Identification

Le Ciel dans la peau, Edgar Chìas

Ecrit par Marie du Crest 03.12.13 dans La Une Livres, Critiques, Amérique Latine, Les Livres, Théâtre

Le Ciel dans la peau, traduit de l’espagnol (Mexique) Boris Schoemann avec la collaboration Pierre Losson, éditions Le miroir qui fume, N°7, 94 p. 11 €

Ecrivain(s): Edgar Chias

Le Ciel dans la peau, Edgar Chìas

 

Martyre de femmes


Le texte de Chìas s’ouvre sur des citations ironiques et terribles de deux auteurs mexicains : celles de la romancière féministe, Rosario Castellanos, et du poète Eduardo Lizalde, qui semblent nous préparer au pire. L’auteur nous donne aussi « un mode d’emploi » à notre lecture et définit en quelque sorte la nature de son œuvre : « un récit à plusieurs voix ». Il laisse le metteur en scène à venir, libre face à son texte. Le petit volume apparaît sous la forme d’un texte constitué de blocs de courts paragraphes et ici et là de paroles au style direct, surtout celles de personnages secondaires, que quelques titres interrompent, sur le mode du chapître en caractères gras et en lettres capitales, mais peut-être plus symboliquement comme les « stations d’un chemin de croix tragique » : le premier titre est AU COMMENCEMENT (souvenir de la Genèse sans doute) auquel répondra à la fin : Au COMMENCEMENT ETAIT.

La voix principale que nous entendons est celle d’un « tu », vestige d’une conscience en train d’agoniser ou bien celle d’un Dieu – narrateur s’adressant à elle. D’une certaine manière, les deux voix se superposent. Celle à qui « tu » parle parce qu’elle ne peut plus dire « je » est une toute jeune femme, qui comme tant d’autres au Mexique est violée, laissée pour morte simplement parce qu’elle est une femme. On compte en effet par dizaines de milliers les « féminicides » dans le pays depuis le début des années 2000, au point que le phénomène a été officiellement défini par les textes juridiques. Chìas nous fait entendre l’atrocité, toute l’atrocité qui agit sur le corps, le mutile, le détruit. Tout commence donc à l’hôpital où la survivante se retrouve. Il s’agit bel et bien de l’anatomie médicale de la violence et de la mort à venir, inéluctable dans la salle d’opération. L’introït sera redit à la fin du texte.

Page 12 et pages 85 et 86 : un silence bourdonnant résonne dans ton oreille gauche. L’autre ne répond pas. Tu la laisses tranquille. Une petite chaleur grésillante monte dans ta poitrine plate, s’étend et te tache le T-shirt sale et blessé. Tu te rends compte que ta peau, ta chair et toi avez assez de plus en plus froid…

Un peu plus loin, la vie qui s’en va peu à peu jusqu’au dernier souffle, revient une ultime fois :

Tu respires et fff (p.13 et p.87)

Les mots lancinants de douleur intense suivis de points de suspension sont les seules choses que le langage puisse traduire. L’agonie s’achève là où la mort advient comme un apaisement : Te libère … (répété trois fois) à la fin du texte.

Cette voix féminine a un nom, un prénom, Odile Luypat : elle est seule et « toute », semblable à ses sœurs de douleurs qui, dans une ville mexicaine dont nous ignorons le nom, même si nous pouvons penser à la sinistre Ciudad Juàrez au nord du pays, circule en autobus pour aller au travail ou à l’école et doit traverser, le soir venu, une zone dangereuse entre l’arrêt du bus et son domicile. La seule façon de s’évader de cet enfer, c’est la lecture, l’histoire de Personnage Principal qu’elle pourrait être. Elles se ressemblent tant au fond :

p.13 Tu continues ta lecture

Personnage Principal prit le temps de lire le texte durant le trajet pour rentrer chez lui.

Le livre parle du désir du roi pour Personnage principal qui a le malheur d’avoir un visage ingrat. Récit presque oriental d’une Shéhérazade et du roi Sharyar mais tellement plus cruel et sombre au cœur d’un harem violent (p.62 et suivantes). Personnage principal a un talent d’écrivain, mais à quoi bon quand il faut se soumettre. Les femmes ne peuvent pas être libres, avoir une juste place dans la société. Le livre apprend cela à la voix, à celle qui va mourir.

Dans le bus, il y a l’Ennemi. Elle le repère durant ses trajets :

Il te regarde. Tu te rends compte à nouveau qu’il est là. Mais plus près maintenant. Il te sourit et ne te quitte pas des yeux. Tu le trouves pas mal, il a l’air propre et intéressant. Mais pourquoi il te suit ?

