Identification

Le monde est mon langage, Alain Mabanckou

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 31.10.16 dans La Une Livres, La rentrée littéraire, Critiques, Les Livres, Essais, Grasset

Le monde est mon langage, août 2016, 320 pages, 19 €

Ecrivain(s): Alain Mabanckou Edition: Grasset

Le monde est mon langage, Alain Mabanckou

 

Après un retour au pays relaté dans Lumières de Pointe-Noire et le récit Petit Piment creusant l’histoire congolaise, Alain Mabanckou nous revient avec un essai foisonnant où il dresse avec maestria les portraits de citoyens du monde francophone et où se lit le sien, reflété par ces nombreux et chaleureux miroirs.

Qu’il s’agisse d’écrivains reconnus, d’un philosophe de la rue ou du seigneur parisien de la Sape, d’un ami d’enfance ou des anciens de la famille, chacune de ces personnes, rencontrées aux quatre coins du monde, apporte son regard sur le langage, la littérature, pense et vit ses mots. L’ouvrage passionne. L’auteur prête « l’oreille à la rumeur du monde » : il recueille les paroles, les émotions et les retransmet en autant de courts chapitres ; permettant ainsi à la lecture d’aller à son rythme, au gré de l’envie du moment ; donnant à chacun la place centrale le temps de quelques pages tout en reliant, de façon habile, les différents protagonistes de cette pièce jouée partout dans le monde.

La présentation circonstanciée d’un Glissant, d’un Camara Laye ou d’un Tony Laferrière s’avère riche et singulière, comme celle des grandes romancières francophones, Aoua Keïta, Awa Thiam, Aminata Sow Fall, Mariama Bâ. Rabemananjara, Labou Tansi, Rachid Boudjedra, Edouardo Manet, Bessora, etc. Des auteurs méconnus s’avancent, les écrivains consacrés sont célébrés ou égratignés avec la même pertinence. Une des grandes forces de l’ouvrage étant de faire entendre les voix, la pensée mise en mots. Et avant tout Alain Mabanckou donne sa version, défend les auteurs qu’il aime, pose les fondements de sa vision de la littérature. Or cette voix mérite d’être écoutée, comme ses propos d’être réfléchis, discutés.

« La poésie a pris un autre visage. Elle est récit, accompagne la prose, lui prend la main, la séduit, la rend grave, profonde, sinueuse mais virulente afin de traverser le marasme dans lequel s’est empêtré le roman contemporain. Là où certains vantent l’oralité d’un texte, sa dimension philosophique, moi j’y vois de la vraie poésie, celle qui redonne à l’écriture le tumulte, la nervosité, ingrédients nécessaires à une œuvre réussie ».

Les anecdotes sont toutes plus savoureuses les unes que les autres. On entre dans la genèse d’un livre, d’une vocation d’écrivain. On quitte une partie de foot pour se retrouver à la table d’un géant de la littérature ou dans un bar enfumé à polémiquer sur la politique et l’écriture. Et de page en page, s’écrit une littérature vivante, humaine et protéiforme. Comme le parcours d’un grand écrivain, devenu celui qu’il est, devenant celui qu’il a à être, grâce à toutes ces rencontres, à toutes ces voix fabuleuses.

« Tchicaya U Tam’si est en moi parce que je sais de quel arbre je descends, parce que je me nourris de la cendre et du pain, parce que j’aime les sonorités de l’arc musical, parce que j’ai goûté aux fruits si doux de l’arbre à pain, parce que j’ai senti une horde de cancrelats et de phalènes effleurer ma peau, parce que j’ai vu une colonie de méduses échouer sur la grève de la Côte sauvage de Pointe-Noire à l’époque où nous guettions les pêcheurs béninois qui revenaient de leur besogne nocturne, et parce que j’ai toujours entendu crépiter le feu de brousse qui m’incite à écrire, à écrire encore et encore, à dessiner un Congo qui n’est pas toujours à cheval sur l’équateur, un Congo dont le nord est au sud et dont le sud est au nord ».

Alain Mabanckou mène son ouvrage avec détermination. Il fait table rase de la littérature francophone ou « afropolitaine », des « auteurs noirs » ou « auteurs du sud » pour poser les fondements d’une littérature à l’échelle du monde. La littérature d’expression française existe en France, en Amérique, en Afrique, aux Antilles… Elle est la voie d’expression d’auteur(e)s d’origines diverses, parfois sans liens avec l’univers francophone au départ. Ce langage commun ressemble au fleuve nourri de ses innombrables affluents, métamorphosé chaque jour par les apports et influences de chacun d’eux. De cet assemblage disparate, toujours en mouvement, naît une langue sans cesse renouvelée. Succédant aux premières générations, celles « des voleurs de langue », les détenteurs de ce langage peuvent vivre pleinement leur légitimité.

« J’écris pour dépasser ma négritude et élever ma prière à mes ancêtres les Gaulois ; Gaulois de toutes les races s’entend, de toutes les langues, de toutes les cultures. Car c’est pour moi que Montaigne s’est fait amérindien, Montesquieu persan, Rimbaud nègre. C’est pour m’aider à déchiffrer l’Afrique que Shakespeare a fait jouer ses tragédies, que Maupassant m’a légué ses nouvelles… » (Henri Lopès, Ma grand-mère bantoue et mes ancêtres les Gaulois, 2003).

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


  • Vu : 3137

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Alain Mabanckou


Alain Mabanckou, romancier, poète, est né au Congo-Brazzaville en 1966. Après avoir vécu en France pendant une quinzaine d’années, il réside maintenant aux Etats-Unis où il fut d’abord invité comme écrivain en résidence en 2002. Il est professeur de Creative Writing et de littérature francophone à l’université du Michigan-Ann Arbor. Il est l’auteur de cinq romans, de plusieurs recueils de poèmes, ainsi que de nouvelles. Il a reçu en 1995 le prix de la Société des Poètes Français et en 1998 le Grand Prix littéraire de l’Afrique noire. Verre Cassé, roman paru au Seuil en janvier 2005, a été finaliste du prix Renaudot 2005, et a été récompensé par trois distinctions : Le Prix du roman Ouest-France-Etonnants-Voyageurs 2005 ; Le Prix des Cinq Continents de la Francophonie 2005 ; Le Prix RFO du livre 2005. Mémoires de porc-épic, paru au Seuil en 2006, a reçu le Prix Renaudot 2006 (Source : Editions du Seuil).



A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

Lire tous les articles de Myriam Bendhif-Syllas

 

Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.