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Maman Vs Plouc-la-Ville

Ecrit par Sana Guessous 04.08.12 dans Ecriture, Récits

Maman Vs Plouc-la-Ville

Sans doute l’événement le plus cocasse de la semaine. Je longe tranquillement la côte, m’attardant tantôt sur l’écume des vagues, tantôt sur des enfants d’une dizaine d’années, dormant à même le sol, emmitouflés dans de petites couvertures trouées et grelottant de froid. La folle crinière de ma mère flotte sur son front soucieux. Je lui raconte l’essentiel de mes échanges avec un journaliste de la Gazette du Maroc, qui m’a certifié que le huitième congrès international de l’église évangélique américaine s’articulerait en septembre prochain autour de notre pays. Que les évangélistes ambitionnaient de convertir 10% de la population du Royaume à l’horizon 2020. La voiture repose à quelques mètres du Lido et nous avons déjà parcouru toute la distance séparant l’hôtel Riad Salam du KFC. Trois énormes silhouettes se profilent sur les petites bosses du trottoir. Le temps de m’exclamer en un « Salut ! » agacé à la vue de ce même reporter que j’ai laissé « flasher » à la rédaction il y a une heure, que le trio de faces de fouine nous dépasse de quelques centimètres. Les sifflotements fusent, le darija est tordu dans tous les sens, le suc des compliments les plus libidineux m’est déroulé sous les pieds, tel un tapis de clous. Ma mère s’arrête et m’immobilise dans une empoignade sans équivoque. Bon. J’en profite pour scruter les Unes de la Yellow Press arabophone. Les ploucs s’engagent dans le kiosque et tripotent des sacs de chips en me regardant de la manière la plus « parlante » qui soit. Maman, ou le Dragon, pour changer un peu, m’arrache presque un lambeau de chair en reprenant sa course effrénée vers la voiture.

– Quelle bande de salopards ! Quand je pense que je t’ai « arrosée » ma vie durant, que je t’ai pétrie et modelée comme une argile noire pour faire de toi la fille que tu es…

– Maman…

- Je t’affuble d’un tutu de ballerine, je te livre en pâture à des profs névrosés pour que tu apprennes à te tenir droite, à marcher avec distinction, à être raffinée…

– Maman… Ce n’est rien… Arrête…

– Je te reprends quand tu dis des conneries, je te fabrique pour la planète Rose, et voilà qu’une confrérie de salopards de machos de merde osent te manquer de respect comme ça, alors que tu es avec ta mère !

– Maman !

– Tourne-toi, que je voie un peu ce qui ne va pas. Elle me fait pivoter et plonge ses sourcils froncés dans le moindre recoin de mon pantalon, de mon manteau. Efface-moi ce rose sur tes pommettes, là.Je m’exécute. Les enfoirés, les imbéciles, les bouseux, les trous du…

– MAMAN !

Le Dragon s’arrête net. « Montre-les moi », dit-elle, furieuse. Je les lui montre et louche simultanément vers deux keufs, postés au milieu du rond-point. Le sac vole dans les airs et en deux temps trois mouvements, elle a déjà le poing vissé dans le col d’un des ploucs. Plouc n°1 n’en revient pas qu’une petite dame qui fait la moitié de sa taille l’agresse de la sorte.

– Espèce d’enflure, on ne t’a pas encore dit qu’une nouvelle loi a été votée et que tu encours désormais jusqu’à deux ans de prison dès que tu te mets à raisonner avec ce qu’il y a sous ton froc ?

– J’t’assure, madame, je ne l’ai pas regardée ! S’il te plaît, lâche-moi, madame !

– Non, tu ne l’as pas regardée, sale raclure de chiottes. Tu l’as suivie pendant un quart d’heure, le temps qu’on traverse toute la côte en courant. Ta fratrie réunie n’a pas fait la moitié de ses études, et tu oses la draguer. Je vais t’apprendre à viser plus haut que ce que toutes tes espérances te permettent de faire, salopard de pisseur de merde !

Et c’est là que j’hallucine réellement. De son autre main, le Dragon lui assène une claque bruyante, mémorable, extraordinaire. Les policiers arrivent en se dandinant doucement sur la chaussée. Plouc n°1, 2 et 3 prennent leurs jambes à leur cou et détalent en roulant des yeux effrayés vers ma mère. Une dame armée de son mari se répand en injures : « Je vous jure, madame, que si vous les aviez entraînés au poste, j’aurais témoigné pour vous. Je les ai entendus débiter leurs conneries, vous avez bien fait, madame ». Le Dragon me prend par la main et marche frénétiquement vers le Lido. « Quand on passe sa vie à voyager entre la maison et le conservatoire pour bien éduquer ses enfants… Et que des idiots se permettent ce genre d’agissements, franchement, on se dit qu’on aurait dû sacrifier solfège et danse classique pour trois bonnes heures hebdomadaires de judo et un garde du corps ».

– Maman…

–     Ça me met hors de moi ! Ça m’emmerde, ça me…


Sana Guessous


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A propos du rédacteur

Sana Guessous

 

Rédactrice

 

Journaliste marocaine