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L'Arbre aux secrets - 10 (Chap. XI)

Ecrit par Ivanne Rialland 04.10.11 dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

L'Arbre aux secrets - 10 (Chap. XI)


Rose courait dans les couloirs du château et le bruit de sa course résonnait tantôt sur le bois, tantôt sur la pierre, tantôt était étouffé par de moelleux tapis ou des peaux de bêtes. Elle ouvrait brusquement des portes, dévalait des escaliers, traversait des cours et des jardins. Malgré sa colère envers Victor, qui était à ses yeux responsable de la maladie de sa mère, elle ne pouvait s’empêcher d’être émerveillée par les visions qu’il créait. Elle s’arrêtait parfois, fascinée, dans une serre emplie de végétations étranges et sombres où voletaient d’immenses papillons bleu azur ; une porte de placard à balais ouvrait sur une forêt de pins où se faisait entendre le bruit de la mer ; une porte énorme de chêne sombre révélait au contraire la minuscule échoppe d’un ancien chocolatier, où s’affairaient dans les effluves les plus suaves des enfants aux joues rougies par la chaleur du feu où fondait le chocolat.

En même temps, la vision de ces enfants jardinant, cuisinant, nettoyant, attelés aux plus lourds travaux ou aux plus délicats, serrait le cœur de Rose, bien qu’elle se dise, en même temps, que ce n’était qu’un rêve, une vision. Qu’avait-il pu arriver à Victor pour qu’il en veuille tant aux autres ? Quel drame affreux, qui avait perverti son imagination capable tout à la fois de créer des choses si merveilleuses et de les peupler d’êtres si malheureux ? S’il n’y avait pas eu ces enfants aux mines grises, tous pareils, sans nom, presque sans visage, on aurait pu passer sa vie dans le château de Victor.

Couloir après couloir, porte après porte, elle cherchait la clairière où elle avait vu la ronde. Elle se penchait aux fenêtres, revenait parfois brusquement sur ses pas, tendait l’oreille pour entendre la chanson que chantaient les enfants, mais rien.

Et puis, enfin, en traversant une cuisine qui se trouvait derrière une cave à laquelle l’avait menée un couloir qui paraissait pourtant au deuxième étage, elle fut attirée par une drôle de lueur filtrant par l’ouverture d’un vaste four à pain. Elle glissa sa tête à l’intérieur : à l’autre extrémité du four il y avait une ouverture par laquelle on apercevait une lumière verte et d’où provenait une odeur de feuille mouillée.

Sans hésiter, elle grimpa dans le four et rampa jusqu’à l’ouverture à moitié fermée par un buisson. Elle parvint à se frayer un chemin et en se redressant, en regardant autour d’elle, elle vit qu’elle se trouvait dans un merveilleux jardin d’hiver, au sol parsemé de mosaïques multicolores sur lesquelles étaient posés des bacs où poussaient des orangers chargés de fruits et des jasmins en fleur. Au milieu, une fontaine en faïence d’un bleu tendre remplissait l’atmosphère d’un bruit d’eau fraîche.

Rose s’avançait, tendant déjà la main vers une orange, le nez plein de l’odeur du jasmin, quand elle entendit la voix de Victor. Elle s’accroupit en hâte derrière un des bacs.

Victor disait, d’un ton amer :

— Dis-le, si tu ne veux plus me voir…

— Il faut juste que je rentre chez moi, il est tard, répondait une douce voix de fille.

— Reste encore !

— Mes parents m’attendent, ils vont s’inquiéter.

— Mais tu reviendras demain ?

— Demain, je ne peux pas.

— Pourquoi ?

— Je ne peux pas, c’est tout.

— Tu vois Pierre et sa bande ?

La fille ne répondait pas.

— C’est ça ? Je sais que c’est ça.

— Et si c’était le cas ?

La fille s’énervait.

— Tu préfères voir ces imbéciles, plutôt que moi ! se plaignait Victor.

— Non, ce n’est pas ça…

— Alors quoi ?

