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Je repasse tout à l'heure

Ecrit par Matthieu Gosztola 30.07.12 dans Nouvelles, La Une CED, Ecriture

Je repasse tout à l'heure

 

Comment ça va ce matin ?

Comment ça va ce soir ?

Comment ça va ce midi ?

 

Le monsieur à barbe qui vient me pose toujours les mêmes questions. Je lui réponds oui. Et je sais que trois minutes après (je compte dans ma tête) il est parti. C’est automatique.

Son record, c’est 4 minutes 45. Et je sais pourquoi. C’est parce que je lui ai posé trois questions.

Les autres personnes qui viennent me voir restent plus longtemps. Ce sont des dames. Elles sont gentilles. Il y a juste une dame qui n’est pas gentille.

Une ou deux.

L’autre, ça dépend des jours.

Et puis, il y a ma famille.

Mais eux, ça ne compte pas. J’ai l’habitude de les voir. Ma mère vient tous les jours. Mon père moins souvent, car il travaille beaucoup, il est en déplacement.

Mon oncle et ma tante une fois par semaine. Mon demi-frère une fois toutes les deux semaines. Ma grand-mère une fois par mois. Seul mon grand-père ne vient jamais.

 

Comment il va ?

Qui ça ?

Papi.

Papi va bien.

Il a mal nulle part ?

Non, tout va bien. Papi va bien.

Quand est-ce qu’il vient me voir ?

Je ne sais pas, mon chéri, là, il se repose, tu sais, il ne peut pas beaucoup se déplacer. Il y a une dame qui vient chez lui tous les jours pour s’occuper de lui.

Comme moi alors ?

Oui, un peu comme toi. Son traitement le fatigue. Il a besoin de beaucoup se reposer.

Tu ne dis pas comme toi cette fois-ci ? Pourtant, tu devrais. Toi aussi, tu as besoin de beaucoup te reposer.

N’importe quoi, maman. Moi, j’ai pas besoin de me reposer. Je suis en pleine forme.

Oui, tu es en pleine forme. Je sais que tu es en pleine forme. Mais tu ne peux pas courir avec ce plâtre.

Ce n’est qu’un plâtre. Regarde, je peux lever la jambe. Je peux la lever très haut. Je peux presque toucher le plafond, si je veux.

Arrête, arrête ça. Tu vas te faire mal. Tu veux bien te tenir tranquille ?

Quand est-ce qu’on me doit me l’enlever ?

Dans trois semaines maintenant.

Tu m’as déjà répondu ça hier.

Alors, trois semaines moins un jour.

J’en ai marre, il me serre. Ça me gratte, et je peux même pas me gratter, c’est horripilant.

Mon pauvre amour…

 

Tu me passes un carré ?

Tu as le choix. Noir amandes, lait noisette, ou blanc crunch. Je sais que tu aimes tous les trois.

Euh, c’est difficile. Je crois que… je vais prendre un de chaque.

 

Tu veux ta PSP ? Je dois y aller.

Je le pose où ton jeu ?

Fais-moi un gros bisou, je repasse tout à l’heure.

 

Comment ça va aujourd’hui ?

J’ai sommeil. Mange ta compote. Allez, fais un effort.

Non, j’en veux pas.

 

Est-ce que ça te fait mal, la perfusion ?

Non, ça va.

Comment ça va ce matin ?

Je suis fatigué.

 

Tu as pas trop mal ?

Non, ça va.

Si tu as encore mal, comme la dernière fois, tu peux sonner, et tu peux aussi avant appuyer là, plusieurs fois, jusqu’à ce que tu n’aies plus mal.

Mais n’appuies pas plein de fois d’un coup, c’est important. Compris ? Tu appuies une fois, tu attends une minute. Si tu as toujours mal, tu appuies une fois encore.

Tu me l’as déjà dit. Je dois compter soixante dans ma tête avant d’appuyer encore une fois. Mais si je le fais pas, il se passe quoi ?

Il faut pas le faire, sinon ce sera pas bien pour toi, crois-moi. Allez, je dois y aller, il y a d’autres garçons comme toi qui ont besoin de moi.

Tu repasses tout à l’heure ?

Oui, j’essaierai.

C’est toi qui passeras ?

Je ne sais pas. Peut-être. J’essaierai.

J’espère que ce sera toi. Tu sais quand elle vient ma mère ?

Non, mais je l’appellerai ce soir si tu veux. Allez, j’y vais.

 

Comment ça va aujourd’hui ?

Ah oui, c’est vrai, tu n’as plus de plâtre depuis un mois. T’es bien le premier petit garçon à t’être cassé quelque chose en courant dans ta chambre. Tu étais dans quelle chambre ? Tu te souviens ? C’était au deuxième ?

Non, j’étais au premier.

Au premier, ah, tant mieux.

Tant mieux, comme ça on n’aura pas ça en plus sur le dos, a dit le monsieur que je n’avais jamais vu avant à la dame qui était dans le couloir. Il a ensuite fermé la porte complètement, et j’ai tendu l’oreille, mais ça n’a pas suffi pour entendre ce qu’ils disaient.

 

Pourquoi c’est pas l’autre monsieur qui vient me voir ?

Lui est un autre spécialiste. Il peut avoir un avis différent. Ça peut être intéressant pour nous mon chéri.

 

Tu as promis de me dire aujourd’hui ce qu’il y a au deuxième maman.

Oui, c’est vrai. J’ai parlé avec le docteur. Plusieurs chambres n’étaient pas aux normes et ils ont dû les refaire.

Ça veut dire quoi aux normes ?

Ça veut dire qu’il n’y avait pas tout ce qu’il fallait pour que les petits garçons comme toi ne risquent rien.

On peut risquer quelque chose dans les hôpitaux ?

Soient en parfaite sécurité.

Alors, la chambre où j’étais avant n’était pas aux normes ? Comme je me suis cassé le pied…

Non, ta chambre était parfaite, mon chéri. C’est toi qui as été imprudent. A courir partout comme tu le fais, il fallait bien que ça t’arrive un jour.

Octave est plus turbulent que moi, maman. T’es d’accord avec moi, non ? Tu l’as vu. Et bien, il s’est jamais rien cassé.

Il a de la chance, c’est tout. J’ai envie de chocolat, moi. Tu vas bien en prendre un carré pour me faire plaisir.

Non, j’ai pas faim.

J’ai pris les chocolats que tu avais eus à Noël l’année dernière, tu sais, ceux que tu avais gardés pendant trois mois, tu en avais mangé un par jour…

Maman, qu’est-ce qui t’arrive ? Pourquoi tu pleures ?

Non, c’est rien, mon chéri. Ça va. Je dois avoir un mouchoir dans mon sac. Attends, je vais dans la salle d’eau juste à côté.

Tu pars pas ?

Non, je suis juste à côté. Je suis là. Tu peux continuer à me parler mon chéri.

 

Comment ça va aujourd’hui ?

Je suis fatigué.

 

Tu peux laisser ta main posée sur la mienne maman pendant que je m’endors. A demain, maman.

 

Comment ça va ce soir ?

J’ai un peu mal.

Tu prends quoi, la même chose que d’habitude ?

Oui.

Alors, on va augmenter la dose.

Tu as beaucoup mal ?

Ça dépend. Mais en général, oui.

On augmente la dose de deux. Je repasse tout à l’heure.

 

Matthieu Gosztola


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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com