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Haïm Zafrani, penseur de la diversité, par Mustapha Saha

Ecrit par Mustapha Saha le 18.09.18 dans La Une CED, Les Chroniques

Haïm Zafrani, penseur de la diversité, par Mustapha Saha

 

S’il fallait un seul concept pour définir l’œuvre de Haïm Zafrani, une œuvre prolifique, impressionnante, pour ne pas dire intimidante, par sa dimension et sa densité, ce concept serait la rigueur, la rigueur intellectuelle, la rigueur scientifique, la rigueur éthique. Une rigueur associée à la vigueur investie dans sa réalisation pendant un demi-siècle, avec la ténacité tranquille des voyageurs du désert. Au-delà de la reconnaissance publique, des distinctions académiques, des sollicitations internationales, intervenues sur le tard, Haïm Zafrani, stoïquement cuirassé dans la persévérance et la discrétion inculquées par l’enseignement talmudique, mène jusqu’au bout, loin des sentiers battus, une existence de chercheur imperturbable, d’explorateur inébranlable, de laboureur infatigable de la diversité culturelle marocaine et andalouse. Tout au long de son existence, il poursuit un seul but, exhumer et restituer, à l’usage des générations présentes et futures, un capital historique exceptionnel, un patrimoine culturel bimillénaire en grande partie méconnu, sous-estimé, refoulé, dans sa flexuosité labyrinthique, ses contradictions, ses accords et ses contre-accords.

Haïm Zafrani établit rationnellement l’ancienneté de la judéo-berbérité et de la judéo-arabité, constitutives de la civilisation marocaine, sur des preuves matérielles irréfutables, des empreintes phéniciennes, des vestiges gréco-romains, des textes datés et authentifiés. Les rabbins, les imams, les lettrés, gardiens du verbe et de l’écriture, se faisaient chroniqueurs de leur époque en marge de leurs travaux religieux et juridiques, de leurs spéculations philosophiques, de leurs créations littéraires. Il en résulte un fond documentaire considérable, englouti dans les villes détruites, les villages disparus, les mosquées écroulées, les synagogues désertées, les héritages dispersés. Haïm Zafrani revisite méthodiquement les archives négligées, les éditions raréfiées, les manuscrits brunis par l’abandon. Il se méfie, avant tout, des hypothèses transcrites et retranscrites comme des certitudes, des arguties admises comme des vérités acquises, des sophismes enseignés comme des objectivités universitaires. Il vérifie systématiquement l’authenticité des sources qu’il découvre, recoupe les versions des copistes, contextualise le cadre de leur production, en gardant à l’esprit la part idéologique inhérente à toute présentation des réalités. Il cherche des cheminements explicatifs dans l’immense accumulation des textes religieux et profanes à travers les siècles, l’entremêlement des disciplines, l’enchevêtrement des genres. Il se confronte inlassablement à la difficulté de leur ordonnancement, de leur explicitation, de leur théorisation.

Toutes les publications de Haïm Zafrani sont fondées sur des documents incontestables, des recherches croisées, des études corroborées par des faits avérés. Il applique la méthode épistémologique de la réfutabilité, développée par Karl Popper, quand il dépiste des écrits originaux contrecarrant les interprétations postérieures. Il piste l’enracinement des doctrines théogoniques et la genèse des dogmes circonstanciels. Il relève, dans la masse archivistique, les contradictions, les paralogismes, les anachronismes. Il circonscrit les points de tension, les motifs de friction, les prétextes de stigmatisation entre collectivités juives et musulmanes, qui forment le même peuple dans sa diversité fertilisante. L’abuse utilisation idéologique de la notion de « communauté », qui se traduit par sa négativation en « communautarisme » participe de cette différenciation ostracisante. Haïm Zafrani prend à contre-pied les dramatisations manipulatrices. Il met en lumière les lieux d’échange, les axes de convergence, les espaces de partage. Il s’efforce de raviver la permanence du dialogue, tantôt paisible, tantôt conflictuel, mais toujours mû par un désir mutuel du vivre-ensemble, du faire-ensemble, du créer ensemble, entre deux confessions sœurs, entre plusieurs expressions de la même culture. Il s’impose, en toute circonstance, la sentence éthique du sage Salomon, transposée par François Rabelais, « Sapience n’entre point en âme malveillante. Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ».

L’approche de Haïm Zafrani s’inscrit non seulement dans la connaissance, mais dans la connaissance de la connaissance. Il débroussaille un terrain miné par les falsifications partisanes. Il se fraie un chemin de savoir entre glorification d’une terre mythique judéo-berbère et une « histoire lacrymale », selon son expression, qui ferait de tous les juifs des victimes accablées de malheurs. Il adopte résolument une posture anthropo-sociologique, dans l’engagement de terrain et la distanciation de pensée. Il ramène la question de la judaïté, dans un espace géo-historique particulier, à son contexte global, à sa juste formulation : le judaïsme a toujours été une composante structurelle de la diversité marocaine. Il ne cesse de réaffirmer, dans ses livres, dans ses études, « Le judaïsme d’Occident musulman plonge ses racines dans un passé lointain. Historiquement, les juifs sont le premier peuple non berbère qui vint au Maghreb et qui continue à y vivre jusqu’à nos jours ». Judaïté et islamité sont l’interface d’une même adhésion spirituelle dans la ritualisation interactive et la communion festive.

