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Glose, Juan José Saer (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy le 04.05.21 dans La Une CED, Les Chroniques, Amérique Latine, Les Livres, Le Tripode

Glose, Juan José Saer, Le Tripode, 2019, trad. espagnol (argentin) Laure Bataillon, 266 pages, 11 €

Glose, Juan José Saer (par Cyrille Godefroy)

 

À rebours des gargarismes grandiloquents et récurrents d’enthousiastes critiques ou lecteurs déclarant à qui mieux mieux, comme transcendés par l’extase consubstantielle à une illumination, à une révélation ou à la vision de la sainte vierge, qu’un livre a changé leur vie ou leur façon de voir le monde, et nonobstant la déclaration univoque du préfacier de Glose : « car attention, lecteur ou lectrice, l’objet qui est à présent entre tes mains appartient à cette infime minorité de livres capables, une fois qu’on les a lus, non seulement d’influer sur la suite de notre existence, mais de modifier rétrospectivement ce qu’on pensait avoir vécu avant de les avoir lus. Jusqu’alors, peu de lectures avaient eu sur moi cet effet, et aucune avec cette force », ce roman de l’écrivain argentin Juan José Saer (1937-2005) ne bouleversera guère, comme nul autre du reste, le cours de mon existence dont l’extrême linéarité est le versant visible d’une accumulation sédimentaire constante et quotidienne d’expériences, de sentiments et d’émotions, de passion et d’inertie, à l’instar de « ces affiches qui, aux murs des villes, sous les couches successives de colle et de papier imprimé, forment une espèce de croûte dont on peut à peine feuilleter les bords épais et tourmentés, tout en sachant que sur chacune des strates subsiste, invisible, une image ».

Mais force est de constater qu’il se hisse, je parle de Glose, n’est-ce pas ? dans le gotha des 20 romans qui m’ont le plus exalté, grisé, émoustillé – sapristi, la puissance sensuelle du signifiant ! – au sommet duquel trônent La Connaissance de la douleur, de Gadda, La Mélancolie de la résistance et Tango de Satan, de Krasznahorkai, Tropique du cancer, de Miller, Le Château, de Kafka, Molloy, de Beckett, Et Nietzsche a pleuré, de Yalom, Mendiants et orgueilleux, de Cossery…, au premier chef en raison de l’impeccabilité et de la virtuose complexité de sa structure formelle. Pour autant, avons-nous une conscience claire de ce qui nous affecte en profondeur ?

À la suite de ce gouleyant exorde, lequel prodigue généreusement la tonalité du livre, comme on dit, esquivons cavalièrement l’intrigue, ce corps flaccide que moult cacographes, théorisant sans doute que plus on remplit moins on ennuie, s’échinent à farcir ad nauseam, ici purement anecdotique – l’évocation par deux amis, par accointances interposées, d’un anniversaire auquel ils n’ont pas participé – et abreuvons-nous sans vergogne à la source dont les circonvolutions méandreuses et placides fertilisent la flore de ce texte et lui confèrent sa luxuriance : je parle évidemment de son style et de sa langue, de son architecture syntaxique et narrative, n’est-ce pas ? dont voici un menu aperçu : « De toute façon, ils ne se voyaient pas beaucoup, et bien que le Mathématicien n’approuvât pas la lutte armée et discutât souvent de ces choses-là avec elle calmement, ils avaient une confiance aveugle l’un en l’autre et, de temps en temps, ils éprouvaient le besoin intense de se voir, lui, pour se trouver face à quelqu’un qui méritât la part d’admiration et de respect sans laquelle il ne pouvait pas vivre et que bien peu de gens lui inspiraient à mesure qu’il vieillissait, elle, parce qu’elle se fiait à son intelligence et à sa loyauté et parce qu’il lui fournissait, avec ses critiques implacables, le critère de réalité que l’action estompait ».

