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II. Lecture de sonnets issus du recueil intitulé Sonnets du petit pays entraîné vers le nord de Jean-Charles Vegliante, par Valérie Bravaccio

Ecrit par Valérie T. Bravaccio le 01.07.26 dans La Une CED, Les Chroniques, Poésie

Sonnets du petit pays entraîné vers le nord de Jean-Charles Vegliante

II. Lecture de sonnets issus du recueil intitulé  Sonnets du petit pays entraîné vers le nord de Jean-Charles Vegliante,  par Valérie Bravaccio

Nous avons vu dans la première partie de l’article que le pouvoir de résurrection en langue française de la mémoire textuelle et auctoriale du père de la langue italienne, Dante Alighieri, ne résidait pas dans une intertextualité « classique » ou « traditionnelle » qui consiste à citer (et inévitablement à parodier).

Le rôle de la traduction est néanmoins très important pour la circulation des œuvres et des pensées. Nous savons que Dante Alighieri, Pétrarque et Boccace, c’est-à-dire les trois couronnes de la littérature italienne, ont été traduits en français de nombreuses fois. D’accord, c’est Dante le plus connu, parce qu’il a été traduit de nombreuses fois et par Vegliante en particulier[i]. Pétrarque est très connu lui aussi[ii]. Quant à Boccace, j’avoue qu’il est peut-être un tout petit peu moins connu à sa juste valeur.

Vegliante lui-même traduit de nombreux écrivains italiens en français mais ce n’est pas pour citer ensuite leurs vers dans ses compositions[iii]. Ses compositions renferment une autre sorte de mémoire textuelle, un archi-texte, qui se manifeste, comme nous l’avons vu avec DEORSUM, par la verticalité de l’Enfer de La Comédie de Dante.

Personnellement, quand je lis un sonnet du petit pays entraîné vers le nord, je me demande ce que Jean-Charles Vegliante exporte de la littérature italienne pour s’en faire l’écho en langue française. À quel auteur ou à quel personnage de la littérature fait-il référence ? Et de quelle façon le fait-il pour exprimer son propre message poétique à lui.

Continuons notre lecture avec le sonnet intitulé VACANCE, qui a un pouvoir de résurrection de la mémoire textuelle et auctoriale de Francesco Petrarca (ou Pétrarque), en langue française. En France, il est toujours cité dans les manuels scolaires de français au collège et au lycée, surtout pour son influence en Europe, le Pétrarquisme.

VACANCE

Plage. On n’ose croire à sa pâleur.

L ’aube s’éloigne sans qu’il ait su la prendre.

Un sang reflue dans la nacre où pleurent

des vagues menacées par l’été de cendre.

La mer est striée de flammes vertes.

Aux bords alourdis de pailles et de balle

lentement tourne une forme inerte,

comme un ancien chagrin le gouffre l’avale.

Oui, la brûlure à présent s’enfonce

dans le noir profond. La mémoire aveuglée

ne sait même plus quel mal l’offense,

quelle faille est ouverte prête à céder...

Il avance sur l’estran de sable

que des courants biais vont disperser ailleurs.

Le titre « Vacance » et le premier mot du sonnet « Plage » pourraient faire penser à la période estivale de congés au bord de la mer. Cela dit, il aurait fallu que le titre soit au pluriel (vacances).  La vacance, au singulier, se réfère à quelque chose de vide, de vacant. La mise en valeur par un point juste après le premier mot du sonnet, « Plage », indiquerait peut-être cet espace vide, désert.

Tel un peintre, le poète décrit une plage en été peu après l’aube : on perçoit des vibrations de lumière sur l’eau (« La mer est striée de flammes vertes »), on devine la chaleur intense (« l’été de cendre »), une surexposition lumineuse (« pâleur »), on imagine quelqu’un marcher en longeant la grève (« Il avance sur l’estran de sable »). Avec des sensations émotionnelles (« un ancien chagrin »), (« la brûlure »), (« la mémoire aveuglée »), une « faille » qui est « prête à céder… »[iv]. Ces émotions sont mêlées à la description du lieu, notamment à l’enjambement du vers 3-4 (« où pleurent / des vagues »).

