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L'arbre aux secrets - 9 (Chap. X)

Ecrit par Ivanne Rialland 10.09.11 dans Ecriture, Ecrits suivis, Chroniques Ecritures Dossiers

L'arbre aux secrets - 9 (Chap. X)

Les maisons du village se succédaient à d’assez longs intervalles au bord du lac. Un chemin de terre rouge les reliait, de la même terre argileuse dont étaient bâties les maisons, par ailleurs toutes identiques, d’après ce que Rose pouvait en juger. Toutes identiques, toutes vides. À peine une assiette laissée sur une table ou un haillon jeté sur le lit ou le dossier d’une chaise témoignait-il qu’à la nuit – mais comment différenciait-on ici la nuit du jour ? – ces maisons devaient être habitées.

Sur l’autre rive, les maisons d’argile rouge se suivaient de la même façon, à la queue leu leu, comme leur reflet sorti de l’eau noire. Aussi vides, aussi silencieuses que les maisons originales. À moins que de ce côté-ci également, ces maisons ne soient que des reflets, des illusions, un mirage monté de l’eau…

Rose regardait le château, posé sur son arche de pierre, au-dessus de la rivière. Il paraissait vide, lui aussi. Tout était silencieux. Juste le bruit de l’eau, de plus en plus fort à mesure que Rose se rapprochait du château et de l’arche sous laquelle elle se précipitait furieusement, sa phosphorescence devenant une brume étincelante qui enveloppait le pied du château. Lorsqu’elle fut tout près, Rose aperçut une volée de marches humides taillées dans la pierre, qui permettait d’accéder à une esplanade glissante et de là à une porte.

Celle-ci, une massive porte en chêne cloutée d’un métal noir, renforcée en croix de deux barres du même métal, une vraie porte de château, s’ouvrit pourtant sans peine, sans bruit, sous la poussée de la main de Rose. Elle entra dans un hall dallé en damier noir et blanc, et s’avança entre deux rangées d’armures jusqu’à un banc sculpté placé en dessous de la tapisserie qui formait le fond de la pièce.

À droite et à gauche commençaient deux couloirs pavés de mosaïque. Mais, levant les yeux, Rose s’arrêta d’abord pour contempler la tapisserie. C’est sans étonnement qu’elle reconnut Victor sous les traits du personnage principal.

C’était une scène champêtre, que rappelait la bordure où s’entremêlaient des fleurs, des rameaux et de petits animaux : lapins, oiseaux, écureuils… Un groupe, au centre, mais un peu décalé vers la gauche, faisait la ronde dans une clairière d’un vert tendre, un peu argenté par endroit, brodé d’une multitude de petites fleurs. Les extrémités de la tapisserie représentaient deux grands arbres, figurant la forêt, dont les branches se rejoignaient et s’entremêlaient au-dessus des personnages, lançant quelques ramilles dans la bordure elle-même. Sur la droite, après un espace qui l’isolait du groupe, un jeune garçon, le corps violemment tordu, levait vers le ciel le visage et les bras. Ce garçon – Victor – tombait en arrière dans un vaste espace noir : le trou de l’arbre creux dont l’écorce et les branches sans feuilles avaient été tissées de telle sorte que, sous certains angles, on percevait un visage menaçant dont le trou formait la bouche démesurée.

– Je te fais faire le tour du propriétaire ?

C’était derrière elle, la faisant sursauter, la voix sarcastique du châtelain Victor.

– Je trouve ta décoration de très mauvais goût, dit Rose d’un ton froid, ne voulant pas laisser voir son trouble.

– Vraiment ? J’aime beaucoup pour ma part. Mais le but n’est pas vraiment esthétique.

– Quel est-il ?

– C’est pour qu’ils se souviennent… Suis-moi.

Il la prit, assez brutalement, par la main, et l’entraîna à sa suite, au pas de charge, dans le couloir de gauche.

Il commentait d’une voix précipitée, hystérique, parodiant un commentaire de guide, les merveilles de son château :

– … vitraux gothiques… pur style flamboyant… escalier en double vis… plafond peint… cheminée de marbre…

Ils traversaient, presque courant, les pièces et les siècles, tandis qu’à travers les vitraux, les meurtrières ou les portes-fenêtres valsaient jardins à l’italienne, à la française ou à l’anglaise, bosquets romantiques et parterres classiques, allées de gravier, fontaines, sculptures et roseraies. Le château de Victor était un assemblage hétéroclite de petits bouts de monuments glanés çà et là au cours des vacances familiales et mélangés dans la mémoire de Victor pour former ce monstre architectural, qui extérieurement, Rose s’en apercevait à présent, offrait tantôt l’aspect d’un château médiéval type, tel qu’on le représente dans les publications enfantines, tantôt celui du château de la belle au bois dormant.

Elle stoppa net sur place.

– Tout ça, Victor, c’est dans ton imagination.

– Et alors ? répondit-il.

Il continua sa course.

