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Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat (édition établie par Yannis Constantinidès)

Ecrit par Didier Bazy 05.01.16 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Essais, Mille et une nuits

Comment il ne faut pas écrire, septembre 2015, 128 pages, 4 €

Ecrivain(s): Antoine Albalat Edition: Mille et une nuits

Comment il ne faut pas écrire, Antoine Albalat (édition établie par Yannis Constantinidès)

 

 

Si NE et PAS sont ici barrés dans le titre, ce n’est pas un effet de style. Ce n’est pas non plus du Le Clézio ou du Derrida. Cela désigne tout simplement et très directement la nature de l’ouvrage. De l’original centenaire sans barres, Y. Constantinidès extrait le positif et biffe le négatif. C’est bien beau de savoir comment il ne faut pas, c’est mieux de savoir comment il faut. Ecrire. Créer ?

D’abord lire. Lire et relire jusqu’à ce que l’écriture s’ensuive. Ou ne s’ensuive pas. Si possible et si nécessaire. Et se hisser sur les épaules des géants. Ce n’est pas forcément une affaire de quantité. Albalat osa user d’Oscar Wilde pour saisir Flaubert : « L’oreille est vraiment le seul sens auquel, du point de vue de l’art pur, la littérature devrait chercher à plaire et dont le plaisir devrait être la règle ». L’essentiel serait que des voix intérieures sourdent. Relire à voix haute. Ainsi les litanies de Péguy, à voix hautes. Fantômes intemporels.

Ensuite apprendre. Pour Albalat, l’écriture s’enseigne. Yannis Constantinidès l’écrit clairement : « Or, l’écriture, si elle s’enseigne belle et bien, ne s’improvise guère. Pour paraître fluide et naturelle, elle réclame un travail acharné, proche de l’ascèse ». Concentration et ratures. Production et sélection. Exigence et effort. Apprendre à désécrire. Oui, désécrire est sans doute sculpter la première pierre. Pas le premier pas, la première pierre. Le vrai poète accumule les premières pierres. Le romancier tente l’édifice. Flaubert s’est acharné sur les deux. Et de trois avec le gueuloir.

C’est déjà pas mal même si, à Flaubert, Albalat ajoute des bémols – limites du critique : « Le seul défaut de Flaubert, c’est que chez lui le travail se sent. Il a de la raideur, le bois craque, tout est calculé, à la virgule près… »

Albalat savait de quoi il parlait lui qui commit des romans qui n’ont pas supporté le temps. A-t-il relu et relu ce qu’il a écrit ? A-t-il puisé son autorité dans ses faiblesses ? Le début de la modestie. Mais la modestie ne suffit pas. Bien des sacrifices et des renoncements sont nécessaires. Ascèse concrète.

Nous ne suivrons pas Albalat dans son clivage littérature/philosophie. Mais son propos était, salutaire, de chasser l’abscons, dans les mots et dans les idées. « La simplicité et le naturel ont toujours été les deux qualités indispensables du style, mais ce serait une erreur de croire qu’on peut être à la fois simple et naturel sans effort… ».

Albalat invente peu. Ce n’est pas le rôle du critique. Or le critique écrit. A-t-il appris ? Ici, le critique parfait, serait contraint au silence. Et ce silence, second, hurle. Comme une toile de Bacon. Comme une musique de Cage. Comme un poème de Celan.

Avec ces trois exemples, rien de fabriqué. La littérature (et l’art) est aussi l’art de sentir ce que l’on veut écrire, dit nettement Albalat. Sentir, c’est vivre avec toutes les intensités possibles. Et si on ne dispose pas de ces intensités, on va les chercher. Dans la relecture par exemple. Ou sur la route. Ou au ciel. Où l’on peut.

Le « critique » peut se permettre beaucoup. Savant, au risque de l’illisible. Familier, au service d’un ego gonflé à bloc. L’art de la critique est art véritable. Rare. Relisons Yannis Constantinidès : A quoi bon écrire encore ? Qui sait encore lire ?…  « Encore un siècle de lecteurs – et l’esprit même sentira mauvais » écrivait Nietzsche en 1883. Nous y sommes !… »

Nous y sommes.

Recommençons à relire. C’est le dernier jet possible qui compte. Et ainsi de suite. De suite ! Vite, sortir du paradoxe suivant. Des mots sans queue ni tête répétés à l’envi peuvent produire des effets musico-poétiques et un vers de Racine ressassé à l’excès peut perdre tout sens. L’important ? Ne pas se laisser enfermer. Sans pour autant être certain de savoir écrire ou pas. Et passer un bon moment. En compagnie d’Antoine, de Frédéric, de Yannis…

 

Didier Bazy

 

Yannis Constantinidès est ancien élève de l’École normale supé­rieure, agrégé et docteur en philosophie, il enseigne la philosophie dans le secondaire à Paris et l’éthique médicale dans diverses institutions. Dernier ouvrage : Tertullien, La première société du spectacle (1001 nuits 2015).

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A propos de l'écrivain

Antoine Albalat

 

Antoine Albalat (1856-1935) est un grand critique littéraire, injustement oublié. Il s’en prend ici à ce qui est devenu le mal de notre siècle, ce « mal d’écrire » qui commençait déjà à faire des ravages à son époque : « La littérature a été le refuge de ceux qui pensaient que tout le monde pouvait écrire, puisque tout le monde avait pu s’instruire ».

 

 

A propos du rédacteur

Didier Bazy

 

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Co-fondateur de La Soeur de l’Ange (Ed. Hermann)

Co-fondateur de la Cause Littéraire

Editeur du 1er texte de HD Thoreau en Français

– Préfacier chez Pocket (Molière, Corneille)

– Deleuze et de Cuse (Collectif) Aux sources de la pensée de Deleuze. Vrin, 2005) dir : Stéfan Leclercq

– Après nous vivez (G S Editions, 2007)

– Brûle-gueule (Ed Atlantique, 2010) préface de Michel Host

– Thoreau, Ecrits de jeunesse (bilingue. Ed de Londres, 2012) préface de Michel Granger

L’ami de Magellan (Belin Jeunesse, 2013) sélectionné 2014 prix roman historique jeunesse

– Cendres    (Publie.net, 2015)

– Traitements de textes ( Ed. de Londres 2015 )
– Explorateurs, qui êtes vous ? (Ed. Bulles de savon 2016)

Sélection 2018 prix Michel Tournier Jeunesse

– Savants, qui êtes-vous ? ( Ed. Bulles de savon, diff-distr Flammarion )2017

à paraître 2018

– Péguy internel