— Je les aime bien. On s’amuse…

— Alors qu’avec moi, tu ne t’amuses pas…

Victor était vraiment pénible, se disait Rose cachée derrière son bac d’orangers. La fille se disait visiblement la même chose.

— Je ne m’amuse pas quand tu te plains comme ça. Ça ne sert à rien d’être jaloux. Je peux être amie avec toi et avec eux.

— Non, tu ne peux pas. Ce sont des imbéciles, des brutes.

— Ce n’est pas vrai…

— Parce que tu les défends, en plus ?

La voix de Victor vibrait d’indignation. Il reprit, haletant sous l’effet de la colère :

— Tu as vu ce qu’ils m’ont fait hier ? Et tous les jours ?

— Pierre n’a pas fait exprès de faire tomber ton herbier. Il me l’a dit.

— Et tu le crois ?

— Je sais qu’il t’embête, mais c’est pour rire.

— Parce que tu trouves ça drôle ?

— Non…

— Mais tu les défends quand même… Je me demande bien pourquoi tu viens ici, puisque tu trouves que Pierre est tellement formidable…

— Ça suffit, Victor. Je t’ai défendu, hier, comme toujours, même si ta réaction était vraiment disproportionnée.

— Disproportionnée ? Attends, tu sais combien je tiens à cet herbier.

— C’est bon, on le saura ! Tu es pénible à la fin, ça fait dix fois que tu le répètes… Pierre a abîmé ton herbier, tu en referas un !

Rose pensait à l’herbier que Victor lui avait montré dans sa chambre. Si elle trouvait énervant le ton revendicatif de Victor, en même temps, elle comprenait sa colère… et elle pensait que la fille, cette fois, était dure avec lui. Elle avait apparemment tourné les talons  et s’éloignait, puisque Victor, cette fois plaintif, appela :

— Lise !

Et plus bas : « Liseron ! » Rose entendit un bruit de sanglot, puis plus rien. Victor avait dû sortir du jardin à la suite de Lise.

Rose resta un moment derrière le bac d’oranger, rêveuse. Lise était le prénom de sa mère. Lise, Liseron, comme dans l’histoire que sa mère lui avait racontée.

Rose se releva et sortit par la porte-fenêtre qui faisait face à l’ouverture du four à pain. Elle avait cueilli une orange en se redressant, mais elle ne lui faisait tout d’un coup plus envie, et elle la laissa tomber par terre. L’orange roula un moment sur le sol de mosaïque avant de buter contre la fontaine. Rose se retourna une dernière fois avant de quitter le jardin et le trouva triste.

Elle continua à marcher dans les couloirs du château, à monter et à descendre des escaliers, à regarder à travers chaque ouverture dans l’espoir d’apercevoir la clairière et la ronde des enfants.

Derrière une tapisserie qu’avait soulevé par hasard un souffle de vent venu d’une fenêtre à travers laquelle on voyait un bateau pris dans une tempête, Rose trouva une porte très ordinaire, marquée du nombre 305. Elle la poussa pour se trouver dans une salle de classe défraîchie, aux murs jaunâtres, meublée de tables et de chaises d’un beige sale. La salle était pleine de jeunes adolescents, c’était visiblement une permanence : le pion, au bureau, lisait un livre en faisant semblant de ne pas s’apercevoir du désordre qui régnait dans la classe. Rose passa entre les rangs pour aller jusqu’à l’estrade sans que personne ne la remarque : dans cette salle, elle était apparemment invisible, comme elle s’en persuada en agitant la main sous le nez d’un élève occupé à jouer au pendu avec son voisin.

Au fond de la salle, un brouhaha attira l’attention de Rose.

— Rends-le-moi ! Rends-le-moi !

C’était la voix de Victor, qu’elle distinguait au fond de la salle, exaspéré, le visage tout rouge, au bord des larmes. Il tentait de récupérer un cahier qu’un camarade bien plus grand et plus fort tenait à bout de bras, encouragé par les rires idiots des garçons qui l’entouraient. Deux rangs devant, Lise, la tête tournée vers le groupe, étouffait elle aussi un rire derrière sa main. Victor, soudain, s’en apercevait et se figeait. Il reposait doucement le bras, en continuant à regarder Lise, qui détournait le regard, embarrassée.

