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La Répétition, Histoire de Kiran (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 30.01.19 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La Répétition, Histoire de Kiran (par Patrick Abraham)

 

 

1- Il y revient tous les ans ou plusieurs fois par an. Moins par amour que dans une sorte d’entêtement autiste qui participe de sa présence au monde. Si on lui demandait si ses séjours le rendaient heureux, il dirait que non, probablement. Bien sûr, ce serait un mensonge. Ou une pudeur. S’il était écrivain, il prendrait des notes puis les relirait comme un peintre examine les infimes nuances dans le traitement réitéré d’un même sujet. Mais il n’est pas écrivain. Ni peintre. Quand il attend l’avion qui l’emmènera dans une autre région de l’Inde, il reconnaît qu’il s’est plutôt ennuyé, au fond. Mais l’ennui joue son rôle dans sa relation aux êtres et aux choses. Quand l’avion accélère sur la piste humide, l’image qu’il conserve de ces deux ou trois semaines (les résumant, les justifiant, suscitant des regrets déjà) est celle d’un garçon à l’arrière d’une moto, sous la pluie battante (il importe qu’il y ait de fréquentes averses), n’ayant pas répondu à son sourire.

2- L’anonymat sied mal à une chronique sentimentale. Je l’appellerai Baptiste. C’est un beau prénom. Pour les lieux, en revanche, par faiblesse descriptive, je préserverai un certain flou. L’autisme de Baptiste l’oblige à descendre régulièrement dans le même hôtel. Cet hôtel est situé dans une presqu’île, sur la rive sud d’un vaste lac ouvrant sur la mer. Le lac et la mer mêlent leurs eaux quelques centaines de mètres plus loin. L’hôtel comporte trois étages. C’est un bâtiment colonial rénové pour le confort des clients modernes, à l’écart de la zone touristique. Une grande pelouse et un ponton privé conduisent au lac. Il n’est pas facile à Baptiste de réserver toujours la même chambre. Il s’assied sur le balcon, le matin de son arrivée, un journal, une tasse de café et un livre devant lui. Il aime le service zélé, quasi silencieux, de ce genre d’établissement, si opposé à la frénésie du Dehors. Il aime qu’un léger souffle actionne les ventilateurs au-dessus de lui. Des ferries traversent le lac. Un lourd cargo passe, à la coque noire, gagnant le large. Plus nombreuses, des barques de pêcheurs aux couleurs vives sont amarrées à des bouées également bariolées. Un couple âgé déjeune sur la pelouse. Elle et lui élégants. S’il écoute, il les supposera belges ou hollandais. Ou afrikaners. Des carrelets bordent la plage. Très sale, la plage, comme l’eau du lac, mais qui s’en soucie ? On vend du poisson à la criée. Des voitures embarquent sur un ferry, des bus s’arrêtent en braillant puis redémarrent. Des camions klaxonnent. Des lycéens en uniforme se précipitent pour attraper l’un de ces bus. D’autres s’abritent derrière une échoppe pour fumer en cachette avec des gestes raffinés. Ces scènes, Baptiste ne les voit pas dans leur ensemble mais, les ayant vues à cent reprises, il les réinvente puis les achève de son balcon comme on se récite une prière auspicieuse. Le ciel le rassure : il va pleuvoir.

 