Il fallait un vaste projet au long cours, une méthodologie pluridisciplinaire, une combinatoire dialectique de subtilités multiples, pour ouvrir un champ d’exploration à cette pensée complexe. Le judaïsme marocain n’est jamais traité en soi, comme une entité propre, mais constamment mis en relation avec son environnement socioculturel, qu’il transforme et qui le transforme en enrichissant ses spécificités. La berbérité, la judaïté et l’arabité marocaines, porteuses des grandes civilisations méditerranéennes depuis les Sumériens, se sont alimentées, tout au long de leur histoire, d’affluents multiples, d’adjuvants proches et lointains, tout en nourrissant leur milieu de leur génie créateur, producteur d’un art et d’une littérature atypiques, exemples précurseurs de la société connective en gestation à l’échelle planétaire. La terre marocaine a toujours été, indépendamment du dogmatisme de certains monarques des temps anciens, un creuset où l’altérité n’est pas un motif de relégation, mais un facteur d’épanouissement collectif.

Les ressorts psychologiques de la quête de Haïm Zafrani, sa motivation profonde pour entreprendre une telle entreprise, ce questionnement d’enfant dans son nid ébranlé que les soubresauts de l’histoire, deviennent évidents quand on déroule son parcours existentiel. Il fallait que le savant s’interroge sur ses propres racines, sur le secret de fabrication de sa propre personnalité sociale, sur la longue trajectoire, enfouie dans la nuit des temps, qui l’a fait naître où il est né, pour se convaincre de déblayer une forêt redevenue jungle à force d’être laissée en jachère. Dès lors, sans nier le rôle des mythes dans la pérennisation d’une culture, il remonte l’histoire par les tortilles préservées de la folie humaine, pour déterrer ses reliques incorruptibles. Il s’évertue à reconstituer le vase brisé, ce « symbolon » grec à l’origine du concept de « symbole ».

Haïm Zafrani vient au mode en 1922 à Essaouira dans une ruelle de « Derb Abdessamih », littéralement « Quartier du serviteur du Miséricordieux ». Essaouira-Mogador est alors un port de l’Atlantique chargé d’histoire, où les populations juive et musulmane, à égale présence, s’affairent dans les mêmes activités économiques, les mêmes rituels et les mêmes manifestations publiques, où se perpétuent d’antiques traditions amazigh, où les gens des lettres et des sciences permutent leurs savoirs. Les enfants fréquentent l’école synagonale ou l’école coranique, où les mêmes méthodes pédagogiques, réputées pour leur sévérité et leur rudesse, ont cours. Haïm Zafrani perd son père à l’âge de quatre ans. Les grands-parents, des notables en vue, lettrés kabbalistes, l’élèvent, le couvrent de tendresse consolatrice et d’affection compensatrice. Très jeune, il découvre le Zohar en araméen. Il le lit au grand-père et reçoit, en récompense, les explications orales de l’amphigourique grimoire en traduction arabe. Haïm Zafrani en témoigne : « Je ne comprenais pas l’araméen. Je lisais les caractères en hébreu et j’attendais que mon grand-père m’expliquât en arabe. Je ne me voyais pas comme un petit enfant. Je fus d’emblée en contact avec les textes essentiels de la civilisation judaïque et pas n’importe lesquels, des textes de la mystique juive ». L’hébreu, langue de rite, se pratique exclusivement à la synagogue ou pour des remontrances à caractère religieux, l’arabe classique est le véhicule de la culture philosophique, l’arabe dialectal la langue du quotidien. Le petit garçon se familiarise dès le berceau avec plusieurs langues. Haïm Zafrani porte sa vocation de passeur de la diversité culturelle dès sa naissance, par une prédisposition sociale et éducative. Il révèle, dès l’âge tendre, des qualités d’application, de constance, d’obstination, qui lui permettent de creuser, de semer, de cultiver les mêmes champs de connaissance sa vie durant. Il ne se contente pas, comme d’autres camarades, d’apprendre les textes sacrés, il veut les comprendre, décrypter leurs degrés superposés de sens, percer la pellicule des mots, il est d’emblée dans le vouloir-savoir.

Dès sa prime enfance, Haïm Zafrani, élevé dans une atmosphère familiale studieuse, développe un imago projectif, une auto-construction de sa personnalité centrée sur son chantier intellectuel. Lui-même reconnaît ne pas avoir eu une adolescence insouciante et ludique, comme si son père, en disparaissant précocement, lui avait transmis sa relève sur terre, comme s’il avait reçu mission de réparer la perte par l’accomplissement de l’œuvre. Haïm Zafrani porte sa judéo-marocanité jusque dans son nom. Haïm le rattache hébraïquement à la « vie » dans ses multiples manifestations. Zafrani provient de l’arabe « za’afran », qui signifie « safran ». Le safran a nourri, depuis l’antiquité, de nombreuses légendes. Sa floraison imprévisible symbolise la vie et la résurrection, étrange correspondance sémiotique avec le prénom Haïm. Les assyriens attribuaient au safran, exclusivement cueilli par de jeunes filles vierges, des vertus divines et purificatrices. La plus précieuse et la plus mystérieuse des épices, objet de vénération dans plusieurs civilisations, aurait été apportée au Maroc par les phéniciens, accompagnés des premiers juifs.