Rose, aussitôt, quitta la classe en claquant la porte derrière elle. Elle resta un instant le dos appuyé sur le bois sale, la main sur la poignée. Son visage brûlait de honte. Ce n’était certes pas grand chose, une petite lâcheté, une minuscule trahison, à peine une complicité, mais elle savait aussi combien ce rire avait dû faire mal à Victor. Elle ne comprenait pas que sa mère ne l’ait pas su aussi, ou, le sachant, s’y soit laissé aller.

Tout d’un coup, en regardant autour d’elle Rose s’aperçut qu’elle ne se tenait plus dans le renfoncement caché derrière la tapisserie, mais dans le couloir d’un bus scolaire lancé à toute allure sur une route de campagne. Le paysage défilait à une vitesse folle derrière les fenêtres, et elle avait juste le temps de reconnaître la forêt, le clocher du village qui s’éloignait, estompé déjà par la brume matinale. Dans le bus, une excitation de fête, des cris, des rires, des exclamations. C’était un samedi matin de match et les collégiens allaient soutenir leur équipe qui affrontait les champions locaux. Rose chercha Victor des yeux et l’aperçut tout seul, sur une banquette, en train de regarder par la fenêtre, un casque de walkman sur les oreilles. Juste devant, Lise et le garçon qui se moquait de Victor dans la salle de classe étaient enlacés et se parlaient à l’oreille. Ils ne devaient pas avoir remarqué Victor, derrière, qui, de son côté, comme Rose put s’en convaincre, n’écoutait pas du tout de la musique : le baladeur était éteint et le casque laissait libre une oreille, qui écoutait très attentivement la conversation du couple.

— Tu viendras te promener avec moi, après le match ? On fera un tour dans les bois… proposait le garçon en caressant les cheveux de Lise.

— D’accord, oui, chuchotait Lise, mais j’ai promis de regarder le match avec Victor, avant…

— Tu plaisantes ?

Le garçon s’était un peu écarté.

— Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu n’es pas jaloux, quand même ? demanda Lise, avec un peu de coquetterie dans la voix.

— Jaloux ? Tu n’es pas folle ? Mais je ne comprends vraiment pas ce que tu lui trouves.

— Il est gentil…

— Oui, gentil, c’est ça, surtout bizarre ! Tu as vu ses parents ? Ils ont l’air complètement dingues.

— Son père est malade. C’est difficile, pour lui.

— Malade dans sa tête, oui. Comme son fils !

— Arrête, tu es méchant…

— Ça te fait bien rire aussi, quand on l’embête, avec les gars…

— Ne le fais plus, s’il te plaît !

— D’accord. En tout cas pas aujourd’hui, pour toi, promit le garçon en la serrant un peu plus fort contre lui. Mais tu regardes le match avec moi.

— Je lui ai dit que je le regarderais avec lui !

— Eh bien tu lui diras que tu as changé d’avis, que tu préfères le regarder avec moi. Il comprendra. Ce n’est pas comme si vous étiez vraiment amis…

Le garçon insistait, et Lise se rendit. Elle accepta : « C’est vrai. Je lui dirai. Il comprendra ».

Derrière leur siège, Victor se mordait si fort les lèvres qu’elles en étaient violettes.

Rose, en le regardant, puis en regardant le couple, eut si mal au cœur qu’elle ferma les yeux. En les rouvrant, elle était de nouveau dans un couloir du château, où, déséquilibrée par l’immobilité soudaine du sol, elle trébucha et tomba.

En se relevant, elle grommelait à mi-voix, à l’intention d’un Victor invisible, mais qu’elle soupçonnait de suivre ses moindres faits et gestes : « D’accord, d’accord, elle s’est mal conduite envers toi. Et elle a un goût épouvantable en matière de garçons. Mais pour un match ! C’est un peu disproportionné, non ? »

Bien entendu, Victor ne répondit pas.

