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L'été sarde - I Kallisté

Ecrit par Marie du Crest 14.09.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

L'été sarde - I Kallisté

 

I Kallisté

 

Elle est à bord du Kallisté. Ligne Marseille/Porto-Torres. Elle est à bord de ce bateau qu’elle n’a jamais pu prendre avec Jean. Grève dure des marins. Pirates. Elle monte sur le pont supérieur pour assister au départ,  à l’arrachement de la terre du continent, à l’arrachement de son immense chagrin. Le bateau pilote, petit jouet si puissant, conduit le ferry ; vers le large. Arenc. Les lignes verticales, horizontales de la ville sont un mur de décor. Elles se croisent ; s’harmonisent ; se brisent : tour de verre irakienne au milieu du flot des voitures, cheminée bleue aux tuyaux noirs du Kallisté, orgues industrielles de la nef ; grues rouges qui tournent sur les chantiers, lignes d’immeubles. Défilent les façades de la ville qui sont des blocs de sa mémoire des anciens docks à la corniche vers Endoume. Une amante n’est jamais veuve, la femme au long voile noir qui pleure, qui pleure. Elle est seule. Le bateau dépasse les feux noirs et jaunes qui clignotaient devant sa fenêtre, puis les rochers de Malmousque qu’elle gagnait à la nage. Elle se reposait sur l’îlet et ses pieds se blessaient sur les coquilles des petites moules devenues lames de couteau.

Le bateau avance et laisse derrière lui le vaste tapis blanc de l’écume du présent en train de finir. Elle est accoudée au bastingage. Elle voit chaque vague se briser, elle sent la chaleur du soleil sur sa robe d’été et ses jambes nues. Le vent soulève ses cheveux comme au cinéma, ses longs cheveux défaits. A un moment, elle a perçu la présence de quelqu’un sur sa droite, appuyé lui aussi à la rambarde, qui observe le paysage des côtes françaises devenues des traces, des traits. Elle le devine de profil, elle sent son souffle. Imperceptiblement, ils s’isolent du reste des passagers partis pour l’île en famille ou en couple. Les passagers s’éparpillent, se photographient, lisent parfois la collection blanche, assis sur des bancs blancs. C’est un homme assurément. Tout à coup il avance sa main gauche vers sa main droite à elle. Elle reconnaît ce geste de première conquête. Il a une main courte, assez vigoureuse. La sienne est mince et longue. Leurs doigts s’emboîtent. Elle ne veut pas encore tourner la tête et lui faire face. Le désir est une attente délicieuse. Elle sourit et l’homme lui aussi doit sourire. Elle ne l’a pas repoussé. Des polyphonies corses précèdent des annonces de sécurité en français, italien et anglais. Leurs épaules se touchent. Il va bientôt falloir voir la couleur de ses yeux, la forme de sa bouche. Le bateau attaque enfin la mer. Le soleil décline doucement. Elle entend une voix :

Dis-moi quel est le numéro de ta cabine.

Elle répond 5114, pont 5, à l’arrière du navire.

C’est drôle, j’ai le même numéro, une cabine à grand lit.

Elle n’est pas surprise de parler à un étranger. Enfin il est devant elle. Elle le reconnaît : Jean. En 2005, il était imberbe, aujourd’hui il a une courte moustache et une fine barbe. Il a plus de rides aussi mais le regard est resté le même, espiègle. Ainsi son amour est-il revenu. Un revenant. Il a pu acheter un billet à la même date qu’elle. Ils étaient si tristes en 2005 de ne pas partir ensemble. Blocus. Elle veut retourner dans la cabine 5114, leur cabine enfin. Ils descendent les escaliers métalliques. Ils n’arrivent pas à se parler. Elle le touche à l’épaule pour croire que ce n’est pas un rêve, une folie. Jean est du voyage. La mer prend la couleur des prunes, leur petite cabine s’allume. Ils s’embrassent. Elle devient Amphitrite qui dansa à Naxos. Poséidon allait devenir son époux. Ils sont nus dans la majesté mythologique. Elle a planté dans ses cheveux des coquillages nacrés. Il les enlèvera avec précaution pour que ses boucles blondes retombent sur ses épaules. Son dieu marin l’escorte sur le char des tritons, des dauphins, ceux qui suivent les bateaux. Leur sexe s’embrasse. S’ouvrir et entrer. Ils restent silencieux. Il y a si longtemps qu’ils auraient dû être là dans cette cabine avec le grand hublot qui regarde la haute mer et la nuit. C’est leur cabane, lui le garçon et elle, la petite fille toujours un peu perdue à l’abri du monde ; Jean a la même odeur, ses muscles se tendent de la même façon. Ils entendent des craquements à l’intérieur du bateau qui avance et s’éloigne. Elle s’offre et se donne. Jean se donne et s’offre. Vers cinq heures du matin, le Kallisté gagne les côtes corses, le golfe de Propriano.

 

Messieurs les passagers…

 

Tout le monde est réveillé même ceux qui vont en Sardaigne. Elle sort du sommeil, le corps moite. Son passager clandestin n’est plus là. Est-il sur le pont supérieur pour contempler la terre à nouveau. Ils aiment tous les deux le matin qui fait recommencer la vie. Le bateau vibre. Elle voit l’empreinte du corps de Jean dans le mouvement du drap. Il va revenir. Elle prend une douche froide dans la minuscule salle d’eau de son studio marin. Elle se regarde dans le miroir du lavabo. Ses yeux sont cernés. Elle a festoyé avec le corps de son bien-aimé. Le bateau repart. Il reste peu de passagers à bord pour l’île des bandits, des bergers, des hommes aux masques noirs et aux peaux de bête. Le cavalier androgyne d’Oristano galope droit devant. Elle cherche Jean au bar, au salon, sur les ponts. Elle est plantée là maintenant dans les heures du matin, sous le soleil encore soyeux, juste au-dessus du pont qui sert de garage. Le bateau a un ventre pour avaler les camions, les motos de l’été, les camping-cars. Elle repère une petite plateforme juste au-dessus du vide de la coque : un plongeoir intime. Elle ne retrouve pas Jean. Elle ne veut plus débarquer à Porto-Torres, séjourner sans lui dans un agriturismo. Elle refuse d’être seule dans sa petite voiture quand la lumière reviendra en quittant les profondeurs du ferry. Il n’y a personne autour d’elle. Les vagues sont courtes. Elle sait parfaitement nager mais c’est autre chose. Elle repense à ce plongeur gracieux du sarcophage de Paestum, oiseau humain qui au-delà des colonnes d’Hercule s’envole dans la mer. Elle enjambe prudemment le bastingage (c’est incroyable d’être prudent à un tel moment). Sa robe dévoile le haut de ses cuisses. Elle ne laisse pas de mot, n’envoie pas de sms. Elle tient fermement la balustrade. De dos ou de face ? Le cadavre des noyés est paraît-il abominable. Jean est déjà dans l’onde ; il a trébuché. Par dessus bord. Kallisté, Kallisté !

 

Marie du Crest


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Rédactrice

Théâtre

Marie Du Crest  Agrégée de lettres modernes et diplômée  en Philosophie. A publié dans les revues Infusion et Dissonances des textes de poésie en prose. Un de ses récits a été retenu chez un éditeur belge. Chroniqueuse littéraire ( romans) pour le magazine culturel  Zibeline dans lé région sud. Aime lire, voir le Théâtre contemporain et en parler pour La Cause Littéraire.