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Oh les beaux jours, Samuel Beckett (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 23.10.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Théâtre, Les éditions de Minuit

Oh les beaux jours, mai 2019, 82 pages, 5,90 €

Ecrivain(s): Samuel Beckett Edition: Les éditions de Minuit

Oh les beaux jours, Samuel Beckett (par Cyrille Godefroy)

 

Engoncée jusqu’au torse dans un mamelon de terre, sous un soleil d’enfer, la vieille Winnie soliloque à perdre haleine telle une concierge n’ayant plus que quelques heures à vivre. Seule ? Pas tout à fait : son conjoint Willie, perclus, végétalise tranquillement quelques mètres derrière elle, en retrait, en contrebas, figé dans une sublime transparence, rampant parfois tel un vermisseau. Leur longue coexistence conjugale aurait-elle rabougri le lubrique luron, aurait-elle éteint le flambeau du tenant du sexe fort ? Winnie aurait-elle châtré Willie, à force de lui flanquer des coups d’ombrelle sur le citron ?

« Pauvre Willie… aucun goût… pour rien… aucun but… dans la vie… bon qu’à dormir… ». Winnie ne ménage guère Willie, tandem fantasque et hors-norme venant compléter le cortège de duos inventés par Beckett (1906-1989), littérateur solitaire aspirant au Deux : Mercier et Camier, Estragon et Vladimir, Pozzo et Lucky, Hamm et Clov… Histoire de se rappeler que Willie existe, Winnie le gratifie de temps à autre d’un coup de semonce dont elle a le secret : « Fut-il jamais un temps où je pouvais séduire… Ne te méprends pas sur ma question, Willie, je ne te demande pas si tu as été séduit, là-dessus nous sommes fixés, je te demande si à ton avis je pouvais séduire – à un moment donné… ».

Oui, le principal souci de Winnie, illustrant par là-même une soif sans fin, est de séduire, d’attirer les regards. Si possible des regards neufs, pas celui d’un homme qu’elle a déjà conquis et qui aujourd’hui dans son ombre croupit. Plus génériquement, Winnie incarne ce penchant de l’individu à quêter sans cesse ce qu’il ne possède pas, à désirer ce qui lui manque encore. Tragédie vitale de l’être humain qui ne peut s’empêcher d’expier artificiellement ce manque, lequel s’auréole plus que de raison de l’orbe du mal-être : un anxiolytique pour s’apaiser, un psychotonique pour se stimuler, un hypnotique pour s’endormir, un normothymique pour se stabiliser… Cocaïne et compagnie.

Possédée par une logorrhée intarissable, véritable hémorragie orale, Winnie bavasse à tout-va, crache des bribes de phrases, des glaires de signifiants, des caillots de mots. Entre deux pépiements elle s’interroge fatalement : « C’est censé signifier quoi ? ». Et prend conscience de l’insignifiance de son discours : « Ce sont des mots vides ». Un bruit parmi les autres, qui l’aide à « tirer sa journée ». La frivolité de Winnie ne la dispense pas d’être lucide. Façon pour Beckett de mêler le tragique au dérisoire. Dérision romantique lorsque Winnie se remémore son premier baiser, dans un réduit de jardinier, parmi les pots de fleurs et les bottes d’échalotes. Dérision matérialiste lorsqu’elle s’émerveille des caractéristiques de sa brosse à dents « en véritable pure… soie de porc… solennellement garantie ». Rien ne l’intéresse davantage que son sac fourre-tout (son trésor, son anxiolytique, son doudou), lequel contient toutes sortes de babioles qui la réconfortent au quotidien : miroir, brosse à dents, rouge à lèvres, lime à ongles, petite boîte à musique… et curieusement un revolver, son « brownie », au cas sans doute où elle ressentirait le besoin d’abréger son existence…

Winnie craint que la journée finisse sans en avoir assez dit, sans en avoir assez fait. Elle éprouve une peur viscérale de ne pas se sentir exister, de n’être qu’un fantôme traversant la vie. Or, tout ce qu’elle dit et fait est déjà de trop dans la mesure où elle sape la beauté du silence, parasite la pureté du rien. Ne supportant guère la solitude, elle exaspère Willie par son babil incessant, lequel, du coup, se rétracte dans sa coquille, dans son refuge, dans son trou. Plus elle cause pour divertir sa solitude, plus elle s’y enfonce : « Si seulement je pouvais supporter d’être seule, je veux dire d’y aller de mon babil sans âme qui vive qui entende… non pas que je me fasse des illusions, tu n’entends pas grand’chose, Willie, à Dieu ne plaise… Des jours peut-être où tu n’entends rien… Mais d’autres où tu réponds… De sorte que je peux me dire à chaque moment, même lorsque tu ne réponds pas et n’entends peut-être rien, Winnie, il est des moments où tu te fais entendre, tu ne parles pas toute seule tout à fait, c’est-à-dire dans le désert, chose que je n’ai jamais pu supporter – à la longue… C’est ce qui me permet de continuer, de continuer à parler s’entend. Tandis que si tu venais à mourir (sourire) – le vieux style ! – (fin du sourire) – ou à t’en aller en m’abandonnant, qu’est-ce que je ferais alors, qu’est-ce que je pourrais bien faire, toute la journée, je veux dire depuis le moment où ça sonne, pour le réveil, jusqu’au moment où ça sonne, pour le sommeil ?… Simplement regarder droit devant moi, les lèvres rentrées ? ».

