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De plus en plumes -5- Elodie en si majeur, par Joëlle Petillot

Ecrit par Joelle Petillot 29.04.16 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

De plus en plumes -5- Elodie en si majeur, par Joëlle Petillot

 

Suivi d'un long murmure admiratif comme une torpille l'est de son sillon, le docteur Brillet arpentait le couloir,  stéthoscope en bandoulière en un classieux négligé. Ses étudiants inscrivaient leurs pas dans ceux du Maître et pénétraient dans les chambres les yeux baissés. Ils écoutaient ensuite la Sainte Parole, répondant aux questions patriarcales recroquevillés dans leurs fringues à l'idée de proférer une inadéquation. Les patients, émus et flattés en tant qu'objet de ces attentions emblousées ne s'apercevaient pas qu'ils étaient, pour beaucoup, des objets tout court.

D'étude.

Ainsi le rituel de la visite se déroulait-il sans accroc jusqu'à la chambre vingt-quatre.  Là, Brillet accélérait le pas et faisait ce qu'il pouvait pour mettre sous contrôle une fébrilité détestable. Un jour, une jeune recrue transparente de candeur avait formulé une question au milieu d'un océan de crainte :
- Monsieur... Pourquoi... ?
- Parce que je vais me faire jeter. 

Mais ce jour-là, rien ne fut pareil. 
Alors qu'il passait devant la chambre en toute discrétion, une voix forte retentit de l'autre côté. 
Brillet soupira. 
- Inutile de te planquer, la libellule ! Pour une fois que j'ai besoin d'un docteur, profites-en. Et laisse tes acnéiques à la porte. Je veux te voir tout seul. 
Brillet entra sans discuter. Sans mesurer non plus l'impact de cette soumission sur son image taillée dans le marbre auprès de la gent estudiantine. Craintif, il referma la porte comme si elle allait lui exploser au nez. Elodie, dressée dans son fauteuil, lui fit signe de s'asseoir et il obtempéra, priant de toutes ses forces pour qu'elle parle moins fort. 
- Tu les a vus tomber, toi, les oiseaux ? 
-... Je... Les oiseaux, vous dites ? 
Elodie leva les yeux au ciel. Brillet, préparé à l'idée de se faire traiter de trou-de-balle, se crispa sur sa chaise. Rien ne vint.