La lecture métrique du sonnet est indispensable pour dévoiler l’énigme poétique. Nous allons voir que l’objet poétique mime le mouvement de ressac de la mer, qui va et qui vient, « sur l’estran », ce lieu mouvant et humide où le sable est tantôt couvert, tantôt découvert par l’eau de mer. Ses limites sont aléatoires, elles varient selon la force d’une vague à une autre. L’estran est un lieu où les vagues effacent les traces de pas, voire les messages écrits dans le sable, etc. Entre mer et sable sec, c’est une zone qui s’auto-purifie.

Voyons comment la composition métrique de ce sonnet mime le mouvement de ressac sur l’estran. L’alternance métrique de l’ensemble du sonnet, (9-11), évoque le mouvement de va-et-vient du ressac. La vague s’échoue en limite de vers dans une construction rimique reconnaissable avec des rimes croisées [eur]/[endre] et [erte]/[ale] des deux quatrains. L’élan des vagues, formant des rouleaux, est rythmiquement identifiable au début des premiers vers  avec des mesures trochéiques (+-) « plage », « l’aube », et des mesures ïambiques (-+) « un sang », « des vagues ».

La « faille » qui est « prête à céder » est palpable dans les deux tercets. Au lieu d’entendre des schémas rimiques, on entend plutôt des variations phoniques [once]-[ense], [glée]-[der]. Le dernier mot de l’avant dernier vers, « sable », n’a pas de rime correspondante en fin de vers : il s’agit de l’écho phonique du premier mot du sonnet, « Plage ». L’éloignement de ces deux mots dans la composition est compensé par un double rapprochement : la variation phonique [able]-[lage] et le champs lexical  [SABLE – PLAGE]. Enfin, le dernier mot du dernier vers (« ailleurs ») reprend la rime du début du sonnet en [eur] (« pâleur »-« pleurent »).

L’image de cet interstice, entre mer et sable sec, correspond à l’architecture mouvante de ce sonnet. Le sonnet, qui est apparemment une « forme inerte », s’anime (« lentement tourne ») en partie grâce aux schémas rimiques (« Aux bords alourdis »), et surtout grâce aux échos rythmiques, aux variations phoniques à la fin et au début, formant un « gouffre » qui « avale » l’ « ancien chagrin ». Le mot isolé « ailleurs » dirige vers une autre image. Il s’agit de l’écriture poétique, du « sang qui reflue » comparable au rythme cardiaque, à la présence du poète qui trouve un apaisement émotionnel et intellectuel lorsqu’il compose des sonnets (« la brûlure à présent s’enfonce / dans le noir profond ») et qui ne « sait même plu quel mal l’offense », après l’avoir écrit.

Et enfin, analysons le sonnet intitulé FIN DE COMMUNALE qui a un pouvoir de résurrection de la mémoire textuelle et auctoriale de Giovanni Boccaccio, en langue française. En France, on connaît de lui surtout ses nouvelles triviales, reprises par la suite au cinéma par un réalisateur italien, très connu en France, P.P.Pasolini. Mais Boccace, ce n’est pas que ça, fort heureusement. On peut aujourd’hui lire son Décaméron en français grâce à Giovanni Clerico ou Christian Bec.

FIN DE COMMUNALE

De torves fonds semblent tournoyer

sous ton ventre surpris par les algues froides,

les herbes du rivage ne laissent

aucune prise à la main du naufragé

pour rire, instant gong de solitude

parmi les restes flottants de son radeau,

son secret misérable en détresse,

muet petit frère au bord de la noyade.

Tout autour crépite un bleu féroce,

l’énorme absence des premiers jours d’été

est un remous plus violent que l’eau,

où tu voudrais partir pour des latitudes

d ’oubli. Est-ce toi, ou quelle force

ultime arrache aux torpeurs, d’une ruade?

