Identification

Fouché, Stefan Zweig (par Fabrice Del Dingo)

Ecrit par Fabrice del Dingo le 26.03.19 dans La Une CED, Les Chroniques, Les Livres

Fouché, Stefan Zweig, Le Livre de Poche, 2000, trad. Alzir Hella, Olivier Bournac, 288 pages, 6,70 €

Fouché, Stefan Zweig (par Fabrice Del Dingo)

 

Auteur de nombreuses biographies, toutes passionnantes, Stefan Zweig est un des écrivains les plus susceptibles de pénétrer le cœur des êtres humains, même si, tel Fouché, ceux-ci en sont dépourvus.

Joseph Fouché reste un des personnages les plus habiles et les plus opportunistes de la Révolution, et il a su traverser tous les régimes qui se sont succédé. Stefan Zweig le décrit comme capable d’avaler « les injures les plus grossières, et, avec un froid sourire, les humiliations les plus pénibles ; aucune menace, aucune fureur n’ébranlera cet homme au sang de poisson ».

Élu député à la convention, il siège dans le parti des plus nombreux, les Girondins. Au moment de voter la peine qui sera prononcée contre Louis XVI, alors qu’il est peu favorable à sa décapitation, il fait le compte des forces en présence ; il en conclut que le roi déchu sera condamné à mort et rejoint sans état d’âme le camp majoritaire.

Quand il comprend que les conventionnels vont se déchirer entre eux, Fouché s’éloigne afin de ne pas avoir à prendre parti et devient délégué de la Convention pour la région nantaise. Et lui, qui a été élevé chez les Oratoriens, met le clergé au pas et se révèle « le plus furieux et le plus passionné des ennemis du christianisme ».

Il mettra le même zèle à réprimer dans le sang les ennemis lyonnais de la révolution. Après la chute de Robespierre, à laquelle il a œuvré dans l’ombre, il connaît une traversée du désert et vit misérablement. Puis il devient l’espion de Barras ; il est « l’homme idéal pour ces affaires malpropres», la misère lui ayant fait perdre sa conscience républicaine.

Symboliquement il sera responsable de la fermeture du club des Jacobins, où il ne subsiste plus que quelques bavards, tous les autres ayant été guillotinés sous la Terreur, fermeture qui marque la fin de la Révolution.

Fouché qui prônait la haine de l’argent devient l’intime des banquiers et « découvre en 1797 que l’argent a une bien meilleure odeur que le sang de 1793 ».

Il devient ministre de la police, fonction dans laquelle Talleyrand le définit ainsi : c’est « un homme qui se mêle de ce qui le regarde et ensuite de ce qui ne le regarde pas ».

Informé du coup d’État qui se prépare le 18 brumaire, Fouché attend son issue pour savoir qui, de Bonaparte ou du Directoire, il servira.

Bonaparte s’en méfie mais Fouché sait se rendre indispensable. Congédié puis de nouveau ministre de la police de celui qui est devenu empereur, Fouché sait rester imperturbable devant les insultes et les accès de fureur de Napoléon qui lui rappelle ses crimes passés et le qualifie régulièrement de régicide ou de traître.

Quand l’empereur s’exclame : « vous êtes un traître, duc d’Otrante, je devrais vous faire couper la tête», Fouché répond imperturbable : « ce n’est pas mon avis, Sire ».

Fouché se rend indispensable à Napoléon ; il est au courant de tout, jusqu’à ce qu’il se passe dans le lit conjugal, grâce à Joséphine. Lorsque l’empereur sort la nuit, enveloppé d’un grand manteau pour se rendre chez l’une de ses maîtresses, Fouché sait qui elle est et combien de temps l’affaire a duré. Il est même capable de révéler à Napoléon furieux que celle-ci le trompe « avec un grimaud de comédie ».

Plus Napoléon perd le sens des réalités et plus Fouché le déteste. Au point que le ministre de la police finit par se rapprocher de son pire rival, celui qui lui ressemble à bien des égards : Talleyrand, aussi cynique clairvoyant et dénué de scrupules que lui. Mais Talleyrand restera toujours un grand seigneur alors que Fouché, même devenu duc d’Otrante, ne sera jamais un aristocrate.

Talleyrand est catégorique : « M. Fouché méprise les hommes, sans doute cet homme s’est-il beaucoup étudié ». Mais Talleyrand sera congédié avant Fouché lui-même, qui a intrigué dans le dos de l’empereur pour négocier une paix séparée avec l’Angleterre.

A partir de 1810, Fouché connaît une seconde traversée du désert pour jouer de nouveau un rôle pendant les Cent jours. « Napoléon prend comme serviteur cet homme capable et infidèle, plutôt que des gens fidèles, mais incapables ». Et c’est aussi lui qui organisera le retour au pouvoir de Louis XVIII, lui qui a jadis voté la mort de son frère.

Mais Fouché, qui a servi tous les régimes, qui a passé sa vie à trahir, sera trahi à son tour puis exilé. Dépourvu de tout pouvoir, il finira misérablement, et lui qui a pillé les églises au nom de la Convention recevra l’extrême onction.

Quant aux propos de Stefan Zweig, ils restent d’une actualité brûlante et bien des politiciens (et pas seulement eux) pourraient les méditer : « celui qui ne voit le monde que du haut d’une nuée impériale, du sommet d’une tour d’ivoire et du faîte de la puissance, ne connaît que le sourire des inférieurs et leur empressement dangereux ».

« Ce n’est que par la défaite que le capitaine apprend ses fautes, comme ce n’est que par la disgrâce que l’homme d’État acquiert la clairvoyance politique ». S’agissant de la clairvoyance politique, on peut estimer que Zweig pêche un peu par optimisme.

 

Fabrice del Dingo

 


  • Vu: 1016

A propos du rédacteur

Fabrice del Dingo

 

Lire tous les articles et textes de Fabrice del Dingo

 

A publié quatre livres dont des pastiches sous le titre global de « Rentrée littéraire ». Y figuraient notamment l’inénarrable Premier roman de Margarine Peugeot, la fille cadette de Dieu, et les testicules alimentaires de Michel Ouelleburne (éditions J-C Lattès).

 

Prix concours en 2010 pour « La tarte et le suppositoire » signé Michel Ouellebeurre (éditions de Fallois 2011).

A publié « Mein lieber Sarko » d’Angela M (éditions de Fallois 2012).

A également prêté sa plume à quelques ouvrages d’auteurs à la dérive

A concocté de nombreux pastiches en prose ou en vers : http://dominikdevillepai.e-monsite.com/

A collaboré à la revue Critic@.

A publié un roman, "Barcarolle" en Février 2014 aux Editions de Fallois sous la signature de Fabrice Amchin.