À l’aune de cet échantillon suscitant déjà, au mépris éhonté des lois d’ordonnancement classique d’une chronique, un verdict conclusif sus et sous-mentionné, le fondement même de mon exégèse, vous l’aurez compris, n’est-ce pas ? nul ne disconviendra que l’écriture de Saer appartient à une espèce en voie de disparition, en cela qu’elle exige du lecteur un maximum d’attention et un travail constant de compréhension, d’élucidation et de synthèse qui font de celui-ci, non un pantin à la solde du divertissement, un quidam hébété absorbant benoîtement une litanie de mots et creusant, via le combat acharné et pugnace de son fessier avachi, la structure molletonnée de son canapé, mais plutôt un acteur dont l’implication, d’une part mériterait la considération même de l’auteur, d’autre part justifie et célèbre pleinement le labeur de ce dernier, comme si une sorte de cinétique interactive parapsychique s’instaurait entre ces deux étrangers.

En opposition marquée avec l’opinion de Flaubert déclarant dans une lettre adressée à Louise Colet : « ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut. Les œuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière », d’aucuns rétorqueraient, à brûle pourpoint, que le style ne suffit pas. Certes, un minimum de substance s’impose. Au demeurant, certains passages de Glose, plus que sporadiques, corroborent cette thèse, dans le sens où Saer, en déployant sur quelques lignes un dispositif descriptif technico-scientifique, par exemple lorsqu’il décortique un simple mouvement de marche ou une disposition urbaine, génère une parenthèse hypnogène au sein d’une ramification narrative magistrale, déverse un épais nuage de vacuité qui, paradoxalement, fait ressortir la flamboyance de l’œuvre entière et le prodige d’ensemble accompli par Saer.

Pourquoi prodigieux, me demanderiez-vous légitimement puisque rien de réellement développé et argumenté n’étaye jusqu’ici la conclusion prématurée d’un critique hurlant fanatiquement, tel un dératé ou un cinoque évadé de sa structure de convalescence – de son asile, diraient les plus effrontés – au chef d’œuvre. En conséquence de quoi je m’empresse de préciser que, outre la prose de Saer, à la fois rigoureuse et foisonnante, d’une précision et d’une densité renversantes – je ressasse n’est-ce pas ? mais à dessein – et outre la prolifération étonnante de virgules dont chaque spécimen plaqué sur le papier démultiplie la fragmentation de la phrase et subséquemment en avive la complexité, et, par ricochet, accroît d’autant le plaisir lié à l’effort cérébral d’éclaircissement concluant – ou pas ? – éprouvé par le lecteur, la substantifique moëlle de Glose tient également en ceci : le mariage réussi – preuve irréfutable qu’il en existe – ou plutôt la symbiose parfaite et imperceptible de geysers perspectivistes et solipsistes et d’oscillations philosophiques et métaphysiques, autrement dit un attelage des plus unifiés et subtils de subjectivité et d’objectivité, lesquels ne cessent de nourrir le tissu narratif comme le sang irriguant l’organisme d’un être vivant.

À titre démonstratif, mais surtout afin de coller à l’esprit discursif du roman, examinons le travail noétique d’un des personnages, le Mathématicien pour ne pas le nommer, lequel élabore avec brio une formule algébrique censée définir, excusez du peu, la réalité, alors que tout le roman, toute la glose pourrait-on spécifier narquoisement, suggère, me semble-t-il en tout cas, qu’il existe autant de réalités que d’individus, que la réalité n’est rien sans le regard qui la perçoit, la qualifie et la classifie. Par la grâce du jeu introspectif et interactif des deux personnages principaux, Leto et le Mathématicien – sorte de tandem truculent de l’universalité à l’instar de Don Quichotte et Sancho Panza, certes dans un registre moins aventureux et fantasque – lesquels s’emploient mordicus à reconstituer, en s’adossant d’une part à leur connaissance respective du contexte et des participants, d’autre part aux confidences de divers camarades, le déroulement de ce fameux anniversaire auquel, il s’avère crucial de le rabâcher, ils n’ont pas assisté, Saer explore en effet les modalités de formation de ce qu’on appelle avec une certaine désinvolture la réalité, et, in fine, dresse un tableau impressionniste de l’expérience humaine, à tel point que, pris d’un hoquet lyrico-révolutionnaire probablement provoqué par les remous du vortex inconscient, je le désignerais volontiers comme le Monet de la littérature, à tel point – deux avis valent mieux qu’un, spécialement lorsqu’ils ne s’annulent pas – que le préfacier n’hésite pas, pour autant que je sache, n’est-ce pas ? à déclarer, dithyrambique : « Ce livre m’en a davantage appris que sur ce que nous sommes que vingt volumes de philosophie ». À quoi j’ajouterais allègrement que notre esprit s’imprègne naturellement, que dis-je ?! avec aise, avec délectation, avec extase ! du romanesque philosophique de Saer tandis que, pour ma part, au diapason de mes rutilantes carences cognitives, l’absorption d’une bouillasse théorique de 20 tomes de philosophie requerrait probablement que me fût braqué sur la tempe un canon de revolver.