Coincée entre des bouillons de mélancolie et des bouffées d’entrain, rongée par l’angoisse de l’absence de l’autre, elle jouit de la moindre écoute, du moindre regard, du moindre mot de Willie, avare en tout ça. Elle capte le moindre signe qui lui permettrait de dire : « Oh le beau jour encore que ça aura été, encore un ! Malgré tout ». Elle sollicite sans cesse Willie, doux zouave aux limites du coma : « Lève un doigt, mon poulet, veux-tu, si tu n’es pas tout à fait sans connaissance. Fais ça pour moi, Willie, rien que le petit doigt, si tu n’es pas privé de sentiment ». Constatant chaque fois son apathie morose, elle promet : « Je ne t’embêterai plus à moins d’y être acculée ». La majeure partie du jeu de Winnie consiste à briguer de la considération : « Quelqu’un me regarde encore… se soucie de moi encore… ça que je trouve si merveilleux… Des yeux sur mes yeux ». Touchante Winnie. Entre douceur et âpreté, indulgence et rugosité, elle ne parvient pas à maîtriser cette dépendance à l’autre, térébrante. Elle conclut avec dépit : « Les choses ont une vie. Ma glace, par exemple, elle n’a pas besoin de moi ».

Sous des dehors arides et dérisoires, Oh les beaux jours est un puits de merveilles, une mélancolieuse quintessence de la condition humaine et de la vie conjugale. Sa surface sèche et craquelée dissimule une terre riche et fertile ouvrant sur un horizon irisé de multiples pistes de réflexion. Par sa prose fragmentée, atrophiée, élusive, Beckett nous livre un questionnement ontologique crucial, auquel tout homme, une fois revenu de ses nombreux divertissements dont il se repaît médiocrement, se retrouve un jour ou l’autre confronté, de par la puissance d’inertie de l’ennui, de la solitude ou de la détresse morale. La propension épanorthotique délibérée de l’irlandais polyglotte matérialise non seulement l’érosion de la certitude, pyrrhonisme vertigineux né des lacunes du langage, de la multiplicité interprétative, de la diffraction du signifiant mais révèle également l’éternel retour du similaire. Le même revient sans cesse, amoindrissant ses effets sur le sujet, enferré dans une routine au sein de laquelle le nouveau brille tellement et passe si vite que celui-ci le perçoit et le savoure à peine. Avec cette pièce écrite vers 1961, Samuel Beckett représente l’attente, ou plutôt l’agonie sans glas, l’écoulement inexorable du temps, l’occupation inquiète et futile de cet espace qu’est la journée, ce trou qu’il nous faut combler d’une manière ou d’une autre, notamment en se remémorant le passé. Autrement dit, en remplissant du vide avec ce qui n’est plus, ne fut peut-être pas et ne sera jamais.

 

Cyrille Godefroy

 

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A propos de l'écrivain

Samuel Beckett

 

Samuel Beckett (Foxrock, Dublin, 13 avril 1906 / Paris, 22 décembre 1989) est un écrivain, poète et dramaturge irlandais d’expression française et anglaise, prix Nobel de littérature. S’il est l’auteur de romans, tels que Molloy, Malone meurt et l’Innommable et de textes brefs en prose, son nom reste surtout associé au théâtre de l’absurde, dont sa pièce En attendant Godot (1952) est l’une des plus célèbres illustrations. Son œuvre est austère et minimaliste, ce qui est généralement interprété comme l’expression d’un profond pessimisme face à la condition humaine. Opposer ce pessimisme à l’humour omniprésent chez lui n’aurait guère de sens : il faut plutôt les voir comme étant au service l’un de l’autre, pris dans le cadre plus large d’une immense entreprise de dérision. Avec le temps, il traite ces thèmes dans un style de plus en plus lapidaire, tendant à rendre sa langue de plus en plus concise et sèche. En 1969, il reçoit le prix Nobel de littérature pour « son œuvre, qui à travers un renouvellement des formes du roman et du théâtre, prend toute son élévation dans la destitution de l’homme moderne ».

 

A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Ecrivain dilettante de 42 ans (pièces de théâtre, nouvelles, critiques littéraires). Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Les mots de Beckett, Ionesco, Cioran, Tchékhov, Kundera, Bobin s’entrechoquent dans sa caboche amochée comme des cris en forme de points de suspension.

Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous (L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir (Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La cause littéraire, 2014).