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La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 3) (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 20.10.20 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres, Folio (Gallimard), Pays de l'Est, Roman

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai, Gallimard, 2006, trad. hongrois, Joëlle Dufeuilly, 400 pages, 24,50 €

La mélancolie de la résistance, László Krasznahorkai (Partie 3) (par Cyrille Godefroy)

Le parlêtre moderne, orphelin d’une langue intime et tendre

Dans cette délicate édification, le langage tient une place prépondérante, en tant qu’il sert de ciment, de variable d’ajustement entre les « parlêtres », de tampon amortisseur pour les désirs inexaucés de l’enfant sommeillant en nous. Son étiolement ne peut être qu’une plaie pour la société. Deux personnages du roman de Krasznahorkai symbolisent l’appauvrissement langagier, illustré par la sloganisation s’appliquant à leur action : Mme Eszter, dont le mot d’ordre « cour balayée, maison rangée » préfigure les contours d’une hygiénocratie et d’une aseptisation des conditions de vie citoyenne. Suite à la razzia barbare, elle influence en sous-main un colonel de l’armée afin de constituer une commission d’enquête chargée d’éclaircir le déroulement des faits, confondre les instigateurs de ce carnage et réprimer sévèrement la horde de hors-la-loi ayant cette nuit-là « épuisé toutes leurs pulsions destructrices ». Cette harpie arriviste entend créer un ordre nouveau fondé sur une discipline inflexible, et aspire, à la faveur de la peur suscitée chez les habitants par les exactions barbares, à un contrôle et un dressage étroits des consciences, induisant implicitement une servilité plus ou moins volontaire de la masse, à l’instar du conditionnement hygiéniste et liberticide corrodant en ce moment même les démocraties et supposé contrer les effets d’un virus sorti de son trou, mais dénotant surtout une nouvelle fois un système malade dans lequel l’humain se précipite sur des expédients artificiels ou chimiques pour compenser une immunité naturelle dégradée par ses propres conditions d’existence.

Mme Eszter, « ce fossile venimeux », veut régner, s’imaginant vraisemblablement rayonner alors qu’elle ne fait qu’irradier, et ne fait qu’obéir aveuglément, par sa tentative d’embrigadement et d’emprise sur ses congénères, à une pulsion triviale de domination. Cette ambition sans réelle consistance ni freins, cette « ambition dans le désert » (titre d’un roman d’Albert Cossery), laquelle prospère allègrement dans les sphères politique, économique et professionnelle (sous couvert d’idéologie), s’origine probablement à un trou narcissique ou à un manque affectif. Le pouvoir, en tant qu’aphrodisiaque suprême (dixit Henry Kissinger ; Krasznahorkai, lui, évoque « la jouissance du pouvoir ») fascine depuis la nuit des temps l’homo sapiens, incapable de se satisfaire de sa condition ou de demeurer en repos, seul, dans une chambre. Par le pouvoir, l’accumulation de richesse ou l’ascendance sur les autres, il tente désespérément de colmater un manque fondamental. Comme si une carence précoce en soins ou des frustrations non assimilées le poussaient à briguer et à disposer de l’attention qu’il n’a pas reçue, comme si l’absence d’écho à sa petite main tendue l’inclinait à arracher la prérogative de diriger et soumettre d’innombrables petites mains, comme si une demande d’amour et de chaleur non exaucée engendrait un hubris incontrôlable et incurable. Cioran, dont la pensée s’infiltrait jusqu’aux excavations les plus obscures du psychisme humain, outre le fait d’avoir pointé notre servitude à l’espoir et au projet*, a également mesuré la voracité de l’ambition, ce surgeon du vouloir-vivre schopenhauerien : « Je ne connais la paix que lorsque mes ambitions s’endorment. Dès qu’elles se réveillent, l’inquiétude me reprend. La vie est un état d’ambition. La taupe qui creuse ses couloirs est ambitieuse. L’ambition est en effet partout, et on en voit les traces jusque sur le visage des morts ».

