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La Saga de Jeanne d’Arc, Mark Twain (par Myriam Bendhif-Syllas)

Ecrit par Myriam Bendhif-Syllas 21.05.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, USA, Wombat

La Saga de Jeanne d’Arc, avril 2019, trad. anglais (USA) Patrice Ghirardi, 576 pages, 25 €

Ecrivain(s): Mark Twain Edition: Wombat

La Saga de Jeanne d’Arc, Mark Twain (par Myriam Bendhif-Syllas)

 

Double surprise au programme de cette recension. Parcourant les collections humoristiques et satiriques des éditions Wombat, à la recherche d’un prochain livre hilarant et caustique, surgit un titre consacré à Jeanne d’Arc ; les Wombats seraient-ils tombés sur la tête… et dans un bénitier ? Étrange. La curiosité s’installe. Là, deuxième rebondissement : l’auteur de cette saga est Mark Twain. Tom Sawyer au milieu des batailles de la Guerre de Cent Ans. Voilà bien un objet littéraire non identifié à découvrir.

Avec une certaine méfiance et attendant la chute, inévitable, dans un autre registre, la lecture débute. Mais nulle trace d’humour, pas la moindre ironie, le célèbre conteur se consacre bel et bien à retracer l’épopée de cette jeune fille au destin extraordinaire. D’un bout à l’autre de son épais roman, un chant d’amour se fait entendre et finit par emporter le lecteur par ses poignants effets.

C’est durant un long séjour en Europe (1891-1895) que Mark Twain rédigera son roman. Son héroïne l’accompagne depuis toujours : fasciné jeune par la lecture de l’essai que lui a consacré Jules Michelet, il trouve l’occasion d’approfondir ses sources durant son voyage en France et se rend aux Archives nationales. Il consulte en particulier les Minutes des procès de condamnation et de réhabilitation de Jeanne d’Arc, que venait de publier Jules Quicherat, et qui balaye selon lui toutes les biographies existantes jusqu’alors. Son œuvre constitue un habile mélange de vérité historique et de fiction, d’histoire et de merveilleux, d’épopée et de poésie.

Twain avance sous le masque de Louis de Conte, jeune noble ami d’enfance et futur compagnon d’armes de la Pucelle, personnage réel qu’il transforme en narrateur, donnant ainsi à son récit son authenticité et sa tonalité singulière. C’est à travers les yeux de Louis que nous voyageons dans cette époque plus que troublée, à travers ses émotions que nous vibrons dans le fracas des batailles mais aussi lors des grands moments de tension du parcours incroyable de la bergère devenue chef des armées d’un roi de France.

L’évocation de l’enfance des personnages est particulièrement réussie et émouvante. Elle irrigue l’ensemble du récit de sa nostalgie et de sa féérie. Car les jeux des petits villageois de Domrémy ne sont rien moins que païens. Si tous révèrent le curé, ils restent les descendants de peuplades vénérant la Nature. Ils sont tout spécialement attachés à un arbre, l’Arbre Fée de Bourlemont qui est réputé pour apparaître en rêve afin d’annoncer les décès prochains. Cet Arbre sera le rappel de leur pays et de leurs souvenirs pour ceux qui deviendront les hommes de la maison de la Pucelle. Une joyeuse bande se partage entre jeux, devoirs et courses dans les forêts. Ils respectent les fées qui les côtoient sur ces terres. Jeanne démontrera son talent oratoire et sa force de persuasion en les défendant face au curé du village. Tout son caractère se manifeste déjà dans ce dialogue où sa bonté, sa détermination farouche, sa piété, la distinguent de ses camarades.

Mais ce bonheur originel s’affronte aux réalités de la situation de la France. Scindée en deux par la Loire, celle-ci est partagée entre une partie nord occupée par les Anglais et un sud fragile, offert à celui qui saura le conquérir. Jeanne annonce à Louis qu’avant deux ans la domination anglaise sera rompue et que le monarque sera couronné. À partir de ce moment, elle n’aura de cesse de réaliser cette prémonition, soutenue, conseillée par les Voix qui se font entendre : celle de l’archange Michel, « le chef et seigneur des armées célestes », celles de sainte Catherine et de sainte Marguerite.

« Un regard, un simple regard de Jeanne avait des effets renversants ; il était capable de convaincre un menteur de confesser son imposture, de rabattre l’arrogance d’un homme fier pour lui imposer l’humilité, d’insuffler la bravoure dans le poltron, de mater la témérité du plus brave, d’apaiser les haines les plus féroces, d’imposer le calme et l’obéissance à la passion la plus tumultueuse, de convaincre le sceptique, de rendre l’espoir au désespéré, de purifier l’impur, de persuader… ah ! c’est bien cela ! voilà le mot que je cherchais : persuasion ! Rien ni personne ne résistait à son pouvoir de persuasion ».