Son ami, son frère, Edmond Amran El Maleh, dit de lui : « Haïm Zafrani est le fils d’Essaouira et le Juif marocain, qui a assumé son identité riche et plurielle dans toute sa plénitude. Il est le symbole même du Juif marocain qui, en sauvant le patrimoine juif de la déperdition, a sauvé du même coup une composante essentielle de la culture marocaine et administré la preuve irréfutable de la communion de destin entre le Judaïsme et l’Islam dans l’occident musulman ». Les trois mots-clefs dans cette déclaration sont « judaïté », « islamité » et « marocanité », une alchimie singulière entre trois constituantes éducatives, un triple ancrage qui forge la force du caractère et l’ouverture de l’esprit. L’immortel olivier de cette culture est planté à Essaouira, « la bien dessinée », « la bien-gardée ».

Haïm Zafrani suit le cursus habituel à l’Alliance Israélite Universelle, qui, en même temps que l’enseignement hébraïque, lui inculque les principes de laïcité et les humanités à la française. Il reçoit une formation d’instituteur à l’Ecole Normale Israélite d’Auteuil, se familiarise avec les méandres de la vie parisienne et voit courir sur les murs, au début de la guerre, les ombres conquérantes de la bête immonde. Il retourne dans sa terre marocaine pour enseigner, dès l’âge de dix-sept ans, le dessin et l’électricité, successivement à Essaouira-Mogador, à Boujad, la cité des saints, et à Casablanca. Haïm Zafrani est prédestiné, héréditairement, à une vie d’études. Il approfondit sa connaissance de la langue, de la littérature et de la philosophie arabe pour les professer à l’Ecole Normale hébraïque de Casablanca. Sa passion pour la pédagogie, pour la transmission des savoirs, pour la formation des générations futures, ne s’est jamais démentie. En 1956, au lendemain de l’Indépendance, dans le pays nouveau surgi des décombres du colonialisme, dans l’immense chantier à reconstruire, il fait logiquement partie de la Commission Royale de la Réforme de l’Enseignement.

Pendant cette période de l’avant et après indépendance, Haïm Zafrani, tout en préparant son avenir universitaire, est présent sur tous les fronts de l’activisme politique et social. Il anime le premier syndicat d’instituteurs de l’Alliance Israélite Universelle dont il devient secrétaire général. Il s’implique dans le mouvement national. Il participe à la campagne générale d’alphabétisation et donne des cours aux dockers de Casablanca. Il se bat avec succès pour le maintien de l’enseignement officiel de l’hébreu. Il aurait pu se faire happer, débaucher, stériliser, par les sirènes politiques si sa priorité absolue n’avait toujours été l’exhumation et l’actualisation de l’héritage culturel marocain.

 

Mustapha Saha

 


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Mustapha Saha

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Depuis son enfance, Mustapha Saha explore les plausibilités miraculeuses de la culture, furète les subtilités nébuleuses de l’écriture, piste les fulgurances imprévisibles de la peinture. Il investit sa rationalité dans la recherche pluridisciplinaire, tout en ouvrant grandes les vannes de l’imaginaire aux fugacités visionnaires. Son travail philosophique, poétique, artistique, reflète les paradoxalités complétives de son appétence créative. Il est le cofondateur du Mouvement du 23 mars à la Faculté de Nanterre et figure historique de mai 68 (voir Bruno Barbey, 68, éditions Creaphis). Il réalise, sous la direction d’Henri Lefebvre, ses thèses de sociologie urbaine (Psychopathologie sociale en milieu urbain désintégré) et de psychopathologie sociale (Psychopathologie sociale des populations déracinées), fonde la discipline Psychopathologie urbaine, et accomplit des études parallèles en beaux-arts. Il produit, en appliquant la méthodologie recherche-action, les premières études sur les grands ensembles. Il est l’ami, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, de grands intellectuels et artistes, français et italiens. Il accompagne régulièrement Jean-Paul Sartre dans ses retraites romaines et collabore avec Jean Lacouture aux éditions du Seuil. Il explore l’histoire du « cinéma africain à l’époque coloniale » auprès de Jean-Rouch au Musée de l’Homme et publie, par ailleurs, sur les conseils de Jacques Berque, Structures tribales et formation de l’État à l’époque médiévale, aux éditions Anthropos.

Artiste-peintre et poète, Mustapha Saha mène actuellement une recherche sur les mutations civilisationnelles induites par la Révolution numérique (Manifeste culturel des temps numériques), sur la société transversale et sur la démocratie interactive. Il travaille à l’élaboration d’une nouvelle pensée et de nouveaux concepts en phase avec la complexification et la diversification du monde en devenir.