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N'oublie pas les oiseaux..., Marguerite Clerbout

Ecrit par Matthieu Gosztola 18.04.12 dans La Une Livres, Les Livres, Recensions, Poésie

N’oublie pas les oiseaux…, illustrations Marthe Ansiaux, Ayeneux, Tétras lyre, 1992

Ecrivain(s): Marguerite Clerbout

N'oublie pas les oiseaux..., Marguerite Clerbout

Marguerite Clerbout est une auteure singulière. Rencontrer ses textes est comme vivre une résonance de la lumière. La vivre comme on vit une rencontre qui marque, qui ne finira pas de se répercuter, comme les souvenirs font des ronds éblouis dans l’eau de nos pensées – nos pensées comme un fil tendu dans « nous ».

Un fil sur lequel se pose doucement la poésie de Marguerite Clerbout, papillon de mots, de pensées et de silences.

L’auteure porte sa poésie dans la page, dans le silence, dans la vie ; elle la pose comme un trait d’union sur une page déchirée par un enfant, déchirée d’un grand cahier pour que puisse s’y voir un soleil dessiné par lui, par ses mains, par ses rêves, avec son empressement, soleil – chauffant de ses rayons le squelette juste esquissé d’une maison – dessiné avec des crayons de couleur qui ont l’arc-en-ciel qu’ils font une fois mis ensemble, toutes les couleurs d’une vie commençante, avec toutes les courbes en elle de ce qui est infini, et se sait tel.

Comme un trait d’union ? Un trait d’union entre l’étoile et l’oiseau, qui sont une même réalité. La poésie de l’auteure dans son mystère l’indique. Un trait d’union qui est un point. Un point comme un soleil.

La poésie de Marguerite Clerbout résonne, mais résonne comme une lumière quand elle cogne les ailes des oiseaux.

L’auteure fait cheminer une voix vive qui entrelace entre elles les choses, entre eux les êtres.

Elle n’impose jamais rien par le langage mais toujours ses vers nous présentent l’ouverture possible pour que nous chahutions nos habitudes, dans le tissu du visible, mince déchirure que les vers désignent plus qu’ils ne l’accomplissent et au travers de laquelle coule comme cire la lumière.

Ses vers se présentent entre chant et aphorisme, suspendus à la tendresse de la musique et à l’intensité d’un vrai regard posé sur les choses pour les accompagner dans leur mystère, sans jamais chercher à les apprivoiser.

Sa voix s’attache au plus infime comme au plus démesuré. Elle chemine jusque dans le ciel pour y cueillir l’impalpable, à savoir les étoiles. Pour approcher l’inapprochable à savoir les oiseaux en plein vol, sans jamais les détacher de leur vol. Les approcher pour les accompagner dans le continu de leur vol. Les accompagner pour s’ouvrir au lumineux en désignant le vol en eux qui ne cesse jamais d’être ce qui est recommencé.

Et toujours, s’il s’agit d’entrevoir le mystère au sein des choses les plus habituelles, c’est pour faire que notre regard soit en accord avec la douceur du vraiment céleste, de ce divin que l’on croit être toujours en partance, toujours échappant, mais qui en réalité se tient en étreinte avec ce que l’on peut voir, à chaque instant. De ce que l’on peut vivre, à chaque instant.


« N’oublie pas les oiseaux

pour ne pas perdre

ce qu’il y a de céleste dans tes yeux »


Comment la voix peut-elle donner à percevoir l’impalpable, être proposition faite à nos habitudes pour qu’elles s’ouvrent à la lumière de ce qui jamais ne sera notre quotidien et qui pourtant transcende celui-ci et en le transcendant l’habite plus sûrement que le désordre ordonné de la danse de nos gestes de chaque jour ?

Par les silences, qui sont donnés à entendre, à vivre, à ressentir, au moyen des blancs qui font que les mots ne s’épousent pas mais tiennent en douce étreinte l’impalpable qui est la lumière de ce qui nous abrite, sans que nous le sachions, toujours si hâtifs dans nos craintes, – et perce en nous. Sans blessure. Les belles illustrations de Marthe Ansiaux accompagnent ces silences sans jamais chercher à les combler par une signifiance qui nous serait imposée.

Il faut avoir la chance de découvrir l’écriture manuscrite de l’auteure pour voir à quel point les mots se tiennent dans le blanc et le font résonner très délicatement comme une branche de roseau frapperait doucement un très ancien et très immense gong.

Si nous nous tenons au point de jonction entre le silence et la parole, là où la poésie perce, là où celle de l’auteure chemine, alors, nous vient au cœur la certitude que c’est le moment, à chaque instant, le moment précisément d’être, d’apparaître, d’être en accord avec soi et en accord avec le monde, dans la plus grande douceur possible, qui nous attrape comme les ailes d’un oiseau attrapent l’air dans son vol, pour que jamais rien ne soit forcé, pour que soi ne soit jamais outrepassé par soi.


« Apparaître

dans les bois

Pluie d’étoiles dans le recueillement des oiseaux

rejoindre les silences

les silences d’oiseaux dans les bois

Pluie d’étoiles

Apparaître »


Si dans chaque silence apparaissent des pluies d’étoiles, c’est parce que chaque instant même le plus infime est plein de promesses qui jamais ne seront vraiment forcées, entièrement abritées dans nos vies, que nous ne pouvons qu’apercevoir, toute une vie ne pouvant suffire pour que nous soyons en accord avec un seul brin de lumière.


« Matin

Le monde

léger comme une montagne dans

ses fleurs

L’oiseau passe

et tout s’éloigne »


Et en même temps, il est possible, même alors que le monde s’éloigne dans un chagrin, lorsque le regard n’est pas vraiment habité par notre lumière qui est aussi la lumière du monde, d’être là, de continuer d’apparaître, à chaque instant de nous qui est un instant du monde, jusque dans la nuit.

Il est possible d’être dans le proche, et de porter nos yeux très loin de nous pour laisser venir le lointain, comme viendrait une chose aimée, une chose dont nous ne savons rien pourtant. Une chose que nous aimons avant de pouvoir l’aimer.

Laisser venir, en nous déshabillant de nos craintes.

Etre face à ce qui nous est le plus étranger pour le laisser venir sans brusquerie jusque dans notre cœur.


« L’étang

l’étoile

Accueillir

accueillir le plus lointain, l’étoile

vivre une nuit d’une étoile »


L’une des grandes forces de l’auteure est de parvenir à faire que sans que jamais rien ne soit forcé, dans une danse immobile des mots et des silences qui est d’une infinie douceur, puisse être approché l’inapprochable lointain et puisse apparaître l’oiseau avec son vol, l’étoile avec son chant, la lumière avec son mouvement, la nuit avec sa texture.

Jamais saisies, les choses apparaissent dans leur mouvement même, dans leur singularité. Et nous emportent. Au quotidien. Comme nous emporte, comme nous porte la poésie de Marguerite Clerbout.


Matthieu Gosztola


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A propos de l'écrivain

Marguerite Clerbout

Née à Laon dans le nord de la France, lieu qu'elle n'a jamais quitté, Marguerite Clerbout a longtemps exercé une activité d'exploitante agricole. Dans les dernières années de sa vie, elle s’est consacrée exclusivement à la poésie. Elle est décédée en 1997.

A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com