Rose, tout en tâchant, haletante, de rester à sa hauteur, sentait toute sa logique s’écrouler. En voyant ce voyage au centre de la terre devenir de plus en plus absurde et se transformer en une sorte d’Alice au pays des merveilles en très, très noir, elle avait en réalité été rassurée : tout cela était un rêve, juste plus intense que les autres. Mais le dire, le comprendre, ne la faisait pas sortir du rêve…

C’est que c’était le rêve de Victor, comprit-elle soudain. Bien sûr. Ça expliquait tout : il fallait que cela soit Victor qui accepte de sortir de cette illusion. Enfin, ça expliquait tout, sauf qu’elle soit dans le rêve de Victor… Qui courait toujours, et toujours plus vite ! Essoufflée, elle commençait à se tenir les côtes de son bras libre :

– Arrête ! Je n’en peux plus !

– Dans l’aile ouest, nous pouvons admirer…

– Arrête, je te dis !

Elle se dégagea brusquement et s’écroula par terre, hors d’haleine.

– Tu n’es pas drôle ! s’exclama-t-il, offensé.

– Quoi ? Tu trouves ça drôle ? C’est un jeu ?

— Bien sûr… Mais si tu ne veux plus jouer…

Et il disparut. Rose regarda autour d’elle, mais il n’y avait plus personne dans le couloir de pierre. Elle entendit alors, derrière une porte, un bruit, léger, insistant, un bruit de frottement. Elle tourna la tête à droite et à gauche, tentant de repérer l’origine du bruit. Ce devait être cette porte-là, la deuxième à droite.

Elle la poussa et étouffa un cri de surprise.

Dans une grande salle voûtée de pierre nue et grise, une dizaine d’enfants étaient agenouillés par terre, en ligne, en train de frotter le sol avec des serpillières mouillées. Ils levèrent un instant les yeux pour la regarder, puis reprirent leur travail au rythme parfaitement régulier, lent, patient, de ceux qui savent économiser leurs forces.

Rose referma doucement la porte. Soit il y avait vraiment dans le sol sous l’arbre creux une caverne où Victor tenait en esclavage des enfants, soit… Soit c’était la même chose que dans la maison de Victor, quand il lui avait fait voir ses parents sous les traits de sorciers. Tout était dans l’imagination de Victor et, elle ne savait comment, il arrivait à projeter ses visions sur la réalité, ou à l’entraîner dans ses fantasmes, peu importait. Ce qu’il fallait, c’était reprendre pied dans le réel. Reprendre pied dans le réel… C’était ça aussi, le problème de sa mère… D’une certaine manière, elle en avait la conviction, sa mère était une victime de Victor. Si elle parvenait à dissiper son monde imaginaire, à le faire sortir de son royaume… Son royaume ? Le royaume perdu ? Le livre ! Les dessins de sa mère illustraient bien une histoire, et c’était celle dans laquelle sa fille venait d’être projetée.

Un chant attira alors l’attention de Rose qui se dirigea vers la fenêtre. De là, elle vit des enfants faire la ronde en chantant au milieu d’une clairière. Une silhouette à l’écart, appuyée à un arbre. Elle ne pouvait pas distinguer ses traits, mais sans aucun doute, il s’agissait de Victor. À un moment, il se détachait de l’arbre et tentait de rentrer dans la ronde, mais les autres enfants continuaient à tourner, sans lui prêter attention. Il retournait vers son arbre, et croisait les bras sur sa poitrine. Elle pouvait imaginer d’ici son air dédaigneux. Les autres enfants chantaient, tournaient, riaient.

Et puis…

Et puis la fenêtre gothique par laquelle elle se penchait ne laissait plus voir, derrière les carreaux blancs soudain apparus, qu’un jardin à la française aux buis taillés en forme d’animaux où se promenait seul un jeune adolescent qui leva le bras dans sa direction pour lui faire un salut ironique.

« Il se moque de moi, se dit Rose, mais c’est aussi que je brûle. Il ne voulait pas que je voie la ronde, et lui tout seul contre l’arbre. Mais cette ronde est là, quelque part dans le château, quelque part dans sa mémoire… C’est cette scène que je dois retrouver pour ramener Victor dans la réalité ».

Rose fit un tour sur elle-même, tâchant de s’orienter. Mais déjà les portes et le couloir avaient changé d’aspect et dans la salle où tout à l’heure les enfants nettoyaient le sol il y avait une bibliothèque remplie de vieux livres d’images.

Si le château changeait au gré des caprices de Victor, il y avait une chose certaine : c’est qu’il ne voulait pas qu’elle trouve l’endroit où se passait la scène de la ronde. Mais comme elle était dans sa mémoire, comme il ne pouvait pas s’empêcher d’y penser, elle était là, à l’endroit où Victor penserait qu’elle ne la trouverait jamais…

Ce n’était là au fond qu’une partie de cache-cache. Et Rose dit à mi-voix : « Compte sur moi, Victor, cette fois, je vais te trouver… »


Ivanne Rialland


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A propos du rédacteur

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Rédactrice


Ivanne Rialland est écrivain et chercheur.

Elle travaille notamment sur l'écrit sur l'art au XXe siècle et sur le récit surréaliste.

Agrégée de lettres, elle enseigne à l'heure actuelle à l'université de Versailles-St Quentin en Yvelines.

Elle a publié deux romans chez Alexipharmaque, C (2009) et Pacific Haven (2012)