3- Baptiste est donc sorti. Il néglige les rues à boutiques et à guesthouses, sur sa gauche. L’architecture complexe des maisons aux toits de tuiles, toutes différentes, surtout si elles sont anciennes et couvertes de taches de moisissures, le ravit. Ces moisissures l’intéressent plus que les monuments patrimoniaux, en vérité. S’il était poète, il rendrait hommage aux dessins compliqués des mousses murales dans d’impeccables élégies. Etudiant, il leur consacrerait une thèse de mille pages. Les entrepôts des docks donnant sur le lac lui plaisent aussi pourvu qu’ils soient vacillants et lézardés avec leurs inscriptions défraîchies et leurs cours encombrées de gravats et de ferraille rouillée. Une première église, massive, transformée en temple évangélique : une pancarte indique qu’elle date du seizième siècle. L’ex-sépulture d’un Navigateur portugais y attire les curieux. Derrière, sur un terrain herbeux, des adolescents s’affrontent au cricket. Des arbres majestueux entourent l’esplanade : la contemplation d’un arbre est l’un des rares spectacles qui subjugue encore Baptiste à bientôt cinquante ans. Des chèvres baguenaudent entre les joueurs. Des motos évitent des ornières boueuses. On entend la rumeur de la mer. Une deuxième église à la façade claire, au spacieux parvis, aux dentelures manuélines : on pourrait se croire à Lisbonne ou au Brésil. Mais non. Les dévots, comme pour les temples hindous, y pénètrent déchaussés, s’agenouillent, touchent des lèvres un tableau pieux ou la robe d’une statue. Une ruelle mal goudronnée aboutit à un cimetière où la végétation est plus haute que les plus hautes tombes : il serait hasardeux d’y déchiffrer quoi que ce soit. De toute façon, la municipalité en verrouille la grille. Une allée longe la mer – ou la limite de la mer et du lac, on ne sait plus. Des rochers la protègent des tempêtes. Il crachine pour la satisfaction de Baptiste. Des détritus jonchent la plage qui sert de décharge aux habitants du coin. Cela n’a pas dissuadé des baigneurs de s’aventurer dans l’eau verdâtre. Leurs jeans et leurs tee-shirts composent de petits tas sombres. Un mirador surplombe les barbelés d’un camp militaire après la plage. En face, sur la rive nord, une usine pétrochimique se construit : il est juste que la région se développe, approuveront les Sages. En prenant place sur un banc écaillé, Baptiste se souvient que lors de son séjour initial, trente ans plus tôt, l’endroit avait un air de territoire perdu ou de comptoir conradien. Serait-il revenu si souvent s’il n’avait pas lu et relu Conrad ? Mais la grâce des garçons, elle, n’a pas changé.

 

4- J’ai parlé de chronique sentimentale : je rectifie. Il s’agit bien d’une histoire. Baptiste a dormi toute l’après-midi, ce jour de son arrivée. Ou c’est un autre jour d’une autre année. Le bruit menu de la pluie contre les vitres le réveille ; le soir approche. Il se dépêche de s’habiller pour profiter de la dernière heure avant la nuit. Il aime se vêtir avec distinction : force est de soigner son apparence quand la séduction naturelle n’opère plus comme naguère. J’ai omis de préciser que Baptiste est à l’aise sur le plan financier comme le prouvent les tarifs de la chambre et du bar. Il marche vers la mer. Il ne pleut plus. Une foule bavarde déambule. Des familles surtout. Quelques touristes. Des bandes joyeuses de jeunes gens de la presqu’île. Des groupes compacts de demoiselles timides, en saris ou voilées, sur lesquelles les jeunes gens se retournent avec des éclats moqueurs. Plusieurs silhouettes solitaires dont les regards cherchent des regards. Baptiste atteint l’extrémité de l’allée, stationne un moment. Des sportifs luttent ou virevoltent sur le sable. Des cerfs-volants écrivent le ciel. A l’horizon, des navires s’enfoncent dans le couchant. Ces détails qui retiennent l’attention de Baptiste ne la fixent pas, s’ils le charment, puis le lassent. Il n’essaye pas de provoquer un sourire, un frôlement ou un début de conversation malgré la soyeuse beauté des corps. Comme on renonce soudain à une discussion inutile, la nuit s’installe. On cadenasse les échoppes. Des lampadaires s’allument. Les restaurants vont se remplir. Les familles, les badauds et les vendeurs de boustifaille à tricycle se sont dispersés. Les sveltes dragueurs et Baptiste, non.