Et la course folle recommença, de couloir en placard, d’escalier en jardin. La tête de Rose lui tournait, mais ce n’était pas que la course. Elle pensait à l’adolescente qu’avait été sa mère, elle pensait à Victor, à ce qui s’était passé dans la salle de classe, dans le bus… Ce n’était rien, d’accord, ou ce n’était pas grand chose, mais elle savait à quel point ces riens pouvaient faire mal. Ça ne justifiait pas Victor et même, ce château, ce délire, donnait aux autres plutôt raison : il était étrange, il était même dangereux. Mais l’aurait-il été, s’il n’avait pas été sans cesse repoussé ? Puis elle voyait le visage gris des enfants balayant les sols, épluchant les légumes dans d’immenses cuisines et elle se disait que sa mère avait bien fait de se tenir à l’écart de Victor… Des escaliers, des tournants, des portes, des fenêtres, des jardins… Où aller pour retrouver cette ronde, cette clairière, où elle trouverait la clé, la réponse, les réponses : pourquoi la maladie de sa mère, pourquoi le château, pourquoi la clairière, et Victor avait-il tort ? Sa mère était-elle coupable ?

Elle s’arrêta net.

Bien sûr.

C’était évident.

Au moment même, une poignée de porte se trouvait sous sa main, elle la tournait, elle la poussait, elle gravissait avec angoisse les marches branlantes de l’escalier de son propre grenier.

À mi-hauteur, elle commença à sentir l’odeur de feuilles mouillées de la forêt et à entendre, comme venant de très loin, les voix des enfants qui chantaient.

Lorsque sa tête atteignit le niveau du plancher, elle vit la clairière. Lorsqu’elle mit le pied dans le grenier, déjà l’escalier avait disparu derrière elle.

La ronde tournait, les enfants chantaient : Il court, il court, le furet… Face à elle, de l’autre côté de la ronde, Rose voyait Victor, à l’écart, regarder d’un air triste et fâché les autres enfants. Lise tournait avec les autres et riait. La chanson s’accélérait, la ronde tournait de plus en plus vite, elle se décala un peu vers Victor. Un garçon crie : « Pousse-toi, tu ne voies pas que tu nous gênes ! »

Victor recule, trébuche, tombe vers un arbre, étend le bras pour se rattraper, mais son bras passe à travers l’écorce, il tombe, l’écorce s’écroule sous lui, il pousse un cri et on ne le voit plus.

Les enfants s’arrêtent, s’approchent de l’arbre, se penchent et se mettent à crier. Lise s’avance, écarte tous les autres, se penche à son tour et se redresse, la main devant sa bouche, les yeux écarquillés. Elle ne bouge plus. Tout le monde crie, certains pleurent, un garçon court vers le village, c’est celui du bus et de la salle de classe. Lise reste là, sans un geste. Puis, elle se retourne, elle regarde Rose. Son regard est vide, comme celui de sa mère. C’est sa mère, Rose est devant le lit, devant sa mère au regard vide.

Rose bat des paupières, et soudain tout recommence : la ronde tourne, les enfants chantent, la ronde s’accélère, elle se décale vers Victor, le garçon crie : « Pousse-toi ! », Victor recule, trébuche, tombe, les enfants crient, Lise met la main devant sa bouche, elle écarquille les yeux, le regard vide, le garçon court vers le village, mais trop tard, c’est trop tard.

Les secours arriveront, avec des cordes, un treuil, ils tireront Victor de l’arbre, maladroitement, trop brutalement. Le médecin n’arrivera que trois quarts d’heure plus tard. De toute façon on n’aurait rien pu faire, dira-t-il. Le coup du lapin. La main fine du médecin qui fermera les yeux de Victor.

La ronde recommence sous les yeux écarquillés de Rose, la main sur la bouche, les enfants chantent, la ronde s’accélère : « Pousse-toi, Victor ! » Il recule, il trébuche, il tombe, les enfants crient, Lise, la main sur la bouche, Rose, la main sur la bouche, les secours arrivent, le médecin, la main fine et blanche…

— On n’aurait rien pu faire…


Ivanne Rialland


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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)