Le second personnage, le prince des forains, s’exprime quant à lui par un grognement et un gazouillis primaires et profère un discours mystico-métaphysique fascinant littéralement ses partisans : « Le prince semblait sortir du monde des Ténèbres, là où les règles du monde tangible n’étaient plus en vigueur, un être totalement irréel et inaccessible, car la force magnétique, l’ascendant exceptionnel qu’il exerçait sur les siens, le rang qui lui était conféré excédaient largement ce à quoi un simple monstre de foire pouvait prétendre ». Le magnétisme démoniaque de ce personnage reflète la fascination qu’ont exercée certains hommes de pouvoir sur les foules, exaltant un appétit conquérant et hégémonique, et subséquemment une négation de l’autre. Mais à l’inverse de Mme Eszter, avide d’ordre et de discipline, le prince exalte les appétits les plus simplistes et débridés de l’individu, et « aime quand tout s’effondre ». Aux premières lueurs du roman, dans le train sordide qui ramène chez elle la puritaine Mme Pfaum, « proie abandonnée », Krasznahorkai sème un germe de la bestialité à venir, à savoir la concupiscence décomplexée d’un des barbares dont les yeux rivés au décolleté de la bégueule suintent « de répugnant désir charnel ». Ce regard lubrique insistant, prélude à une tentative de viol, signe la persistance de l’instinct prédateur masculin couplée à une pernicieuse désinhibition.

Quoi qu’il en soit, l’appauvrissement lexical constitue une des failles d’où peut émerger la violence, l’inaptitude à verbaliser correctement favorisant l’incompréhension, le rétrécissement voire la dissolution du lien, nuisant au religare (relier). Entre parenthèses, les religions monothéistes, en reliant l’homme à un Dieu, entité chimérique dérivant d’un besoin réconfortant de père et de protection, d’un rapport unilatéral et rassurant à un idéal, contribuèrent plutôt à opposer et à délier les hommes qu’à les rapprocher, notamment par ses guerres et rivalités picrocholines. Une citation communément attribuée à Goebbels concentre en elle la charge explosive et menaçante de la désagrégation du langage, de la déroute d’une pensée construite, intime et autonome : « Nous ne voulons pas convaincre les gens de nos idées, nous voulons réduire le vocabulaire de telle façon qu’ils ne puissent exprimer que nos idées ». Le nazisme, ainsi que moult calamités historiques, découla lui aussi d’une volonté impérieuse de domination corrélée à des prétentions territoriales et concourant à un conditionnement et un asservissement massifs. La discipline de fer corsetant la société allemande à cette époque (ainsi que tout régime totalitaire), induisant un musellement des consciences, un bâillonnement moral, y compris du sexuel, ainsi que la propagation d’une pensée unique étouffant la singularité du sujet et du désir, ne pouvait en retour que produire une violence, un déchaînement, une catharsis par le crime, le meurtre (légal en temps de guerre), le viol… autrement dit une sorte de carnaval sanglant et tragique. Plus l’énergie vitale s’avère verrouillée et réprimée, plus la menace de décompensation brutale, imprévisible et débridée s’exacerbe ; plus le halo du langage est pâle et rabougri, plus l’homme tend à s’exprimer par la force.

La construction complexe du phraser de Krasznahorkai, quant à elle, est un défi lancé au parlêtre rachitique, un acte subversif intenté à l’empire de la bouillie et de la simplification langagières, une résistance mélancolique et silencieuse opposée à l’impérialisme bruyant de l’image, du borborygme et de l’anathème, un pavé jeté dans la mare saumâtre de la dénoétisation, une sédition scripturale vis-à-vis des gesticulations de l’hydre consumériste et festiviste dont la propension à la jouissance immédiate et décousue se confond avec celle de l’enfant succombant à toutes ses envies, briguant tout et sans délai : « N’oublie pas que les hommes sont comme les enfants qui s’émerveillent devant l’abondance des jouets exposés dans une vitrine » (Albert Cossery, Une ambition dans le désert). La lente élaboration imaginaire et littéraire entreprise par Krasznahorkai se prolonge de roman en roman pour tisser une œuvre colossale se présentant à la fois comme une tentative réussie de ravauder une langue en lambeaux et comme un pied de nez salutaire à la croisade numérique moderne.


A suivre



Cyrille Godefroy



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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).