 

5- Il me faut évoquer rapidement l’érotique baptistéenne avant de poursuivre cette histoire. Je ne raconterai pas l’adolescence de Baptiste dans un lugubre pensionnat de Moselle. Elle fut banale dans le contexte de l’époque. Mais je dirai que Baptiste a gardé de son adolescence mosellane une érotique elle-même presque adolescente, superficielle au sens exact du terme. Plus génitale et buccale qu’anale et plus tactile et buccale que génitale. Gidienne si l’on veut même si ses camarades habituels doublent ou triplent l’âge de ceux de Gide. Sa particularité le gêne avec des garçons, en France ou en Europe, qui apprécient des rapports plus complets ou brutaux. La sexualité baptistéenne est douce, non brutale. Réciproque et rêveuse si j’ai l’audace de m’en prétendre l’exégète ou le romancier. Devrais-je voir dans son choix de l’Inde, parmi cent autres, une conséquence de son érotique ? Peut-être n’y a-t-il eu qu’une coïncidence propice. Mais j’extravague possiblement dans ce paragraphe car je n’ai jamais reçu la moindre confidence de Baptiste. Je recoupe des indices, des observations. J’admets volontiers que Baptiste me passionne davantage que moi-même.

 

6- Baptiste est de nouveau près du banc du matin. Il n’y a plus grand-monde sur l’allée ni sur la plage. Des embruns réussissent à franchir les amas rocheux. Une ombre pourtant s’assoit près de lui sans y avoir été conviée. En général et par principe, Baptiste ne prise guère les audacieux mais il tolère les exceptions. L’ombre doit avoir autour de vingt-cinq ans ; elle s’exprime dans un anglais boitillant ; Baptiste a recours à ses rudiments dialectaux pour combler les creux du dialogue. Kiran (puisque c’est ainsi que l’ombre s’est nommée) a saisi la main de Baptiste et l’a plaquée sur sa braguette. Kiran bande. Baptiste s’émerveille qu’on persiste à le désirer – mais il est vrai que l’allée est obscure et qu’une désillusion se prépare peut-être. Mais non. La main de Kiran a déboutonné la braguette de Baptiste où sa bouche maintenant s’active avec habileté. Baptiste s’inquiète un instant : ces plaisirs innocents sont illicites et il n’ignore pas que des flics en civil inspectent les lieux de drague pour la sauvegarde de la morale. Il n’ignore pas non plus que des garçons de l’âge et du style de Kiran travaillent pour les flics. Et puis des promeneurs, des dragueurs intempestifs risquent de surgir. La main de Kiran s’est glissée sous la fine chemise de batiste de Baptiste (achetée à Milan en décembre) et lui taquine les tétons. Baptiste se laisse faire : advienne ce que les dieux capricieux en auront décidé. Il se rappelle un peu tard qu’il a oublié ses capotes. Il caresse les cheveux, la nuque, le cou de Kiran. Son plaisir monte. Un spasme lui ferme les yeux quand son foutre asperge son pantalon (rapporté de Londres l’automne précédent) et le visage de Kiran. Kiran crache par terre, s’essuie avec son mouchoir puis fume une cigarette comme si rien de spécial ne les avait unis. Baptiste souhaite se montrer aussi généreux que son partenaire mais Kiran se lève et s’excuse en prétextant un rendez-vous avec des copains qui ont garé leurs motos au bout de l’allée. Il s’éloigne d’un pas nonchalant, son téléphone contre l’oreille. Baptiste patiente cinq minutes puis se dirige dans l’autre sens. Le ressac semble plus fort ; quelques gouttes frappent le sol ; des pisseurs se soulagent contre des arbres. Il pousse la clôture du petit jardin derrière lequel on aperçoit les hôtels et les restaurants du périmètre touristique. Il n’est pas tard. Baptiste n’a pas envie de retrouver la solitude de sa chambre. Une table isolée. Il consulte un menu puis commande une bouteille de vin goanais – le seul buvable en Inde selon lui – avec un plat de poisson. Une voiture de police, des véhicules divers roulent au ralenti près du jardin. Baptiste ne peut pas s’empêcher d’y scruter le mince profil de Kiran. Une affiche sur un pylône annonce une exposition d’artistes locaux : bonne raison pour prolonger ses vacances. Il se demande s’il aurait dû offrir un ou plusieurs billets à Kiran ; si Kiran, menuisier sur le continent et aux poches percées, lui a-t-il dit, espérait cela. L’avoir déçu l’attristerait. Plus que son propre spasme, c’est l’odeur des cheveux et la voix de Kiran qui émeuvent encore Baptiste tandis que le serveur dépose la bouteille de vin blanc heureusement très fraîche devant lui.

 

Patrick Abraham

 


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