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Entretien avec Monsieur Paul Fenton, Professeur émérite de langue et littérature hébraïque (par Paul Rodrigue)

Ecrit par Paul Rodrigue le 09.02.22 dans La Une CED, Entretiens, Les Dossiers

Entretien avec Monsieur Paul Fenton, Professeur émérite de langue et littérature hébraïque (par Paul Rodrigue)

 

Monsieur Paul Fenton, Professeur émérite de langue et littérature hébraïque, spécialiste de littérature judéo-arabe, yiddishisant, traducteur des mémoires de Getzel Sélikovitch (Mémoires d’un aventurier juif, Du Shtetl de Lituanie au Soudan du Mahdi), et du récit d’un autre aventurier juif, Samuel Romanelli, publié en 2019, Périple en pays arabe.

 

Paul Rodrigue, doctorant en philologie comparative : Monsieur Fenton, d’abord, comment avez-vous découvert les mémoires de Getzel Sélikovitch et, dans un second temps, pourquoi avoir décidé de les traduire ?

Paul Fenton : C’était le pur fruit du hasard. Dans la préface du livre, je raconte comment j’ai découvert Getzel Sélikovitch, qui était non seulement un inconnu pour moi, mais, je crois, un inconnu pour beaucoup de yiddishisants. Il a eu son heure de gloire comme journaliste en Amérique mais, après sa mort, en 1924, avec les événements de la seconde guerre mondiale, il a complètement disparu de la scène.

Il y a une trentaine d’années, j’étais alors invité comme « Visiting Scholar » à l’Université de Cape Town, en Afrique du Sud, où j’avais des contacts. Il se trouve qu’étant à la communauté juive que je fréquentais en même temps, je suis entré en conversation, un jour, avec le président de la communauté, dont la famille était originaire de Riteve, le shtetl lituanien duquel Sélikovitch venait. Lorsqu’il apprit qu’au-delà de ma spécialité qu’était l’arabe, je parlais aussi le yiddish (que je pratiquais avec le hazan de la communauté, d’origine polonaise), il m’a dit avoir eu autrefois un grand-oncle qui avait été interprète d’arabe pour l’armée britannique. Évidemment, cela m’a intéressé. De retour en Europe, j’ai commencé mes recherches, et je me suis mis à aimer ce personnage, avec lequel je me suis senti quelques dénominateurs communs : comme moi, originaire d’Europe centrale et yiddishophone ; issu de la yeshiva comme moi ; il avait aussi fait de l’arabe, comme moi. Au fil des années, j’ai approfondi cette recherche par des encyclopédies, grâce au Medem notamment, à Paris, la bibliothèque de yiddish où j’ai trouvé son œuvre. Toutefois, pendant longtemps, j’ai ignoré que Sélikovitch avait écrit des mémoires, parce qu’ils n’avaient paru que sous forme de feuilleton, entre le 2 décembre 1919 et le 29 juin 1920, dans un journal new-yorkais, Der Yiddishes Togblat… un journal qui n’existe plus, oublié, sauf de quelques spécialistes, enfoui dans les archives, sans copie digitale. Or, un jour, tout juste élu Professeur d’hébreu à l’Université de Strasbourg, alors que je mentionne au détour d’une conversation avec le lecteur d’hébreu, Amir Guttel, un auteur de littérature yiddish auquel je m’intéresse, mais sans le nommer, Guttel me répond : « Ah ! Mais c’est Getzel Sélikovitch ! – Mais comment se fait-il que tu connaisses Getzel Sélikovitch ? lui dis-je. – Il se trouve que j’ai un ami, Ze’ev Goldberg, qui fait un doctorat sur Sélikovitch ». J’entre alors en contact avec cette personne, qui a eu la gentillesse de m’envoyer la partie de sa thèse qui concernait l’Égypte, qui m’intéressait particulièrement. Je trouve quelques allusions aux mémoires de Sélikovitch, sans qu’aucune me dise toutefois où ils ont été publiés, où les trouver. J’ai dû attendre un voyage à la Yeshiva Université, à New York, pour me rendre à la Central Library, fouiller dans les sections hébraïque et yiddish, et trouver, selon les données chronologiques dont je disposais, en feuilletant les anciens numéros des années 20, les mémoires de Getzel Sélikovitch. Tout photocopier m’a coûté une fortune ! Les portables n’existaient pas… Je les ai rapportés chez moi, j’ai commencé à lire et traduire, puis je les ai mis au programme de mes étudiants en France. J’adorais la littérature de voyage, comme celle de Samuel Romanelli que j’ai précédemment traduit avec Haviva Fenton, mon épouse. Le projet « Sélikovitch » a été un long processus de maturation qui s’est étendu sur une très, une trop longue période de trente ans. Année après année, j’ai complété et peaufiné ma traduction, j’ai ajouté des notes, surtout aux moments ou Sélikovitch rencontre des personnages de grande importance, en France notamment, à la fin du dix-neuvième siècle ; des personnages qui sont aujourd’hui méconnus. Voilà comment j’ai découvert Sélikovitch et comment le personnage m’a intéressé à tel point que j’en suis venu à traduire ses mémoires et les faire publier… Je dois d’ailleurs ajouter que ma langue maternelle, au sens strict, le yiddish, étant une langue qui se perd, qui ne s’entend plus, j’ai voulu saisir l’occasion de la traduire en français.