Chìas fait entendre l’autre voix, celle du prédateur masculin, de « l’homme de la ville » (cf. LE RESTE EST PAYSAGE), de cette ville infernale, gangrénée par la violence sous toutes ses formes. Il appartient « à la maison de la peur ». Elle l’a fait, le constitue tout entier et il y a les femmes qui ne sont pour lui que « des putes, pauvres et connes ». Chìas écrit le viol et le meurtre tels que l’assassin les imagine à coups de phrases courtes implacables, insoutenables qui décrivent tout, là encore chirurgicalement :

Elles sucent mieux si elles ont pas la bouche défoncée… (p.43)

Et il met son délire à exécution. Elle n’a pas compris quel danger il représente pour elle, celui qu’elle a déjà croisé dans le bus. Elle le suit finalement et subit à son tour tous les agissements de son tortionnaire : être tirée par les cheveux, être étouffée par sa culotte, avoir les tétons arrachés, être pénétrée. Et l’insulte de pute assénée (p.84-5) comme une atrocité supplémentaire. Tout lui revient en mémoire, comme si sa pauvre vie ressurgissait alors avec l’aube, lorsque l’Autre l’a abandonnée dans un lieu de nulle part mais dans la simplicité poétique, cosmique et l’éclat des mots qui lavent la salissure qui lui a été faite et qui donne son titre à la pièce :

Le matin et son chant de prismes rompent l’obscurité. Tu sens le ciel dans ta chair, dans tes yeux fermés, dans ta peau…

Le ciel dans la peauc’est la seule chose qui te reste… (p.86)

Tout comme Personnage Principal mais au prix de sa mort, Odile est devenue pur langage, langage purifié. La voix féminine de Chìas témoigne des horreurs commises contre les femmes au Mexique, mais aussi dans d’autres pays d’Amérique centrale. Elle incarne plus encore un chant universel de souffrance, chant de celles qui sont méprisées, réduites à l’état d’objet sexuel, martyrisées parce que femmes. En décembre 2012, une jeune indienne, accompagnée de son ami, connut un sort abominable dans un autobus de nuit à Dehli. Elle ne survécut que quelques semaines, dans une clinique de Singapour, à ses terribles blessures. Chìas avait écrit son texte en 2004.

El cielo en la piel a été créé à Mexico en 2004 au Teatro La Capillo, avec plusieurs comédiens. En France, dans le cadre de l’année du Mexique en 2011, Anaîs Cintas avait travaillé sur le texte pour le monter. Le projet a été arrêté en raison de l’affaire Florence Cassez et de l’annulation par la France des manifestations prévues à l’occasion. En 2013, Anaîs Cintas et la compagnie Les Montures du temps reprennent son travail de mise en scène avec une comédienne d’origine mexicaine, Odile Laura, qui est seule sur le plateau, jouant toutes les voix. Le texte a été présenté en octobre d’abord à Villeurbanne, puis sera donné à Grenoble du 7 au 9 novembre, et repris au théâtre des Ateliers à Lyon du 13 au 23 novembre.

 

Marie Du Crest

 


  • Vu : 2139

Réseaux Sociaux

A propos de l'écrivain

Edgar Chias

 

Edgar Chìas est né en 1973 à Mexico. Il est à la fois comédien, dramaturge, traducteur et critique. Il dit que le théâtre l’a sauvé. Il est l’un des représentants de la scène contemporaine mexicaine au même titre que Sabina Berman, Ximena Escalante ou Itzel Lara enfin accessibles en traduction française sous l’impulsion du centre culturel mexicain à Paris et de la maison d’édition Le miroir qui fume. Ses œuvres sont jouées en Europe et en Amérique latine. Chez le même éditeur : Heures de nuit, traduit de l’espagnol (Mexique) par O. Mouginot et Adeline Isabel-Mignot, 2012.

 

A propos du rédacteur

Marie du Crest

Lire tous les articles et textes de Marie Du Crest


Rédactrice

Théâtre

Marie Du Crest  Agrégée de lettres modernes et diplômée  en Philosophie. A publié dans les revues Infusion et Dissonances des textes de poésie en prose. Un de ses récits a été retenu chez un éditeur belge. Chroniqueuse littéraire ( romans) pour le magazine culturel  Zibeline dans lé région sud. Aime lire, voir le Théâtre contemporain et en parler pour La Cause Littéraire.