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Shakespeare pornographe, Un théâtre à double fond, Jean-Pierre Richard (par Matthieu Gosztola)

Ecrit par Matthieu Gosztola le 17.10.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Shakespeare pornographe, Un théâtre à double fond, Jean-Pierre Richard, Éditions rue d’Ulm, coll. Offshore, mars 2019, 246 pages, 20 €

Shakespeare pornographe, Un théâtre à double fond, Jean-Pierre Richard (par Matthieu Gosztola)

 

Faites entrer Hamlet. Faites entrer Rosencrantz. Et la reine. Et Polonius. Et n’oubliez pas Ophélie !

 

Hamlet – Be the players ready ?

Rosencrantz – Ay, my lord, they stay upon your patience.

Queen – Come hither, my dear Hamlet. Sit by me.

Hamlet – No, good mother, here’s mettle more attractive.

Polonius – O ho, do you mark that ?

Hamlet – Lady, shall I lie in your lap ?

Ophelia – No, my lord.

Hamlet – I mean my head upon your lap ?

Ophelia – Ay, my lord.

Hamlet – Do you think I meant country matters ?

Ophelia – I think nothing, my lord.

Hamlet – That’s a fair thought to lie between maids’ legs.

Ophelia – What is, my lord ?

 

Hamlet – Les comédiens sont-ils prêts ?

Rosencrantz – Oui, mon seigneur, ils attendent votre bon plaisir.

La reine – Viens ici, mon cher Hamlet, assieds-toi près de moi.

Hamlet – Non, tendre mère, voici métal plus attirant.

Polonius – Oh, oh ! Vous avez remarqué ?

Hamlet – Madame, puis-je m’allonger entre vos genoux ?

Ophélie – Non, mon seigneur.

Hamlet – Je veux dire : ma tête sur vos genoux ?

Ophélie – Oui, mon seigneur.

Hamlet – Vous pensiez que je parlais de contrées champêtres ?

Ophélie – Je ne pense rien, mon seigneur.

Hamlet – C’est une belle pensée de s’étendre entre les jambes d’une vierge.

Ophélie – Quoi, mon seigneur ?

 

Note dans la Pléiade (Jean-Pierre Richard a collaboré, à partir de 1995, à l’édition bilingue des Œuvres complètes de Shakespeare dans la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Jean-Michel Déprats et de Gisèle Venet) : « Country matters » est une périphrase pour désigner l’amour physique ; elle repose sur un jeu de mots courant sur la première syllabe (cunt désignant en argot le sexe de la femme), que l’on retrouve par exemple chez John Donne dans Le Bonjour (The Good Morrow, v. 3), ou dans Westward Ho ! de Dekker et Webster (V, I, 170). Thing (à entendre dans nothing, c’est-à-dire no thing) revient d’autre part constamment dans l’argot obscène élisabéthain pour désigner les sexes masculin et féminin (il faut donc lire ici “con très” en deux mots) ».

 

Certes, Shakespeare « tiss[e] une complicité de tous les instants avec [l]e spectateur », comme l’écrit Gisèle Venet ailleurs. Et l’extrait cité d’Hamlet nous permet de le mesurer.

Mais peut-on en déduire que l’essentiel chez Shakespeare est « toujours de tirer des paroles et des situations, quelles qu’elles soient, matière à rire – à rire gras et à rire sous cape le plus souvent » ? Peut-on en déduire, ainsi que l’affirme Jean-Pierre Richard, que Shakespeare développe « sur [ses] trente-neuf pièces un double discours délibéré et permanent » ? Un double discours : il y a ce qui est entendu, et il y aurait « ce qui est sous-entendu ». Et ce qui est sous-entendu transformerait chacune des pièces de Shakespeare – pas plus, pas moins – en « épisode d[‘]une odyssée de la grivoiserie ». « [S]ur la scène shakespearienne, affirme le critique, il ne manque pas […] grand-chose, qu’il s’agisse de voyeurisme ou d’exhibitionnisme, d’inceste ou de pédophilie, de cunnilingus ou de coitus interruptus, du pénis qui déconne ou du sperme que l’on avale, et même des godemichés ou des poils postiches pour le pubis des femmes ». Et ce serait par « le défilé minutieux des mots, le tour que prennent les phrases et le savant engrenage des répliques que l’autre théâtre de Shakespeare » adviendrait. Et Jean-Pierre Richard, quand il pense « en avoir retrouvé, ici ou là, la dynamique créatrice », a « le sentiment, exaltant et émouvant, de partager le plaisir du trickster au plus vif de son jeu ». Il se penche avec bonheur, par exemple, sur cette réplique d’Aumerle dans Richard II : « Then give me leave that I may turn the key, / That no man enter till my tale is done » (« Alors permettez-moi de tourner la clé, / Que personne n’entre avant la fin de mon récit »). Ce qui lui permet d’avoir ce commentaire très fin, et imparable : « Truffée d’argot sexuel (no mantaleturn the key), cette phrase d’apparence anodine dit aussi : “Alors laisse-moi baiser ! Qu’un pénis entre, jusqu’à ce qu’on m’ait fait le cul !” ».

 

Ne nous y trompons pas : Jean-Pierre Richard fut un immense critique, et l’on ne pourra que trop conseiller aux lecteurs de La Cause littéraire désireux de le découvrir, ou redécouvrir, de se reporter, plutôt qu’à ce si convaincant essai, au récent numéro d’Europe qui lui a été, en partie, consacré (n°1080, avril 2019).

 

Matthieu Gosztola

 

Jean-Pierre Richard a dirigé le master professionnel de traduction littéraire de l’université Denis-Diderot Paris 7. Il a traduit une soixantaine d’ouvrages, tant de littérature d’Afrique australe que de théâtre. Il a collaboré, à partir de 1995, à l’édition bilingue des Œuvres complètes de Shakespeare dans la Bibliothèque de la Pléiade sous la direction de Jean-Michel Déprats et de Gisèle Venet

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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com