Cette composition est explicitement narrative. Deux phrases sont réparties selon les strophes : la première parcourt les deux quatrains, la deuxième, les deux tercets. La disposition des phrases en strophes organisent la trame narrative avec un effet de suspens à la fin. Ici, le thème du naufrage est central. Mais il n’apparaît pas dans le titre.

Le sonnet narratif décrit quelqu’un « au bord de la noyade ». Il s’ouvre par la description d’une lame de fond qui l’engloutit (« De torves fonds semblent tournoyer / sous ton ventre surpris par les algues froides, ») et qui l’éloigne du rivage (« les herbes du rivage ne laissent / aucune prise à la main du naufragé »).

La description angoissante, dans ce premier quatrain, est interrompue de façon nette, tel un « cut » en langage cinématographique, au début du deuxième quatrain « pour rire ». L’auteur veut préserver le lecteur de lire une fin tragique ; ainsi, il fait apparaître des « restes flottants » tels un « radeau », auxquels son « petit frère » s’accroche pour lui sauver la vie[v].

Un effet de suspens parcourt les deux tercets. En pleine mer (« Tout autour crépite un bleu féroce, »), est-ce que le naufragé va abandonner sa condition au sort (« où tu voudrais partir pour des latitudes / d’oubli ») ? Ou bien aura-t-il la force de s’en sortir en nageant efficacement par « une ruade » ? La fin de la fable est donc centrée sur une « force / ultime », située à l’enjambement des vers 13-14.

La « ruade », qui est le dernier mot du sonnet, est l’élément déclancheur d’un tour de « force » poétique. Car l’architecture de ce sonnet repose sur une construction qui va faire interférer la verticalité et l’horizontalité de la narration.

Le schéma rimique du sonnet n’est pas conventionnel car il imite la prose : des mots entiers correspondent sémantiquement entre eux à distance, à la fin des vers (tournoyer-naufragé-noyade-ruade), (eau-radeau), (laissent-détresse), (solitude-latitudes). Pour imiter la prose, les échos rimiques sont compensés par de nombreuses allitérations à l’intérieur des vers, par exemple, en [t] aux deux premiers vers (torves-tournoyer / ton ventre), en [r] (herbes-rivage-parmi-restes-radeau ; voudrais partir pour ; arrache-torpeur-ruade), etc.

Mais ce n’est pas tout. Les enjambements qui parcourent entièrement le sonnet, interfèrent avec l’horizontalité linéaire de la narration, incitant le lecteur à lire le sonnet en isolant verticalement des mots au début des vers. Ces mots correspondent entre eux, par exemple, par des allitérations en [r] « prise » et « pour rire », faisant penser à une sorte d’acrostiche sonore. On pourrait alors se hasarder à regrouper « son secret » et « muet », en contraste avec le « rire ».

Le lecteur peut être surpris de l’interférence entre prose et poésie tout comme celle du thème du naufrage et du rire. Et que penser du choix du titre, Fin de communale ?

Selon moi, l’effet de prose et l’épisode du naufrage évoqueraient une nouvelle tirée du Decameron de Giovanni Boccaccio, intitulée « Landolfo Rufolo »[vi]. Landolfo Rufolo, un riche marchand de Ravello, sur la Côte Amalfitaine, a fait naufrage en pleine mer. Sa vie est sauve car il s’est emparé d’une caisse en bois puis s’est laissé ramener au rivage par les courants de l’eau. Ce qui a vraiment sauvé Landolfo Rufolo, non seulement du naufrage, mais aussi de la ruine économique, c’est la caisse en bois[vii].

Le Titre, Fin de communale, se réfèrerait alors à une période historique, la fin des « communes » en Italie, où l’activité mercantile subit un important bouleversement. C’est justement à cette période-là, entre la fin du Moyen-âge et le début de l’Humanisme, qu’a vécu Giovanni Boccaccio (1313-1375).

