Hommage à Edoardo Sanguineti (par Valérie T. Bravaccio)
Comment rendre hommage à l’un des écrivains les plus connus en Italie quand il n’est pas autant connu en France (sauf pour se référer à l’anthologie I Novissimi) ? L’on pourrait écrire des lignes et des lignes interminables pour le présenter, présenter son œuvre littéraire (poésies, romans, pièces de théâtres) au risque de se perdre et de perdre le lectorat francophone.
Né le 9 décembre 1930 et décédé le 18 mai 2010, Edoardo Sanguineti fut un professeur des Universités, certes, mais ce fut avant tout un très grand intellectuel.
Pour lui rendre hommage, un instantané pourrait illustrer à merveille le contexte dans lequel est née son idée de création littéraire : il s’agit des derniers photogrammes du film néo-réaliste de Roberto Rossellini, Rome ville ouverte (1945), qui montrent un groupe d’adolescents de dos, marchant vers leur avenir où tout est à reconstruire[1].

Edoardo Sanguineti fait partie de cette génération qui a connu la Deuxième guerre mondiale pendant son adolescence. On pourrait imaginer sa silhouette d’adolescent de 15 ans à la fin de ce film mondialement connu, mais en le positionnant un peu à l’écart des autres car son projet est de construire une vision du monde de l’après.
Cinq années plus tard, Edoardo Sanguineti a 20 ans. Il commence à écrire son œuvre la plus connue en janvier 1951 qui va être partiellement publiée dans la revue florentine intitulée Numero en 1952 et 1953 sous le titre Laszo Varga. Puis, en 1956, sa première œuvre est publiée dans son intégralité chez l’éditeur Magenta à Varese sous le titre Laborintus – Laszo Varga 27 poesie (1951-1956).
D’après le titre, sa première œuvre est un recueil de vingt-sept poésies. Mais à quoi ressemblent-elles ? Au lieu d’un titre en lettres, un numéro, puis de longues lignes d’écriture (sans points, majuscules, virgules), avec des décrochements, écrites en italien et en latin (les 26 autres ont sensiblement la même configuration avec aussi du grec, du français, de l’anglais et de l’allemand).
Il est vrai que la typographie des lignes décrochées pourrait évoquer celle du célèbre Coup de dés de Stéphane Mallarmé. Sauf qu’historiquement, entre l’œuvre de Mallarmé et l’œuvre de Sanguineti, il y a eu la bombe nucléaire. Ce phénomène très destructeur pour l’humanité est également source de nouveauté artistique pour Edoardo Sanguineti.
Il est alors possible d’imaginer qu’en 1951, il a l’idée d’aller de l’avant en proposant une œuvre qui naît d’une forte déflagration du paysage littéraire depuis sa création (d’où l’insertion du grec, du latin, etc.) faisant retomber dans Laborintus des morceaux de pages déchirées, des citations, des mots, des graphèmes, des particules de sons. Toutefois, Laborintus n’est pas un terrain vague sur lequel sont retombées çà et là des bribes de la littérature de l’Humanité. Edoardo Sanguineti crée un nouveau procédé d’écriture très structuré et solide avec l’espoir qu’un lecteur ou qu’une lectrice saura, comme lui, construire un nouveau monde référentiel, ou reconstruire un monde idéal européen.
À cette époque, dans les années 1950, la question de la reconstruction est d’actualité et l’idée de fonder l’Europe est encore en projet. Il faut attendre le 25 mars 1957 pour que le traité instituant la Comunauté économique européenne (CEE) et le traité instituant la Communauté européenne de l’énergie atomique (CEEA ou Euratom) soient signés par les six pays (Allemagne, Belgique, France, Italie, Luxembourg et Pays-Bas). L’objectif du traité de Rome est de resserrer les liens et de stimuler la croissance économique par l’intensification des échanges. Des échanges économiques, bien entendu, destinés à la période de la reconstruction.
De son côté, Edoardo Sanguineti pense plutôt à la question de l’individu dans l’Europe des années à venir. Comment va-t-il se construire, comment l’Humanité va-t-elle se reconstruire ? En insérant de nombreuses langues dans ses textes, on pourrait deviner qu’il a l’intention de resserer les liens et de stimuler la curiosité des uns envers les autres en une intensification des échanges humains, dans la perspective de construire un monde meilleur, davantage empathique, et pas seulement économique.
La question de la traduction de ses œuvres en français fait éclore un grand nombre de réflexions très riches d’enseignement pour qui voudrait entreprendre cette initiative[2].
Edoardo Sanguineti était très attentif quand on traduisait ses textes et quand il se référait au jeu de l’alternance des langues, cela signifiait pour lui qu’il ne fallait pas systématiquement traduire l’italien en français (voire le latin en français). Cela peut paraître étrange car il se réfère à une non-traduction.