La vieille dame continua, mais plus pour elle-même : " J'avais rêvé qu'ils tomberaient, ils sont tombés. Personne ne les a vus, à part Julia. Elle les a même entendus. Après, je me dis ce n'était qu'un rêve et Julie me ramène... ça. " 
Elle ouvrit sa main et Brillet y vit une plume minuscule, couleur jaune et ocre, des couleurs violentes pour une si petite chose. Il se demanda qui était Julia, se dit que la mémoire de la patiente partait en lambeaux, le psychologue avait dit, au dernier test, elle avait...
- Oublie les tests. 
Brillet se sentit vaciller. Comment savait-elle...
- C'est comme ça, gamin, dit Elodie, avec une malice dans l'œil que personne ne lui connaissait, sauf une, infirmière de son état et portant un prénom pour le potage. "Je commence à comprendre."
- Je vais vous laisser dit Brillet qui se sentait gagné par la migraine. "Vous me semblez fatiguée, et je..."
- Je ne suis pas fatiguée, du tout. Je vais t'expliquer, tu ne comprendras rien, mais rien pour toi c'est comme d'habitude : ça devrait pas te perturber.
Brillet, très affaibli soudain ne bougea plus. Elodie Parenty avait repris les rênes et ne rigolait pas.  Tout ce qui suivit resterait à jamais gravé dans la mémoire du praticien, de manière au moins aussi aigüe que son premier rapport sexuel, à quinze ans, mais là n'était pas la question. 
- La mémoire, dit Elodie. Tout est là. C'est capricieux, la mémoire. Je suis infoutue de me rappeler ce que j'ai bouffé la veille (ici, ça vaut mieux, note,) et je revois des trucs d'il y a cinquante ans, d'autres de plus longtemps, avec une précision incroyable. Pas toujours marrant, la précision, au passage. Cette nuit, comme je ne dors pas, je pense à ça, je me dis que la mémoire, elle se débarrasse, elle se désencombre, tu vois ? Quand on devient vieux, on vide le grenier, les combles, tout, on balance. Et moi, j'ai décidé de balancer, de garder que les choses qui valent le coup, dans ce que je peux encore revoir, pas grand-chose, mais crois-moi, c'est du lourd, de l'important, et je me dis "balance, balance" et c'est à ce moment-là.... qu'ils pleuvent. Les oiseaux. Tu piges ? 
Brillet opina en tâchant de prendre un air intelligent. 
- Non, reprit Elodie. Tu comprends que-dalle, mais tu m'écoutes, c'est la seule chose que j'attends, à quatre-vingt-sept piges et Alzheimer qui s'invite... Tu remontes, mon gars. Ecouter, je t'en croyais pas capable. Ce que je t'explique ne se trouve pas dans tes manuels de docteur à la con. C'est que la mémoire, c'est des oiseaux morts, quand elle se barre. Il y a que les choses importantes qui... qui...
Elodie se tut, elle perdait ses mots de plus en plus souvent. Brillet attendait, n'osant finir la phrase, et pour cause, aucune idée de...
- Qui survivent. 
Julienne était entrée sans bruit. Elle reprit à l'attention de Brillet : "elle parle des choses importantes."
- Ah, vous voilà, vous. Si vous me prenez la tension, je vous mords le mollet. 
- Inutile, dit Julienne. Elle s'approcha d 'Elodie et lui saisit le poignet, mais le geste se voulait affectueux, pas professionnel. Elle se pencha un peu et lui dit tout bas, mais Brillet entendit nettement : "Les oiseaux, vous les avez voulus, n'est-ce pas ? C'était vous ? "
Brillet pétrifié sur sa chaise rêvait de se transformer en lapin. 
- Oui, dit Elodie avec un naturel désarmant. Je voulais faire le ménage. Mais les survivants... Je ne sais pas... Ils ont tous disparus. Plus rien dehors. Sa tête s'inclina, elle ferma les yeux, prise par le sommeil. Mais elle n'eut pas le temps de siester un brin. Julienne la secoua gentiment et lui dit en lui glissant un oreiller derrière le dos : 
- Tenez-vous droite. Vous avez de la visite. 

Ce fut Aliénor qui entra la première.

 

La ressemblance ne frappait pas,  à première vue. Mais Julienne nota dans le visage d'Aliénor une force de regard, un port de tête. Pas plus commode que sa mère. Elodie tendit la main à sa fille en ronchonnant un "tout de même" enroué. Aliénor prit cette main qu'elle eut peine à reconnaître. Une main courbée, une main-palette de peintre, constellée de taches brunes de toutes les tailles, maternelle pourtant envers et contre tout.  Saisie de cette douceur rêche, Aliénor rêvait de chialer un grand coup.  Pas moyen. 
- T'occupe, lui dit la vieille dame. Tu n'y arrivais pas petite, alors, à soixante-dix ans...
J'ai parlé ? se demanda Aliénor.

Dix-sept ans, nota julienne dans son carnet-de-dans-sa-tête. Elle a eu sa fille à dix-sept ans.

Il y avait bien trop à dire. Tous ces mois à péter de trouille, à fuir cette hantise que sa mère ne la reconnaisse pas, l'appelle "Monsieur" ou d'un prénom qui n'était pas le sien... Les mots justes pour expliquer l'absence n'existent pas. La fille se dispensa d'excuses et serra un peu plus fort cette main courbée; la mère reçut son silence et le comprit. Une mémoire en loque fait perdre les mots : pas les élans, encore moins leur empreinte.

 

A suivre


Joëlle Petillot


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A propos du rédacteur

Joelle Petillot

 

Née le 1er Octobre 1956.

Dernière de quatre, famille d’artistes.

Deux romans publiés aux éditions Chemins de tr@verses :

La belle ogresse

La Reine Monstre

Un recueil de nouvelles : le hasard des rencontres.

Blogs :

La nuit en couleurs sur Overblog.

Wizzz Télérama, sous le nom de Boudune.