Identification

La phrase de monsieur Proust – Histoire dévote (par Patrick Abraham)

Ecrit par Patrick Abraham 07.01.20 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

La phrase de monsieur Proust – Histoire dévote (par Patrick Abraham)

 

La phrase de monsieur Proust est dense, lente, nombreuse. Elle ressemble au mouvement de ses fines mains dont s’est souvenue Céleste Albaret, à sa conversation dont nous avons tant de témoignages. Mais elle n’a en vérité aucun rapport avec ses mains ou sa conversation : n’écrivent comme ils parlent que les écrivains médiocres – plût au Ciel que nous parlions quelquefois comme nous écrivons. On peut la comparer à une promenade en forêt quand s’ouvrent de nouveaux sentiers ; à une marche sur une crête d’où s’aperçoivent des trouées où le vent plonge. Il arrive qu’on s’y perde. On aurait scrupule à l’interrompre. On ne la comprend pas toujours. On lui demande alors de s’expliquer, de se répéter, ce à quoi elle renâcle, aussi polie soit-elle. Elle est à l’occasion méchante. Elle n’est pas systématiquement gaie. On admire à d’inégales fréquences ses lointains mélancoliques, ses gloussements moqueurs. Comme les maisons de nos vieilles tantes dans nos enfances imaginaires, elle a des entresols et des paliers qui demeureront inexplorés. Il y a des pièces pour y accueillir nos camarades, d’autres pour y boire un tilleul, d’autres encore pour y dormir ou s’y livrer à des amusements réprouvés par la Morale. Ses odeurs de fleurs séchées, de pré humide, de cave, de grenier provincial, d’intérieur d’église, de choses anciennes que l’on n’a pas aérées depuis des mois comblent ou rebutent.

Ses teintes ne sont pas vives. Les fanatiques de la vitesse, de la concision, de la simplicité, de la clarté aveuglante la détestent, en général. Parce que précise, ils la réputent précieuse et prétentieuse. Ils la jugent anti-démocratique. Ils lui reprochent de ne pas servir assez le Progrès, la Consommation, l’Education des masses. Certains soirs, elle fatigue comme un exercice physique qui nous a trouvés présomptueux. On la boude ou on la brusque. On s’en déprend et on en ricane. On la repousse sans songer à la répudier. Elle réjouit comme quand, à l’école, on se rendait compte qu’on avait tout saisi de la leçon qui nous avait d’abord décontenancés.

M’a-t-on entendu ? J’étais dans un hôtel du Kerala qui avait été une belle bâtisse coloniale, un peu brinquebalante à présent mais encore solide. Je m’y sentais chez moi : j’ai de l’affection pour ce qui menace de s’effondrer, ce qui se lézarde. La végétation était profuse. La côte subissait de fréquentes averses. Ces tons sans éclat, ce bleu troublé de la mer, ce gris du ciel, ce vert des bougainvilliers et des banyans, cet ocre moisi des façades, sous cette lumière me plaisaient. Me plaisaient aussi les hauts plafonds et les détours des couloirs, des escaliers. Je fuyais l’ascenseur. Je ne sortais qu’à la nuit close en m’inventant des itinéraires sinueux. L’enseigne d’une échoppe dans la langue locale, une scène d’intérieur, une offrande dans la cour d’un temple, la lèpre d’un mur, une barque au large arrêtaient mon regard. Je rencontrai un garçon dans un jardin – il est inévitable que surgissent puis s’effacent des garçons dans mes histoires : quelles traces laisseront-ils ? Il me parut charmant mais distant. Un hôtel plus luxueux que le mien l’employait. Nous nous revîmes. Sa minceur, ses roueries, son allure auraient-elles séduit le baron de Charlus ? Je n’ai pas les complications des aristocrates vétilleux. Mes goûts sont frugaux, vite apaisés. La contemplation, une caresse, un bref échange me suffisent. Satisfaits lui et moi, lui moins que moi mais lui enfin confiant, nous bavardions. J’en appris beaucoup sur sa vie, ses études, ses projets, ses amours – sans être sûr qu’il ne me mentait pas par délicatesse. Nos entretiens n’avaient guère de liaison avec la phrase de monsieur Proust, ils n’étaient pas littéraires, mais ce qu’ils devenaient dans ma rumination quand il m’avait quitté, la manière dont je les arrangeais, les recomposais, ce que j’y ajoutais, ce que j’y retranchais, comment je m’y immisçais, chaque ornement, chaque bifurcation, chaque extrapolation, chaque prolongement jusqu’au petit matin (car je suis un mauvais coucheur) l’étaient peut-être.

M’a-t-on bien entendu ? La phrase de monsieur Proust m’évoque une après-midi de septembre dans une ville d’Italie du Nord où l’on observe, assis à la terrasse d’un café, l’élégance des balcons ; une musique subtile venue d’un salon où l’on n’a pas été autorisé à entrer ; les délices de l’attente ; un édifice prodigieux dont l’architecture déroute et où l’on ne sonnera qu’avec crainte ; une déception qui ravit, un leurre qui rassure ; le reflet d’une chapelle ou d’un portail roman ; une succession de galeries ; une enfilade de miroirs ; dans un corridor, une tapisserie dont on ne distingue que des formes, des couleurs – mais ces formes et ces couleurs ne s’oublieront pas. On voyage pour en approfondir l’intimité. On séjourne à Venise ou sur une plage normande en se trompant de siècle. On loue des corps, on achète des ouvrages d’art, on visite la totalité des musées de Hollande. Dans des universités, on interroge des spécialistes de Henry James et de José Lezama Lima. On enquête sur ses imitateurs. Epuisements inutiles. Grammairien, on tente d’en repérer les fêlures, les trébuchements. Mais c’est qui nous trébuchons et elle poursuit son chemin sans se préoccuper de nos inquiétudes.

La phrase de monsieur Proust m’accompagne depuis trente ans. Elle m’est aussi singulière que mes toquades, mes idées fixes. Ceux qu’elle nomme, j’oserais presque les saluer et leur poser des questions indiscrètes. Elle m’a enseigné la patience, le courage d’être soi et l’acceptation de la mort. Elle a adouci mes angoisses. A combien de jeunes hommes ai-je dû sembler bizarre par mes obsessions ! Elle a joué un rôle actif dans mon ratage social. Elle a déterminé mes dilections et mes répugnances. Plusieurs de mes amis se sont brouillés avec moi à cause d’elle : je ne le leur ai pas pardonné. Elle m’a incité à restreindre, dans la mesure du possible, mes publications. Je me suis passionné par amour d’elle pour d’infimes personnages sur une toile poussiéreuse dont l’auteur n’est cité nulle part ; pour l’accord d’un clocher et d’un nuage ; pour les nuances d’une voix ; pour un tesson de vitrail ramassé dans une déchetterie ; pour une haie d’aubépine ; pour un blason ; pour une note en bas de page, un index, une généalogie ; pour les pavés d’un parvis ; pour le timbre d’un instrument mais en tel lieu et par tel interprète de façon exclusive. J’ai épié des quais de gare, des porches d’immeuble, des loges de concierge et des édicules urbains pour en vérifier un détail. Jamais je ne me suis écrié avec muflerie, une heure après mon réveil : « Elle n’est pas mon genre ». Par fidélité, j’en ai bégayé l’accent et le vocabulaire, fier des railleries que je suscitais. J’en ai parodié la courtoisie et le ressassement.

 

Patrick Abraham


  • Vu : 2327

Réseaux Sociaux