Identification

Souffles - L'exil tombal d'écrivains algériens

Ecrit par Amin Zaoui le 18.10.13 dans Chroniques régulières, La Une CED, Les Chroniques

Souffles - L'exil tombal d'écrivains algériens

 

Il est des tombes de soldats inconnus ! Sur ces tombes on met des gerbes de fleurs et on joue de la musique universelle. Et il est des tombes d’écrivains connus ! Ces soldats sont dans leurs tombes négligés. Les dérangeurs ! La terre est un mythe. Dormir dans la terre qu’on aime est une sensation extrême. Ils sont sombres ces écrivains enterrés loin de leur terre natale : l’Algérie. Se trouver condamné à être enterré dans le froid du silence, loin du parfum de la terre natale, cela n’est que l’exil continu. Éternel exil ! Dès que je pense à nos écrivains enterrés dans des pays étrangers, je mesure leur colère silencieuse. Toutes les tombes étrangères sont glacées.

Il était une fois un écrivain appartenant à la race d’anges. Il s’appelle Mohammed Dib (1920-2003). Fils du métier à tisser et des ruelles chuchoteuses de Tlemcen. Lalla Setti, La Aïni et tous les habitants de Dar Sbitar l’attendaient pour dormir dans cette terre de Sidi Boumediene. Mais le mort n’est pas revenu. Il a donné son corps à la terre étrangère ! Plaie ! Depuis, Tlemcen est en deuil.

Par un jour algérois, cheikh El-Karadaoui a chassé le penseur rationaliste Mohamed Arkoun (1928-2010) de l’hôtel El Aurassi ! Dans une langue grossière, El-Karadaoui surnommait Mohamed Arkoun : Mohamed Cartone (carton) ! Dans tous les débats, le professeur Arkoun était  brillant, ce qui embarrassait la bande d’El-Karadoui. À l’accoutumée, les enfants de Taourirt Mimoun, village qui a enfanté Mouloud Mammeri, sont enterrés dans la terre noble des pères libres, sous des oliviers, à l’ombre d’un figuier ou bercés par une chanson de cheikh El-Hasnaoui (1910-2002) (enterré lui aussi à Saint-Pierre de la Réunion) ! Mohamed Arkoun, lui, a choisi de se reposer dans le silence froid d’une autre terre, loin des « Karadaouis » Plaie !

Rabah Belamri (1946-1995). L’infatigable. Visionnaire. Maître des conteurs, académicien, poète visionnaire et romancier, lui aussi continue son exil tombal ! Silence ! Celui qui marchait derrière son cœur et aimait follement l’Algérie a préféré continuer le rêve de son sommeil éternel dans la terre des autres. Blessure du soleil !

Et il y a Djamel-Eddine Bencheikh (1930-2005), grand intellectuel, traducteur des Mille et Une Nuits. Une autre blessure ! Héritier du verbe d’Abû Nuwâs et du rationalisme d’Ibn Khaldoun. Doux, élégant et profond, ainsi Djamel Bencheikh a traversé sa vie. Lui aussi dort dans la terre froide prolongeant son exil pour l’éternité !

Comme un oiseau traqué, Noureddine Aba (1921-1996) a choisi pour lit éternel la terre étrangère, incapable de poursuivre le rêve. Je ne sais pas pourquoi, dès que je pense à ces écrivains dans leur exil tombal, je pense au périple de la dépouille de saint Augustin, au cubitus de son bras droit rapatrié d’Italie, pour dormir dans la Basilique de Annaba.

Les écrivains enterrés dans d’autres terres que celle d’Algérie arrivent-ils à continuer de rêver ? Je suis triste mes ami(e)s !

 

Amin Zaoui

 

La série "souffles" est publiée dans le quotidien algérien "Liberté"

 


  • Vu: 2963

A propos du rédacteur

Amin Zaoui

Lire Tous les textes d'Amin Zaoui

 

Rédacteur


Amin Zaoui est un écrivain algérien né le 25 novembre 1956 à Bab el Assa (Algérie). il écrit chaque jeudi deux articles un en arabe dans le quotidien arabophone echorouk et en français dans le quotidien francophone liberté.

 

 

 

1984-1995 : enseignant à l’université d'Oran (département des langues étrangères)

1988 : Doctorat d'État en littératures maghrébines comparées

1991-1994 : directeur général du Palais des Arts et de la Culture d’Oran

2000-2002 : enseignant à l’université d’Oran (département de la traduction)

2002-2008 : directeur général de la Bibliothèque nationale d'Algérie

2009 : membre du conseil de direction du Fonds arabe pour la culture et les arts (AFAC)

Conférencier auprès de plusieurs universités : Tunis, Jordanie, France, Grande-Bretagne.

 

Publications en français

Les romans d’Amin Zaoui ont été traduits dans une douzaine de langues : anglais, espagnol, italien, tchèque, serbe, chinois, persan, turque, arabe, suédois, grec…

 

Sommeil du mimosa suivi de Sonate des loups (roman), éditions le Serpent à plumes, Paris, 1997

Fatwa pour Schéhérazade et autres récits de la censure ordinaire (essai collectif), éditions L'Art des livres, Jean-Pierre Huguet éditeur, 1997

La Soumission (roman), édition le Serpent à Plumes, Paris, 1998 ; 2e édition Marsa, Alger. Prix Fnac Attention talent + Prix des lycéens France

La Razzia (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 1999

Histoire de lecture (essai collectif), éditions Ministère de la Culture, Paris, 1999

L’Empire de la peur (essai), éditions Jean-Pierre Huguet, 2000

Haras de femmes (roman), éditions le Serpent à Plumes, 2001

Les Gens du parfum (roman), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

La Culture du sang (essai), éditions le Serpent à Plumes, Paris, 2003

Festin de mensonges (roman), éditions Fayard, Paris, 2007

La Chambre de la vierge impure (roman), éditions Fayard, Paris, 2009

Irruption d’une chair dormante (nouvelle), éditions El Beyt, Alger, 2009

 

En arabe

 

Le Hennissement du corps (roman), éditions Al Wathba, 1985

Introduction théorique à l’histoire de la culture et des intellectuels au Maghreb, éditions OPU, 1994

Le Frisson (roman), éditions Kounouz Adabiya, Beyrouth, 1999

L'Odeur de la femelle (roman), éditions Dar Kanaân, 2002

Se réveille la soie (roman), éditions Dar-El-Gharb, Alger, 2002

Le Retour de l'intelligentsia, éditions Naya Damas, Syrie, 2007

Le Huitième Ciel (roman), éditions Madbouli, Égypte, 2008

La Voie de Satan (roman), éditions Dar Arabiyya Lil Ouloume, Beyrouth ; éditions El Ikhtilaf, Alger, 2009

L'Intellectuel maghrébin : pouvoir - femme et l’autre, éditions Radjai, Alger, 2009