Diantre ! ça encense tous azimuts, ça louange à tout-va, ça panégyrise à toute berzingue, pourrait beugler Sieur Céline, embringué dans une embardée sarcastique et intempérante, alors même que l’avocat, pardon, votre dévoué chroniqueur, regimbe à verser au dossier des preuves tangibles de ses allégations, peut-être du fait que l’intangible constitue justement une pièce maîtresse du Logos articulé par Saer. En conséquence de quoi je me hâte, fébrilement, de vous en fournir une : « Bien des années plus tard, il comprendra, grâce à des évidences successives, que ce que les autres appellent l’âme humaine n’a jamais eu ni n’aura jamais ce que les autres appellent essence ou limite ; que ce que les autres appellent caractère, style, personnalité ne sont autre chose que des répétitions irrationnelles à propos desquelles le sujet qui en est le théâtre est le moins averti de tous, et que ce que les autres appellent vie est une série d’explorations a posteriori où une dérive aveugle, incompréhensible et sans fin dépose, à mesure et malgré eux, les individus, même éminents, qui, après avoir été emportés par elle, se mettent à élaborer des systèmes qui prétendent l’expliquer ; mais pour l’instant, alors qu’il vient tout juste d’avoir vingt ans, il croit encore que les problèmes ont une solution, les situations un dénouement, les individus un caractère et les actes un sens ».

En résumé, cette comédie, je parle de Glose, n’est-ce pas ? terme employé par Saer lui-même en exergue de son livre, et dont je tenterai d’expliciter ci-après le soubassement étiologique, diffuse donc une essence philosophique feutrée mais fascinante, qui, conjuguée à une magistrale mise en mots du fonctionnement de la psyché humaine, suffirait à en faire un classique au même titre que La Nausée de Sartre ou Le Solitaire de Ionesco, sachant que la prose de Glose est autrement plus charpentée et virtuose. À l’omniscience et hyper-lucidité du narrateur, Saer, féru, soulignons-le, en dépit des apparences, entre parenthèses, de philosophie et de psychanalyse, oppose, dans un magistral et vertigineux hapax existentiel, le pyrrhonisme, l’incertitude et les errements des différents personnages et construit, à petites touches et au gré d’une succession de digressions que Gadda ou Krasznahorkai n’eussent pas désavouée, une phénoménologie de la perception, de la sensation, de l’entendement et de la mémoire, ni plus ni moins, aux abords de laquelle résonne la célèbre formule du philosophe – et non moins théologien – George Berkeley : « Être c’est être perçu ou percevoir ». Les recherches les plus éminentes et sérieuses sembleraient donc converger et corroboreraient définitivement la thèse selon laquelle la terre tournât autour du Moi. Amen.

À l’instar des deux ouvrages classiques susmentionnés, Glose se pare également d’une aura mélancolique voire tragique. Pourquoi diable tragique, me demanderiez-vous pertinemment, alors que Saer évoque une comédie retraçant une tentative de reconstitution d’un événement convivial et festif ? Tragique en vertu de ce poème déclamé par un des personnages :

 

En celui qui se mourait

ma propre mort je ne vis,

mais en fièvre et en géométrie

peu à peu s’en furent les heures

et maintenant c’est moi qu’on pleure.

