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En compagnie de Samuel Beckett, Collectif (par Cyrille Godefroy)

Ecrit par Cyrille Godefroy 28.01.20 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais

En compagnie de Samuel Beckett, Collectif, Éditions Passage(s), décembre 2019, textes réunis par Lois Oppenheim, Édition bilingue, trad. anglais Geneviève Chevalier, 454 pages, 25 €

En compagnie de Samuel Beckett, Collectif (par Cyrille Godefroy)

 

Ce recueil de témoignages se déclinant sous diverses formes (lettre, critique, entretien, micro-essai, souvenir, poème…) s’adresserait a priori plutôt à des connaisseurs de Beckett souhaitant poursuivre leur exploration de l’écrivain qui se tenait à l’écart du bruit et à l’aguet du silence. Pour qui veut découvrir Beckett de A à Z, de son état dépressif à l’approche de la trentaine à son agression au couteau par un zouave aviné en passant par sa participation à la résistance dans le Paris occupé du début des années 40, de Watt à Winnie en passant par Molloy, il paraît plus opportun de se reporter à la biographie très complète et passionnante que lui a consacrée James Knowlson.

En compagnie de Samuel Beckett : le titre de ce spicilège dont l’édition bilingue illustre pertinemment l’écriture de Beckett, tour à tour française et anglaise, ne manque ni d’ambition ni de magnétisme.

Or, à en lire certaines pages, on se sent quelque peu éloigné de Beckett, on ressent même son absence, son silence… telle une conversation futile à laquelle Beckett assisterait sans y participer, absorbé dans ses pensées, plongé dans l’esquisse de son prochain personnage clopinant dans la lande. Certes, le discret irlandais n’eût peut-être pas désavoué ce procédé consistant à lui rendre hommage de biais, en filigrane ou à la dérobée… mais quid du lecteur passionné par le riche univers de cet auteur taciturne animé d’un increvable désir d’écrire ?

Au gré d’un traitement disparate, et parfois inégal selon les intervenants, on navigue à vue entre des analyses avisées ou savantes, des témoignages touchants ou simplement chaleureux, des examens minutieux de mises en scène théâtrales beckettiennes, des rhapsodies lyriques ou des révélations captivantes de l’acabit suivant : « Il nous a dit que sa femme, Suzanne, l’avait inspiré pour un des deux personnages, Vladimir et Estragon, en laissant entendre qu’il pourrait être l’autre » (Anne Madden Le Brocquy). Nonobstant, cap au pire, nous traversons également quelques sous-bois jonchés de fariboles infidèles à l’esprit beckettien suspendu à l’essence de la condition humaine ou supportons des numéros auto-promotionnels de contributeurs s’envasant davantage dans la tourbe de leur ego que renvoyant l’écho multifocal du sombre et burlesque imaginaire de Beckett.

Quoi qu’il en soit, la balade s’avère agréable, comme une dérive sur un flot hétérogène de souvenirs, d’anecdotes, d’évocations, parmi lesquels la fascination de Beckett pour la blancheur des peintures de Geneviève Asse ou la prière du dramaturge intimant à sa comédienne de raccourcir sa diction de trois à deux points de suspension (sic). Quelques analyses perçantes de l’écriture ou des personnages beckettiens sortent également du lot, notamment celle de Laurent Mauvignier : « Si l’œuvre de Beckett est très sombre, elle est heureusement portée par un humour corrosif, traversée par une ironie qui la rend vivable, habitable, et, pour tout dire lisible […] Et il n’est pas faux de dire que tout ce monde qui s’émiette, cet univers qui s’effondre sur son absurdité, ces corps qui s’engloutissent, que tous ces personnages seraient sans doute déprimants si un rire dévastateur ne venait les débarrasser de cette sordidité qui, seule, nous détournerait d’eux ».

