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Un personnage en quête de sublimations, Mathilde Girard (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 16.12.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Gallimard

Un personnage en quête de sublimations, Mathilde Girard, octobre 2019, 128 pages, 12,50 euros

Edition: Gallimard

Un personnage en quête de sublimations, Mathilde Girard (par Cyrille Godefroy)

Sublimation : passage d’un corps de l’état solide à l’état gazeux. En psychanalyse, cette notion conceptualisée par Freud désigne la dérivation de l’énergie sexuelle vers un but artistique, ou plus largement vers un objet socio-culturel valorisé par le Surmoi. En somme, l’œuvre prend le relais de la libido, le plaisir sexuel cède la place au plaisir représentatif, ce plaisir si particulier, si complexe, si résiduel, tourné vers un idéal de beauté formelle. Et Lacan de badiner sérieusement : « L’œuvre, ça les apaise, les gens, ça les réconforte. Ça leur élève l’âme, comme on dit, c’est-à-dire ça les incite, eux, au renoncement. En d’autres termes, pour l’instant je ne baise pas, eh bien ! Je peux avoir la même satisfaction que si je baisais ».

Dans le sillage des écrits freudiens sur le sujet, Mathilde Girard explore les efflorescences de la sublimation, à sa façon, tournicotante, à son rythme, adagio. Elle convoque notamment Monsieur Teste (Paul Valéry), Léonard de Vinci, Lou Andréas-Salomé et Rilke, Virginia Woolf… en vue d’analyser les modalités de la transformation de cette énergie intérieure et invisible en une matière subtile et concrète, texte, récit ou poème, idée, concept ou système, dessin, toile, sculpture, partition… Cela étant, un simple geste comme une main effleurant une chevelure révèle d’ores et déjà la rosée sublimatoire.

Si l’immédiateté de la pulsion fait de l’homme un animal, l’aptitude à la différer ou à la transcender fait de l’homme un homme (histoire de se payer une bizarrerie tautologique). Et l’homme, notamment de sexe masculin, ne devient homme que tardivement… Lorsqu’il parvient à maîtriser et à sublimer cette pulsion autrement que par la décharge brute, la perversité, le divertissement primaire ou l’engouement idéologique (l’idolâtrie aveugle), manifestations sous-tendues par un narcissisme infantile vivace. Lorsqu’il parvient à absorber la frustration, à l’engrammer, à la rediriger. Lorsqu’il sait savourer le renoncement qu’exige le réel : « Ce qui les unit, peut-être, rejoint ce que Lacan voit à l’œuvre dans les formes exemplaires de l’amour courtois : à savoir la mise en place, au moyen du texte ou du poème, d’une situation de privation délibérée ».

Mathilde Girard s’attarde également sur le versant saturnien de cette recherche éperdue de beauté formelle lorsque l’artiste, découragé de ne jamais l’atteindre, peine à construire son œuvre et sombre dans le doute dévastateur ou l’angoisse dévoratrice, s’enlise dans la mélancolie, s’encastre dans la dépression… Lorsque le mot, dérisoire, fait pâle figure au regard d’une souffrance qui térèbre implacablement ou l’esprit ou le corps. Bref, lorsque l’écrivain aux fêlures infrangibles traverse les affres de la création, lorsque, exilé dans l’écriture, tiraillé entre sa soif de solitude et son inaptitude à ne pas penser l’Autre, il hurle en silence… « Une vie de souffrance, une pleine vie vécue de mélancolie désirante, c’est toute l’histoire de la littérature ».

Quelques orfèvres de la littérature tels que Baudelaire, Kafka ou Beckett ont traîné derrière eux comme une ombre funeste ce désarroi tragique, ont goûté cette difficulté à transcrire le ressenti brûlant, tant il térèbre les entrailles, ont éprouvé l’impuissance à formaliser ce qui s’accroche à l’ineffable. Que de souffrances et de tourments ont endurés Baudelaire et Kafka, irréductiblement asservis à leur art, pour une postérité dont ils n’ont, par définition, jamais pu apprécier la douceur. Un fragment poétique de Vincent la Soudière, l’auteur empêché par excellence, entravé, empêtré dans une intériorité fuyante, qu’il fouissait obstinément vers un abîme suicidaire, ne commettant qu’un seul opus poétique, illustre le mal-être tenace de ces mineurs de la déroute : « Dès son réveil, l’angoisse du jour s’abattait sur lui comme un rapace. Chaque matin le frappait au même endroit. La morsure du fouet ne laissait qu’un seul sillon, de plus en plus profond, qui finirait par le couper en deux » (Chroniques antérieures).

Et Kafka, le cloporte timide et malhabile, s’isolant soigneusement, se terrant dans son trou, se réfugiant dans sa tanière comme un animal blessé, ressentant de façon insupportable à la fois l’hostilité du monde et « la terrible insécurité de son existence intérieure ». Kafka, s’épanchant dans sa correspondance amoureuse avec une flamboyance romantique irrépressible et se dérobant à d’éventuelles rencontres physiques, trop souvent décevantes à ses yeux : « Le désir sexuel me presse, me torture jour et nuit ; pour le satisfaire, il me faudrait surmonter ma peur, ma pudeur et sans doute aussi ma tristesse ». Kafka, se sentant inexorablement acculé, capable de rompre à trois reprises ses fiançailles afin qu’une éventuelle conjugalité ne menace pas, n’empiète pas, ne dévore pas son travail littéraire. Kafka, deux ans avant sa mort, lâchant cette déchirante confidence à son Journal : « Il n’est pas exact de dire que j’ai connu le mot : Je t’aime, je n’ai connu que le silence plein d’attente que mon Je t’aime eût dû interrompre, je n’ai connu que cela, rien de plus ».