 

À mesure que le récit progresse au rythme erratique des deux marcheurs, de leur causerie et des innombrables digressions glossatrices perpétrées par le mutin créateur argentin, éclairant et brouillant à la fois le réel, ce poème s’érige comme le condensé subliminal, quintessentiel et allégorique du roman, pas moins, et s’incruste durablement dans la caboche du lecteur, actif comme pas deux. Plus la glose infuse, tel un venin indolore se propageant dans tout le corps, plus la situation des personnages se précarise, plus leur destin s’assombrit et s’imprègne de la charge funeste de ce poème, plus le climat politique de l’Argentine des années 50 à 70, émaillé d’instabilité, d’oppression et de violence, pèse sur leurs épaules à la fois frêles et orgueilleuses, menace symbolisée par la capsule de poison que Leto porte constamment sur lui : « Si le big bang inaugure la création, le clac presque inaudible de ses mâchoires se refermant pour mordre la capsule la referme de manière définitive ».

Tragique car l’irrationnalité passionnelle et émotionnelle des comportements, en dépit des efforts quotidiens de la sacro-sainte Raison pour, si ce n’est la juguler, du moins la tempérer, parasite et déstabilise les rapports entre les êtres, poussant par exemple irrépressiblement le Mathématicien, tenant altier du cartésianisme et de la connaissance objective, précipité d’intelligence et d’élégance, à trembler pitoyablement pour son immaculé pantalon, à redouter la tache comme la peste, à « s’engluer dans cette pénombre irrationnelle », à s’assujettir soudainement au fer d’un détail trivial au détriment de toute autre considération, fût-elle à la hauteur de sa noblesse affichée et de « son  extérieur net, tranquille, bien découplé », somptueux paravents sociaux de « la masse archaïque » le ravageant.

Tragique, en raison du poisseux et persistant hiatus entre le désir individuel et l’âpre réalité, de la fracture fondamentale entre le for intérieur et le fort extérieur : « Il y aura toujours, quelque effort qu’ils fassent, entre les êtres et les choses un divorce subtil dont, pour des raisons obscures, l’être se sent coupable, le sentiment confus, et si inconsciemment accepté qu’il finit par se confondre avec la pensée et les os, que l’être lui-même est la tache, l’erreur, l’asymétrie qui, par sa seule présence dérisoire, perturbe l’extériorité radieuse de l’univers ». Aux ambitions royales répond l’écho sourd et solitaire des pas du pion perpétuant sur l’échiquier du système son calvaire. Lacan, que Saer a lu, nous avait prévenus : « Le réel, c’est quand on se cogne ». Le Je, propulsé dans le jeu social, n’en est pas pour autant à la messe. Tragique car « personne n’aime passer de sujet à objet ». Or, ce changement de statut s’opère dès que le sujet croise un congénère, comme cela advient à Leto et au Mathématicien au cours de leur déambulation urbaine, chacun se muant, en vertu du principe de focalisation, en un objet de curiosité, d’étrangeté voire d’hostilité et de ressentiment.

Tragique, enfin, car la vie est une comédie, ou pour l’exprimer plus adéquatement et dissiper toute confusion oxymorique, une tartufferie perpétuelle, une imposture de tous les instants au cœur de laquelle le non-dit prime sur l’exprimé, une arène impitoyable où l’elfe de l’ineffable se bidonne face aux flottements, aux gesticulations avortées de l’intelligible : « La comédie, n’est-ce pas ? qui, tout bien considéré, est ajournement de l’irrémédiable, silence plein de bonté sur la progression brutale du neutre, illusion passagère et aimable qui célèbre l’erreur au lieu de la maudire, jusqu’à épuisement de la fureur inutile et de la voix, la confusion nauséabonde ». Acerbe, le narrateur passe en revue les innombrables formes de corruption infligées à la vérité et confinant l’être humain, dès qu’une parole est engagée, dès que s’enclenche un dialogue, dès qu’un rapport, sexuel ou pas, s’instaure, dans l’approximatif, l’incertain, l’ambigu, l’infiable et l’illusoire, rien que ça : « Exagération, omissions, parjure, affabulation, affirmations contradictoires… calomnie… hallucination… intrigues, erreurs grossières d’appréciation, mythomanie morbide, etc. etc… ».