Toutefois, la non-traduction des mots italiens n’est plus ambigüe ou étrange si l’on considère l’usage de l’homographie dans Laborintus. Les nombreux mots homographes ne sont pas là par hasard : la forme du mot est au service de la forme de l’expression poétique (notamment l’homographie crée un espace intersticiel entre plusieurs langues). Car après tout, c’est l’arbitraire des langues qui en décide ainsi. La prise en compte de cette réalité, sous la plume de Sanguineti, peut aider justement à entrer dans son monde référentiel. Car son expression poétique est bâtie, justement, sur ce que les linguistes nomment l’arbitraire des langues. L’homographie doit être laissée telle quelle pendant l’opération de traduction. L’homographie devient un lieu de rencontre, un lieu d’échange où l’on ne fait plus de différences entre les personnes parlant l’italien, le français, le latin, etc.
Voici une illustration de mon propos : Dans le novenario de type pascolien ‘disastroso oggetto mentale’ (Laborintus 13, ligne 2) ‘disastroso’ et ‘mentale’ sont des adjectifs qui définissent Ellie, sujet sanguinetien qui est, dans le première partie du vers suivant, ‘localizzazione dell’irrazionale quaderno’, et renvoie vraisemblablement au livre Laborintus. Étant donné que l’adjectif ‘mentale’ est un mot homographe, il peut aussi être interprété en français, faisant surgir une hésitation pendant la lecture et met en crise le type de structure métrique pascolienne. L’homographie provoque un glissement dans la lecture comme dans l’interprétation. L’apparente non-traduction de ‘mentale’ fige l’adjectif au féminin pour se désolidariser de ‘désastreux objet’ et se rapprocher davantage du sujet féminin Ellie. Par ce glissement, la structure métrique (3-5-8) est pulvérisée pour introduire à son tour, une dimension ironique. En effet, la voix (qui se réfère au titre de l’une des compositions pascoliennes, La Voce), est un élément poétique très important chez Sanguineti.
D’ailleurs, Edoardo Sanguineti a enregistré de nombreuses fois ses textes lus par lui-même. En écoutant sa voix lire quelques Laborintus, on a l’impression qu’il s’agit d’une véritable performance oratoire. Par exemple, en écoutant Laborintus 1 sans l’aide du texte sous les yeux, on entend très bien de nombreuses allitérations, on perçoit la cadence atonale créée par des mots proparoxytoniques appuyés (par exemple ‘ferro filamentoso lamentoso’, ‘odorare e adorare’, éveillent le sens de l’ouïe. Puis, ‘estatica dialettica’, ‘anatomico ellitico’, ‘possono crescere’, caractérisent la cadence atonale de sa poésie.). En jouant avec les particularités de la langue italienne, et en lisant de façon si particulière son texte, Edoardo Sanguineti cherche à faire entendre (par l’ouïe mais aussi par la compréhension) une autre façon d’appréhender le monde. C’est ainsi que le flux ininterrompu de paroles fait parfois émerger un surplus de communication : lorsqu’on écoute Laborintus 1 sans le texte sous les yeux, on peut entendre le déictique ‘è lì’ (au lieu du prénom ‘Ellie’ écrit dans le texte), faisant apparaître clairement un jeu d’homophonie et de démultiplication sémantique. La traduction en français doit évidemment le conserver. Ce surplus sémantique fait partie du jeu de l’alternance (comme les mots écrits dans le texte). La traduction, à son tour, doit recréer un jeu de l’alternance, interlinguistique, c’est-à-dire que l’idée du surplus sémantique en italien doit être transposée en français. Cela permet de jouer avec la matière verbale construite sur de nombreuses répétitions, comme l’idée de l’original.
L’expérience de lecture dans une perspective de traduction révèle bien que lorsqu’on lit Laborintus, il faut avoir le courage de remettre en question toute certitude. L’œuvre semble impossible à lire et à traduire si l’on n’a pas compris que ce labyrinthe est avant tout ludique. Car la dimension du jeu intellectuel est au cœur de l’œuvre sanguinetienne. Il s’agit d’une complicité ludique entre le lecteur idéal et l’auteur néo-avant-gardiste.
Laborintus est un formidable terrain de jeu pour celles et ceux qui aiment déceler des surplus de communication créés par l’arbitraire de la Langue, rechercher les auteurs des citations, analyser la grammaire, les figures de rhétorique, la métrique, le rythme, qui font éclore des réverbérations référentielles. Les lignes écrites en «laborintese» comme Edoardo Sanguineti aimait à définir son écriture, projètent le lectorat dans de nouveaux horizons. Impossible donc de lire Laborintus « comme avant », il faut le lire « en avant ».
Valérie Bravaccio
[1] https://www.vaticannews.va/it/mondo/news/2025-09/film-roma-citta-aperta-anniversario-ottanta-anni-serata-di-gala.html
[2] Qu’il me soit permis de citer mon article /Pourquoi traduire Laborintus aujourd’hui/ in « Erratico insolente ».Edoardo Sanguineti e la Francia, a cura di Andreotti, Tosatti, Violante, Quaderni del ‘900, Pisa-Roma, Fabrizio Serra Editore, 2023 p.107-113.
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