Pour quelle raison l’artiste diffère-t-il le plaisir, affouille-t-il et éternise-t-il le désir, par la construction d’une œuvre inachevable ? : « À l’évidence, la sublimation fait tourner autour du pot, puisqu’elle désigne un détour, l’art d’une errance autour de l’objet, une façon de prendre son temps pour l’atteindre en le créant ». Comment ne pas penser ici à l’errance clopinante, concentrique et excentrique de Molloy, et par ricochet à celle de son auteur. Beckett, l’arpenteur des sentiers obscurs et escarpés de la langue, cheminant vers le tertre où trône le château, escorté par l’épaisse brume de la scansion, scrutant derrière chaque frondaison Godot, le fantôme maternel, une issue, une survie tout simplement pendant qu’opère le délabrement. Et de se rendre compte une fois parvenu au château que celui-ci siégeait en lui : « Les frontières de l’âme, tu ne saurais les atteindre, aussi loin que, sur toutes les routes, te conduisent tes pas : si profonde est la Parole qui l’habite » (Héraclite).

Qu’est-ce que l’écrivain cherche dans l’écriture qu’il ne trouve pas dans le quotidien ordinaire ? Quel est le motif essentiel qui le pousse à s’exclure de la collectivité, à s’exiler dans le no man’s land des mots, à errer dans le désert des lettres, et conséquemment à passer à côté des petits plaisirs de l’existence ? Mathilde Girard botte en touche : « On ne saura pas forcément, à la fin, si l’écrivain s’est écarté du monde pour écrire, ou si c’est le monde qui l’avait écarté, d’abord ». Jean Starobinski, via son essai L’encre de la mélancolie, se mouille davantage : « Écrire, c’est former sur la page blanche des signes qui ne deviennent lisibles que parce qu’ils sont de l’espoir assombri, c’est monnayer l’absence d’avenir en une multiplicité de vocables distincts, c’est transformer l’impossibilité de vivre en possibilité de dire ».

Impossibilité de vivre ou réalité insatisfaisante ? Une société outrageusement standardisée, économisée, défigurée par la souveraineté du Capital inscrit partout en lettres majuscules sur le fronton d’enseignes aveuglantes et chloroformantes, en nous éloignant de l’essentiel, n’éveille-t-elle pas un besoin d’isolement, de marginalité, de ressourcement, de réhumanisation ? Par l’écriture, le créateur ébauche un trait d’union entre lui-même, son besoin insatiable de consolation et une présence, une vague altérité, censée pouvoir le consoler :

« que ferais-je sans ce silence gouffre des murmures

haletant furieux vers le secours vers l’amour » (Beckett).

Envasé dans un sentiment de déréalisation, le colporteur ailé de débâcle tente désespérément d’estomper la discordance entre son désir assoiffé et déluré et le réel lyophilisé et désolant. L’écriture est une respiration, comme le confiait Beckett à Charles Juliet, évoquant son illumination de 1946 : « J’entrevis le monde que je devais créer pour pouvoir respirer ».

Par l’acte créatif, il s’agirait donc de se déprendre du réel, d’en absorber des fragments et de les modeler à sa guise, afin de le rendre supportable, habitable : « Il faut croire, comme Lou y invite Rilke, à la sublimation : à ce qui allie autrement, dans l’art, les hommes et les choses, c’est-à-dire à la possibilité de l’art de donner forme à la vie ». Charles Baudelaire, passager tourmenté et maudit embarqué sur sa frêle frégate, brinquebalé entre les célestes rivages et les paradis artificiels, s’y est farouchement appliqué. Oscillant entre spleen et idéal, il ciselait en vers des ressentis douloureux exacerbés par la brûlure du réel, extrayant du Mal les fleurs, la fragrance, comme dans le poème Moesta et errabunda :

 

Emporte-moi, wagon ! enlève-moi, frégate !

Loin ! loin ! ici la boue est faite de nos pleurs !

– Est-il vrai que parfois le triste cœur d’Agathe

Dise : Loin des remords, des crimes, des douleurs,

Emporte-moi, wagon, enlève-moi, frégate ?

 

Dans un registre dense et soutenu affûté par sa double expérience de philosophe et de psychanalyste, Mathilde Girard s’emploie dans cet essai en forme d’enquête à cerner un personnage aspiré par le vortex de la sublimation. Son mode opératoire, par touches légères, à la fois perforantes et récursives, s’il se teinte parfois d’un hermétisme théorétique et ronronnant, ne manque pas d’exalter notre curiosité et notre discernement, notamment par le parallèle directeur qu’elle établit entre l’écriture et la psychanalyse, reliées toutes deux par la valence transférentielle qu’elles induisent.

 

Cyrille Godefroy

 

Mathilde Girard est psychanalyste et philosophe. Auteur notamment de L’art de la faute selon Georges Bataille (2017), et Défense d’écrire. Entretiens (2018).

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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).