Cette théâtralité tragi-comique se concrétise paradoxalement par un rêve, quel comble ! commis par le Mathématicien, au cours duquel son visage apparaît sur les deux faces d’un même ruban et se décline en une multitude d’expressions stéréotypées et affectées ; à mesure que ses mains déroulent le ruban infini, sa peau se décolle de son corps « comme un bandage que l’on retire ». À l’aune de ce rêve et de cette poignante métaphore du ruban, avatar, qui sait ? du ruban de Moebius, le Mathématicien s’aperçoit, paniqué, « que lorsque le ruban aurait fini de se dérouler, il ne resterait, à l’endroit où il était, où il aurait été, le lieu qu’occupait son corps, rien, aucune substance, aucun signe, pas même une chose que ce corps purement extérieur aurait pu porter en lui – rien, n’est-ce pas ? si ce n’est un vide, une transparence, l’espace invisible et à nouveau homogène, le lit passif de la lumière qu’il avait cru son royaume et où, cependant, aucune de ses empreintes incertaines n’avait laissé de trace », puis, amer, que « nous n’avons pas une seule personnalité mais plusieurs. Et en plus, que chacune des poses que nous adoptons est peu sincère, incomplète, conventionnelle ».

Toutefois, le tragique se pastellise sous l’effet du miroitement de la prose enchanteresse de Saer, où percent l’ironie et la dérision des grands auteurs qui, par leur habileté, incorporent à la simple fonction signifiante du langage un supplément d’âme et de charme. Voyez plutôt : « En revanche – et ici le timbre de voix du Mathématicien devient un peu plus aigu, comme on dit, son ton davantage bienveillant et son élocution chantante, comme on dit encore –, si on veut signifier par-là que, enclin à la fantaisie, trop sensible pour supporter la réalité toujours amère, bien intentionné au point de présenter les faits sous l’angle qui plaira le plus à son interlocuteur, le tranquillisera et le flattera, et par ailleurs de formation intellectuelle, hélas, déficiente, de culture, deuxième hélas, un peu limitée à dire vrai, et d’une capacité de raisonnement plutôt exiguë, sans compter son goût immodéré pour le gin qui ne contribue pas précisément à éclaircir ses idées et surtout qui ne permet aucune certitude sur les faits dont il a été témoin ou même acteur, bref si l’on tient compte de tous ces paramètres, résume le Mathématicien, on pourrait dire qu’une affirmation de Bouton, quel que soit son contenu, se présente a priori comme légèrement problématique ».

Dans le sillon théorique creusé par Flaubert et pratiqué, pour le coup dans une syntaxe éminemment dépouillée, par Beckett, Saer réussit la prouesse de composer un roman sur presque rien – où donc tout peut se loger, où le verbe peut resplendir tout son soûl – d’une rigueur quasi mathématique, matérialisée par un découpage en 3 parties égales, à savoir 700 mètres de marche. Parcouru par un flux incessant de conscience et de pensée, à travers lequel simultanément s’élabore et se démantèle le réel, révélant ainsi l’insaisissabilité des êtres et de la réalité, le récit se déploie et acquiert une densité stupéfiante, entraîné par un mécanisme ininterrompu d’ajustements, de ressassements et de digressions, lesquels s’enchâssent, s’interpénètrent et se nourrissent les uns des autres dans un déroutant quantum spatio-temporel.

 

Cyrille Godefroy

 

Juan José Saer (1937-2005), écrivain argentin, pratiqua différents genres littéraires mais c’est surtout dans le champ de la narration et du roman qu’il s’est exercé et que son talent a bénéficié d’une large reconnaissance. Il est considéré comme l’un des plus grands écrivains argentins contemporains, l’égal de Jorge Luis Borges ou de Julio Cortázar. Il s’installe à Paris en 1968 et enseigne notamment à l’université de Rennes. Il obtient le prix Nadal en 1987 pour son roman L’Occasion.

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A propos du rédacteur

Cyrille Godefroy

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).