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Monologues de l'attente – Hélène Bonnaud (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 27.02.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Jean-Claude Lattès

Monologues de l'attente – Hélène Bonnaud novembre 2019 – 176 pages – 18 euros

Edition: Jean-Claude Lattès

Monologues de l'attente – Hélène Bonnaud (par Cyrille Godefroy)


Sept personnages se dévoilent durant ce moment particulier de l'existence, ce moment où le temps, suspendu, ne coule plus, ce moment où entre en nous autre chose que des bruits courants ou des velléités utilitaristes, ce moment où l'ennui fore dans la psyché, y révélant parfois des gisements de désir ou des sources cicatricielles : l'attente.

En l'occurrence, Hélène Bonnaud se penche sur l'attente précédant la séance de psychanalyse, terme ayant revêtu depuis sa naissance il y a plus d'un siècle une aura particulière, un peu solennelle et ronflante, parfois aussi sujet à d'épaisses badineries. In fine, cette exploration du sujet découle d'un souci élémentaire de se connaître soi-même, prescription de la sagesse antique relayée par Socrate et sa maïeutique, puis par Montaigne qui indique que « tout homme porte en lui la forme entière de l'humaine condition. » Se connaître un peu mieux, se découvrir, affleurer ses fragilités et ses fêlures, identifier les ressorts qui nous animent en profondeur, et surtout approcher le farouche inconscient, concept nouveau depuis Socrate et Montaigne, et que Lacan définit ainsi : « L'inconscient est ce chapitre de mon histoire qui est marqué par un blanc ou occupé par un mensonge : c'est le chapitre censuré. »

Là où les psychotropes ne servent que de palliatifs passagers quant à la résolution d'un malaise, d'un mal-être ou d'un mal d'amour, la parole semble apporter un réconfort, une consolation voire une délivrance. Loin du babil ordinaire, fonctionnel ou futile, la parole psychanalytique, par le lien spécial empreint de confiance unissant l'analyste à l'analysant, pose un baume apaisant, ne serait-ce qu'en colmatant le déficit d'écoute et de considération, fort répandu au sein de notre société techniciste et productiviste : « L'analyse donne du poids à la parole de chacun. » On m'écoute, donc je suis. Par ce rapport étroit teinté de neutralité bienveillante, l'analysant touche au sentiment d'exister, autrement que par le divertissement, la poursuite d'objectifs, la compétition ou l'emprise sur l'autre, simplement en étant lui-même, en exprimant sa vérité, en effeuillant ses états d'âme : « L'analyse, c'est vraiment le lieu où je peux me déverser de mes découragements, de ma déception, de ma rage. » Cette parole analytique s'avère si précieuse que l'analysant peine souvent à l'interrompre, à rompre avec elle.

« Nous sommes des à-coté de l'amour, des à-côté de la vie aussi sans doute. » À une période de leur parcours, ces sept personnages abîmés de l'intérieur ont entrevu leur vérité : ils se sont rendus compte que la façade proprette et rutilante qu'ils s'étaient construite au prix d'efforts soutenus n'était que poudre aux yeux, que leur fringant statut social acquis chèrement dissimulait un vide, que leur obéissance assidue à la conformité et à la dignité ne désamorçait pas leur angoisse ni leur souffrance, que leur cavalcade éperdue en forme d'impasse ne prévalait plus sur leur besoin d'être écouté, compris et aimé, que leur engagement dans le monde ne suffisait plus à les tenir debout, que la carapace qu'ils s'étaient forgée à leur cœur défendant afin de se prémunir contre l'âpreté de la vie entravait leur liberté de mouvement. Il ont simplement pressenti qu'ils passaient à côté de quelque chose dans leur existence : « Quand j'ai commencé mon analyse, je l'ai fait essentiellement parce que, de ma liberté, je ne pouvais pas en jouir. Jouir de ma liberté de parler, de me déplacer, d'aimer, de travailler, d'écrire et de savoir. Et je ne trouvais pas comment faire pour m'extirper de mes empêchements et tortures du moindre choix, de l'aliénation qui enferme, du désir qui prend le chemin opposé. »

Après plusieurs années d'analyse, ces sept personnages se sont défaits de leur noviciat en matière de références psychanalytiques. Ils maîtrisent correctement les concepts freudiens et lacaniens ce qui rend leurs monologues en forme de prose oralisée, entre anecdotique et intime, édifiants à de multiples égards. Grâce à ce travail sur eux-mêmes, ils ont passablement éclairci leur zone d'ombre, hissé à la conscience une part de cet inconscient qui les manipulait sans vergogne. Ils ont percé l'abcès de leur narcissisme, de leur arrogance ou de leur volonté de toute-puissance, acceptant plus aisément leur fragilité d'être humain. Ces sujets supposés savoir ont démêlé l'énigmatique et approché l'essentiel, à l'instar de cette femme refusant de procréer car son « corps est encore trop fermé à la vie, au désir de vie », à l'instar de cette autre femme qui a saisi l'influence cruciale du regard et du désir masculins sur son mode de fonctionnement : « Presque du jour au lendemain, j'ai su que le regard d'un homme me ferait plus vivante que tout le reste... C'est le plus extraordinaire pouvoir que j'ai rencontré ».

Ferdinando Camon, Irvin Yalom, Marie Cardinale, et plus récemment Dominique Dyens, se sont eux aussi frottés à la fiction psychanalytique. Chacun à sa façon a mis en scène une analyse, laquelle « est à l'homme ce qu'une guerre civile est à l'État » (La maladie humaine. Ferdinando Camon). Dans Les mots pour le dire, Marie Cardinale décrit avec une âpreté et une sincérité déroutantes l'accouchement aux forceps que constitua sa talking cure, le chamboulement moral qu'engendra le déchiffrement de ses affres névrotiques et la remontée acide de ses affects fossilisés, préalables nécessaires à la désaliénation. Elle y relate la souffrance à exister qui l'encouragea à résister puis à se rebeller contre ce qu'elle appelait le dressage social : « Maintenant que, dans le fond de l'impasse, j'avais fait l'inventaire du gâchis, maintenant que je me rappelais, précisément, les détails du minutieux lavage de cervelle auquel j'avais été soumise et grâce auquel j'étais devenue à peu près digne de ma mère, de ma famille, de ma classe, maintenant que je savais, que je découvrais la supercherie par laquelle ces supplices avaient été pratiqués et endurés jusqu'au bout, pour l'amour, l'honneur, la beauté, le bien, que me restait-il ? Le vide. Qui étais-je ? Personne. Où aller ? Nulle part. »

Et si l'existence commençait véritablement à nulle part...

Cyrille Godefroy

Hélène Bonnaud est psychanalyste et membre de l'École de la Cause freudienne. Auteur de deux essais : L'inconscient de l'enfant et Le corps pris au mot

 


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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).