Au cœur de l’ouvrage, on est miraculeusement ravi par le récit insolite gorgé de créativité et de dérision d’Éric Chevillard, véritable morceau de littérature construit à partir de l’anecdote du sale mioche qui lançait des taupes par-dessus le mur de son voisin, à savoir un certain Samuel Beckett : « Nous sommes en présence de quelqu’un qui délibérément a causé du tort à Beckett et qui s’en vante encore aujourd’hui. Il nous raconte cela parce qu’il sait que nous aimons la littérature et Beckett. Voudrait-il nous impressionner avec son histoire ? Susciter notre jalousie, ou notre admiration peut-être. Comme un qui se vanterait d’avoir nourri avec Beckett une relation privilégiée. J’ai bien connu Beckett. J’ai même lancé des taupes dans son jardin. Il est le seul à pouvoir en dire autant. Qui d’autre ? Personne. Ni les plus proches de Beckett n’ont eu avec lui ce rapport-là ».

À seulement 31 ans, l’ancien professeur passé un temps par la clochardisation et qui sortait à peine d’une psychanalyse longue de 20 mois s’était déjà forgé une conception singulière et épurée de la langue qu’il ne cessa par la suite de concrétiser texte après texte, en vertu d’un transfert littéraire d’une exigence sans commune mesure : « Y forer des trous, un à un, jusqu’au moment où ce qui est tapi – que ce soit quelque chose ou rien du tout – se mette à suinter au travers : je ne puis imaginer un idéal plus grand pour un écrivain d’aujourd’hui ». Révélant toute sa « puissance par l’ascèse » (Nathalie Léger), par une soustraction lexicale censée isoler le sens et en dilater l’essence, par une rhétorique squelettique, Beckett a mis en mots, à travers ses rebuts claudicants, le silence, la mélancolie et le désastre intimes ravinant tout terrien en détresse, sensible à l’absurdité de l’existence et à la fuite du temps. Le dépeupleur du langage fut toute sa vie préoccupé par le comment dire, sachant que « rien n’est plus réel que le rien », comme l’a formulé Malone, et qu’à chaque instant l’ombre de l’innommable menace.

En 1969, le style âpre de Beckett fut récompensé par le prix Nobel de littérature, cadeau qui parasita sa tranquillité et entrava quelque peu son excavation pugnace du signifiant : « Le 23 octobre 1969, une catastrophe, pour reprendre le terme de Suzanne Dechevaux-Dumesnil, sa femme, frappa le dramaturge romancier irlandais Samuel Beckett : on lui annonça qu’il avait reçu le Prix Nobel. Il n’est pas vraiment question d’ironie, car non seulement cela grevait à l’extrême son temps, avec des demandes d’entretiens et autres, mais troublait la paix que Beckett recherchait si obstinément, la tranquillité qu’il désirait vraiment. Tout au long de l’année qui suivit et même après, il souffrit d’un blocage dans sa production créatrice, blocage qu’il attribua au Prix » (Lois Oppenheim). Ce prix que Beckett eût pu légitimement décliner au regard de son désintérêt pour les honneurs, il l’accepta discrètement, via son éditeur Jérôme Lindon, ayant pleinement conscience des efforts et des tourments que lui avait déjà coûtés l’élaboration d’une œuvre dans laquelle il avait « mis presque tout de lui ». Une œuvre qui ne pouvait fleurir qu’au silence et dans la pénombre de la rampe.

 

Cyrille Godefroy

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A propos du rédacteur

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Rédacteur en chef adjoint

Cyrille Godefroy est chroniqueur littéraire et écrivain dilettante né en 1973. Fabricant d’étrange le jour, créateur d’irrationnel la nuit, semeur d’invraisemblance le reste du temps. Égaré dans les limbes existentielles, au bord du vortex littéraire hanté par l’écho spectral des voix de Beckett, Cioran, Bobin, Cossery, Ionesco, Kafka, Miller, Krasznahorkai… Ses publications : Tout est foutu, réjouissons-nous(L’Harmattan, 2015), Les vacances de Markus (Mon petit éditeur, 2014), Le jeu du désespoir(Edilivre, 2014), L’errance intérieure (La Cause littéraire, 2014).