faire pincer ».

Le lieu commun produit des identités bien campées, des sujets plastronnés, qui se sentent maîtres et propriétaires d’un moi dont jamais ils ne sortent. Pris dans un imaginaire d’autosuffisance, « on » prétend alors « se faire un nom » et se figure « fils de ses œuvres », comme un vidangeur qui se flatterait de sortir tout droit de son tonneau.

« Je n’ai besoin de personne », autrement dit, je suis Dieu, maître tout puissant d’un monde calibré à ma mesure, entendez parfaitement borné, voilà ce que répètent inlassablement les lieux communs, qui finalement disent toujours la même chose et ne disent même qu’une chose, avec la plus extrême cohérence, si bien que ces maximes constituent un véritable texte, que Bloy interprète comme un contre-évangile.

Si certains mots, par exemple « chance » ou « hasard », viennent par leur répétition recouvrir des notions bibliques comme celles de « Justice » ou de « Providence », la langue des lieux communs reste largement imprégnée de réminiscences de la langue religieuse dont elle garde trace, mais « comme une espèce de décrottoir ou de paillasson ». On y rencontre Dieu et avec lui les Saints et les Martyrs, on y rabâche des expressions bibliques dont le sens est devenu opaque au locuteur ; rien d’étonnant par exemple que « prêcher dans le désert » ne se comprenne plus que comme parler en vain. Tout cela subsiste mais à l’état de restes morts, ce qui explique que ces propos produisent « le bruit sourd d’un corps qui tombe » et dégagent des relents d’ordure.

La persistance des termes s’accompagne d’un glissement quasi parodique des significations. Par la seule qualification, Dieu se trouve mué en « bon Dieu », « sorte de commis à qui on ne peut pas tout à fait faire confiance ». La même opération s’applique tout aussi efficacement à la foi ou à la conscience devenues bonne foi et bonne conscience de qui tient avant tout à vivre, c’est-à-dire profiter, en toute innocence.

Parallèlement, certaines entités se trouvent sacralisées et érigées en absolu. Ainsi « l’Argent » ou « Les Affaires », maîtres mots de ce discours. Si la « pauvreté n’est pas vice », c’est qu’elle relève du péché. S’enrichir est devenu un « précepte théologique », et le renoncement de l’homme capable de tout sacrifier à ses affaires approche celui du stylite en son désert.

« Contrefaçon grimaçante » du message évangélique, le lieu commun réinvestit, bien sûr avec intérêt, le fonds religieux de la langue pour fortifier les nouvelles croyances et superstitions qui peuvent très bien aller, remarque Bloy, avec la sacralisation de la Raison.

Le lieu commun n’est donc pas seulement un étouffoir pour la pensée, il est aussi une façon pour les hommes de renoncer à ce qu’est véritablement parler. Ces propos qui n’engagent en rien le sujet, car ils esquivent également le « oui » et le « non » qui, rivés au propre, ignorent tout ce qui pourrait les excéder, sont une offense à la Parole. C’est en tant que perversion du pouvoir des mots qui ne s’exerce pas seulement dans la prière ou la poésie mais dans chacun de nos propos que Bloy les juge de bout en bout blasphématoires et, sous leur apparente banalité, porteurs d’un désastre éthique.

A cette parole cadenassée, il va opposer dès le premier chapitre de l’Exégèse l’anonyme « Quelqu’un », ce signifiant inappropriable qui en brise la clôture sous la forme de la promesse : Quelqu’un viendra mais dont le souffle à force de n’être plus désiré ni même conçu pourrait ne plus avoir que la destruction à apporter.

 

Françoise Quillier


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