Elle a dix-sept ans. Elle s’engage sur la route. Dans son œil brille tantôt « la lueur des batailles », tantôt le regard « voyant ». Elle sait. Ce qu’est sa mission et comment la mener à bien. Elle sait ce que d’autres mettent des décennies à apprendre : la stratégie militaire, les techniques d’artillerie. Après avoir déployé des trésors de diplomatie, frôlant la divination, Jeanne emporte l’accord des uns et des autres, jusqu’à se trouver face au roi qu’elle convainc à son tour. Puis elle se lance dans la bataille. « En sept semaines, la pucelle de village a terrassé le monstre, qui sévissait depuis quatre-vingt-dix ans. À Orléans, elle lui assène un coup terrible ; à Patay, elle lui brise les reins ».

« C’était un ogre, cette guerre ; un ogre qui, pendant un siècle, a dévoré hommes et femmes de France de ses crocs ensanglantés. Jusqu’au jour où, d’un seul geste de sa main menue, cette enfant de dix-sept ans a frappé l’ogre et l’a abattu d’un seul coup. Ci-gît, sur le champ de bataille de Patay, la guerre de Cent Ans, pour ne jamais plus se réveiller ».

S’ensuit « la campagne pacifique qui a précédé le sacre ». Jeanne traverse le pays ennemi, prenant les villes et forteresses anglaises, sans verser une seule goutte de sang. Après le sacre, Jeanne est empêchée de suivre sa voie. Emprisonnée, elle n’est pas réclamée, elle n’est pas secourue. Un procès d’Inquisition s’engage, où seule, sans soutien aucun, elle fait front face à des théologiens experts et à la volonté de la faire vaciller, de la briser. Le récit des joutes oratoires est l’un des points d’orgue du roman ; Mark Twain y déploie un lyrisme poignant, tout en préservant l’intensité et la véracité des affrontements. Il détaille point par point chaque étape de l’argumentaire des persécuteurs de Jeanne, montrant que tous les éléments de sa vie, ses moindres paroles, sont détournés. La voilà sorcière, sacrilège, magicienne, usurpatrice… L’objectif finit par être atteint : elle finit dans les flammes d’un bûcher.

On retrouve l’esprit de l’écrivain dans les passages consacrés à ceux qui entourent Jeanne, dépeints dans toute leur humanité et dans leurs défauts magnifiques : l’incompréhension et la fierté de son père, les récits emphatiques du Paladin, les jurons de La Hire, la culpabilité et l’impuissance de Noël et de Louis durant le procès final. Il condamne de façon acerbe le roi lâche et apathique, l’évêque Cauchon boursouflé d’ambition, les pratiques hypocrites des docteurs de l’Église, les revirements des foules…

Au terme de cet ouvrage, on reste soufflé par la puissance narrative de Twain, toute réticence balayée par la ferveur d’un homme face à la figure humble et magnifique d’une toute jeune fille qui, de fait, a changé le cours de l’Histoire. De sa fascination, est née une œuvre passionnée, épique, foisonnante qui ne peut que troubler. De toutes les représentations de la Pucelle, la fine jeune fille dépeinte par Mark Twain restera la plus vivace.

Un grand merci pour cette découverte aux éditions Wombat. Continuez à tomber sur la tête ! Saluons également le labeur et la réussite du traducteur qui s’est affronté à cette saga impressionnante.

 

Myriam Bendhif-Syllas

 


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A propos de l'écrivain

Mark Twain

 

Mark Twain, de son vrai nom Samuel Langhorne Clemens, né le 30 novembre 1835 à Florida, Missouri (en) dans le Missouri(États-Unis) et mort le 21 avril 1910 à Redding, Connecticut (États-Unis), est un écrivain, essayiste et humoriste américain.

Après avoir fait une carrière de militaire, été imprimeur et journaliste chez les mineurs du Nevada, il se fait connaître par son roman Les Aventures de Tom Sawyer (1876) et sa suite, Les Aventures de Huckleberry Finn (1885).

 

A propos du rédacteur

Myriam Bendhif-Syllas

 

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Rédactrice

Responsable de la section "littérature jeunesse"

Domaines de prédilection : littérature jeunesse, littérature francophone, documentaires.

Genres : récits, documentaires et albums jeunesse, BD, romans sur l'enfance et l'adolescence, la marginalité.

Maisons d'édition les plus fréquentes : Talents Hauts, Seuil Jeunesse, Sarbacane, Gulfstream, La Boîte à Bulles... Seuil.