Comme Giovanni Boccaccio, qui aide son personnage en plaçant dans sa prose un objet qui va le sauver de la noyade, notre poète aide son lecteur à ne pas faire sombrer dans l’ « oubli » la tradition littéraire italienne. Ici, il s’agit d’une caisse de résonnance, le sonnet, justement, imitant la prose. Ses pierres précieuses sont les allitérations, les mots en début de vers qui correspondent sémantiquement entre eux (à la manière sonore des schémas rimiques en fin de vers), la résurrection d’un extrait tiré d’une nouvelle amusante.

L’analyse des sonnets de Vegliante donne une idée d’expérience de lecture. Peut-être que les autres sonnets se réfèreront aux mêmes auteurs, ou peut-être pas, et il faudra alors penser à d’autres écrivains italiens[viii]. Au lecteur de s’amuser à résoudre l’énigme poétique en s’emerveillant[ix] devant le lyrisme de notre poète, amoureux de la littérature et de sa transmission au plus grand nombre, des deux côtés des Alpes.


Valérie Bravaccio

Enseignante



[i] Vegliante a traduit en français La Comédie (éd. Gallimard, troisième édition en 2021) et Vita Nova (éd. Garnier, 2011).

[ii] Qu’il me soit permis de citer mon article /Pétrarque en France, un modèle poétique ?/ https://www.lacauselitteraire.fr/petrarque-en-france-un-modele-poetique-par-valerie-t-bravaccio

[iii] Vegliante a publié un choix de poèmes traduits en français de Pascoli, intitulé L’impensé, la poésie (éd. Mimesis, 2018). Puis, récemment, les Chants de Giacomo Leopardi (éd. Garnier, 2026). Son « Anthologie Poétique » intitulée Amont Dévers présente de très nombreux poètes italiens en français. Qu’il me soit permis de citer mon article /Lecture de Amont Dévers de Jean-Charles Vegliante/ https://www.recoursaupoeme.fr/lecture-de-amont-devers-de-jean-charles-vegliante/.

[iv] On se souvient de Francesco Petrarca qui recherche un lieu où il ne croisera personne, afin de trouver la paix intérieure (Canzoniere – RVF, XXXV « Solo e pensoso i più deserti campi / vo mesurando a passi tardi e lenti,/ e gli occhi porto per fuggire intenti / ove vestigio uman l'arena stampi. »)

[v] On pourrait penser à Osvaldo Cavandoli, créateur de La Linea (1969), qui, avec sa main, dessine des objets à son personnage afin de le sortir d’affaire.

[vi] Lauretta, II, 4 (journée sur le thème des aventures dangereuses dont l’issue est heureuse).

[vii] D’abord simple « radeau », la caisse en bois va être gardée par la femme qui prendra soin de lui après son naufrage sur les rives de l’île de Corfù. Une fois guérit, la femme lui rendra la caisse en bois intacte, pensant qu’elle lui appartenait. À son retour à Ravello, Landolfo Rufolo découvrira qu’elle contient à l’intérieur des pierres précieuses, qu’il gardera précieusement en « secret ».

[viii] Par exemple, en lisant Fin de communale, je me suis demandée quel auteur italien avait écrit sur un naufrage. J’aurais pu penser au célèbre sonnet de Giacomo Leopardi, intitulé L’infinito, qui finit par - E il naufragar m’è dolce in questo mare - mais impossible de faire un lien entre ce qui était dit ici et la portée philosophique de L’infinito.

[ix] Comme à la fin des sonnets baroques italiens, « l’effet de pointe », lieu de complicité partagée entre le poète et le lecteur (une sorte de clin d’œil intellectuel).

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A propos du rédacteur

Valérie T. Bravaccio

 

Valérie T. Bravaccio est enseignante certifiée d’italien à l’académie de Versailles.

Elle est l’auteure d’une Thèse de doctorat sur le lyrisme de Edoardo Sanguineti (2007) et d’une Maîtrise sur la traduction en français des poésies de Giorgio Caproni (2001).

Elle a contribué à De la prose au cœur de la poésie (2007) entre autres sur Charles Baudelaire.