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L’Invité du miroir, Atiq Rahimi (par Tawfiq Belfadel)

Ecrit par Tawfiq Belfadel 03.04.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Récits, P.O.L

L’Invité du miroir, février 2020, 192 pages, 18 €

Ecrivain(s): Atiq Rahimi Edition: P.O.L

L’Invité du miroir, Atiq Rahimi (par Tawfiq Belfadel)

 

Le Rwanda : miroir de l’humanité

Après le roman Les Porteurs d’eau*, Atiq Rahimi publie chez le même éditeur son nouveau livre : L’Invité du miroir.

En 2018, l’écrivain-réalisateur Atiq Rahimi se trouve au Rwanda pour adapter à l’écran Notre dame du Nil*, roman de Scholastique Mukasonga. Prix Renaudot 2012, le roman relate l’histoire d’adolescentes rwandaises au lycée Notre-Dame du Nil dans les années 1970 ; la haine raciale finit par bouleverser le calme de l’établissement et l’innocence des jeunes filles ; ainsi le roman retrace le schéma complexe du génocide de 1994.

Le récit, L’invité du miroir, est un ensemble de notes et dessins, de poèmes et collages, qu’Atiq Rahimi consignait dans ses carnets lors du tournage du film.

D’abord, l’auteur commence par décrire sa présence au Rwanda, le pays des mille collines. Pour lui, il ne s’agit pas d’un simple séjour professionnel ou d’une découverte de l’exotique, mais d’une rencontre avec l’Histoire, les horreurs du monde (dont celles de son pays natal l’Afghanistan), et l’humanité… Le titre illustre bien cette rencontre, cet appel : L’Invité du miroir. « C’est un appel, une convocation, dirais-je, pour que je regarde et retouche les cicatrices de l’Histoire dans un pays qui, tel un miroir, invite l’humanité à s’y contempler, à découvrir ses blessures, et à se reconnaître dans ses horreurs et ses douceurs ».

Ensuite, il peint un pan de la géographie constitué de collines, de verdure, et du fameux Lac Kivu ; ce dernier patrimoine naturel est devenu après le génocide de 1994 une empreinte d’horreur car tant de victimes y ont été jetées.

Par ailleurs, il insère des personnages, un étranger (JE autobiographique) assis face au lac près d’un vieux qui ne voit rien et n’entend rien mais qui sent tout ; une fille qui nage dans le lac à la recherche de mots ; des pécheurs qui pêchent des mots aussi à la place des poissons ; une femme qui marche en chantant. Ils sont des survivants du génocide, des rescapés de l’horreur.

Le lac a une dimension merveilleuse, philosophique : c’est un miroir de la mémoire et une source de mots. Ainsi, l’étranger venu du pays des milles montagnes entame un dialogue avec le vieux natif du pays des mille collines. De leurs mots différents, les deux tentent de nommer l’horreur pour qu’elle ne revienne pas au monde. L’homme d’ailleurs dit : « Ici, je filme l’Innommable dans le rêve et le cauchemar des anges noirs aux ailes de cygne ». Le vieux d’ici qui incarne la sagesse et la voix des ancêtres dit : « Ici, après le génocide, personne ne meurt… ».

Alors Atiq Rahimi réussira-t-il à « entrer » dans le miroir de l’humanité ou restera-t-il dehors ? Lui l’écrivain-réalisateur, réussira-t-il à nommer l’innommable et à filmer « l’infilmable » ?

Centré sur le génocide, le récit présente aussi quelques éléments socioculturels du Rwanda : des mots empruntés à la langue rwandaise, Imana, le dieu ancestral unique des Rwandais et Burundais, les récits légendaires de la vache (Inyambo) et la chèvre qui créa le chagrin, l’histoire du Lac Kivu, des contes et des traditions… « Dans la tradition rwandaise, un conte ne se raconte jamais de jour, sinon on devient des lézards ».

De temps en temps, l’auteur bascule du Rwanda à l’Afghanistan pour évoquer des souvenirs ou des faits communs entre les deux pays. Les dessins ont un caractère abstrait et donnent au récit beauté et profondeur. Dessiner l’indicible. La langue est parfaitement poétique : bien que courtes, les phrases sont des champs de sens et de beautés. Tout comme Jeanne Benameur ou Beyrouk, Atiq Rahimi orne de poésie sa prose :

 

« Quarante ans de guerre

plus d’un million de morts

plus de cinq millions d’exilés…

Je viens du cauchemar de l’humanité

on commet le génocide des femmes,

des poètes,

des sages,

des amoureux… »

 

Poétique, bref et profond, L’Invité du miroir mêle Histoire et mémoire, sagesse et souvenirs, réalisme et parabole, autobiographie et imaginaire. Ce récit est un poignant hommage aux victimes du génocide rwandais mais aussi à l’humanité entière qui cherche les mots pour nommer les horreurs.

 

Tawfiq Belfadel

 

http://www.lacauselitteraire.fr/les-porteurs-d-eau-atiq-rahimi-par-tawfiq-belfadel)

* Le film Notre dame du Nil est déjà dans les salles de cinéma. Bande annonce : https://www.youtube.com/watch?v=E50E8PJiTMI

 

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A propos de l'écrivain

Atiq Rahimi

 

Afghan de naissance (1962), lauréat du prix Goncourt 2008 pour son roman Syngué sabour. Pierre de patience, Atiq Rahimi est à la fois écrivain et réalisateur. Vivant en France depuis les années 1990, il est l’auteur de plusieurs romans. Et bien qu’il vive en France et écrive en français, il ne quitte pas l’Afghanistan.

 

A propos du rédacteur

Tawfiq Belfadel

 

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Jeune écrivain algérien de langue française, auteur de Kaddour le facebookiste (éd. Edilivre). A suivi des études de Lettres à l’université de Mostaganem.