 

P. Rodrigue : S’il devait y avoir un seul message du traducteur aux lecteurs qui ne parlent pas le yiddish, quel serait-il ?

P. Fenton : Sélikovitch était très imprégné de tradition juive : la vie du shtetl, la connaissance des sources juives, la Bible, le Talmud. Les auteurs yiddishs du vingtième siècle s’étaient déjà éloignés de leurs racines religieuses. Certains ont écrit à la lumière des idéologies socialiste et communiste, alors que Sélikovitch est encore très pénétré de cette culture. Ce livre est donc un moyen de la connaître. Mais le yiddish fut surtout un défi pour le traducteur : nécessairement, une dimension du yiddish échappe à la traduction dans la mesure où, finalement, pendant très longtemps, ce ne fut pas une langue littéraire. Par Sélikovitch, il est devenu une langue littéraire et journalistique, alors qu’il fut une langue de cuisine. Je peux vous citer tous les ustensiles de cuisine en yiddish mais, en ce qui concerne les notions et les concepts philosophiques, ils n’existent pas : on doit se rabattre sur l’hébreu. C’est donc une bonne introduction pour quiconque voudrait connaître ce milieu. Toutefois, la charge polysémique en yiddish est majeure, et généralement intraduisible.

 

P. Rodrigue : Dès qu’un jeu de mot est d’ailleurs sous-entendu en yiddish dans le livre, vous l’indiquez par une note.

P. Fenton : Certes, j’ai essayé de le faire, mais je ne l’ai pas fait chaque fois, car le livre atteindrait des proportions excessives.

 

P. Rodrigue : Quel était le statut du yiddish à l’époque et dans l’environnement de Getzel ? Quelle ambition littéraire avait-il ?

P. Fenton : Il n’avait pas encore d’ambition littéraire ! Lorsqu’il a amorcé sa carrière littéraire en tant que journaliste, il a écrit en hébreu, car il était impensable d’écrire quelque chose de scientifique ou de littéraire dans une autre langue que la langue sacrée. Jusque-là, la seule littérature yiddish était une littérature pour femmes. On la trouvait aussi parmi ceux qui ne parlaient pas d’autres langues ; or Getzel Sélikovitch a contribué à faire du yiddish un médium littéraire et culturel.

 

P. Rodrigue : Pour finir, j’aimerais revenir sur le judaïsme de Getzel, qui donne l’impression d’un judaïsme déjà très à la française : à la fois sûr de son identité mais très laïc, voire citoyen du monde. À Paris, il fréquente les milieux mondains et séculiers autant que les milieux juifs religieux. Était-ce déjà courant, ou bien était-ce une avant-garde du judaïsme français ?

P. Fenton : Oui, vous avez raison. Getzel faisait partie d’un groupe de gens très attachés à leurs racines, comme Derenbourg avant lui, ou Salomon Munk, mais qui, comme lui, ont fait « le voyage sans retour ». Ce départ de leur milieu d’origine fut comme une rupture. S’ils sont venus en France, c’est qu’ils ont cherché autre chose, quelque chose qu’ils n’avaient pas chez eux, c’est-à-dire, l’émancipation, et l’égalité et la fraternité françaises.

 

Paul Rodrigue


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A propos du rédacteur

Paul Rodrigue

 

Paul Rodrigue, 24 ans, obtient un baccalauréat littéraire en 2014 et part ensuite pour Dublin où il commence un bachelor de latin et de grec ancien, à Trinity College. Il poursuit l’apprentissage des langues en s’inscrivant en maîtrise de philologie sémitique comparative à l’Université de Cambridge en 2018. En 2020, il commence, dans la même université, son PhD sur les récits juifs de cour royale de la période du Second Temple et sur leurs traductions contemporaines et postérieures.