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Avant que j’oublie, Anne Pauly (par Emmanuelle Caminade)

Ecrit par Emmanuelle Caminade 01.10.19 dans La Une Livres, Critiques, Les Livres, Roman, Verdier

Avant que j’oublie, août 2019, 144 pages, 14 €

Ecrivain(s): Anne Pauly Edition: Verdier

Avant que j’oublie, Anne Pauly (par Emmanuelle Caminade)

 

Même si l’histoire a été recomposée et modifiée et son écriture travaillée, ce qui permet de la qualifier de roman, Avant que j’oublie est un récit très largement autobiographique et peu distancié mêlant le tragique et le comique qui nous plonge dans la « vraie vie », au ras des situations et des ressentis comme des corps et des objets. Et Anne Pauly mène ostensiblement à la première personne ce récit de deuil, hommage d’une fille à son père Jean-Pierre Pauly, ancien alcoolique unijambiste et insuffisant respiratoire au corps déchu qui, un jour d’octobre, mourut seul à l’hôpital d’un cancer.

C’est un premier roman dont on peut trouver a priori le sujet impudique, voire indécent car, s’adressant à un père singulier et non au lecteur, il fait de ce dernier un voyeur s’immisçant dans l’intimité de ce père et de sa fille. D’une fille pleine de tendresse pour ce « gros déglingo » anticonformiste et « punk avant l’heure » que fut son père. Et les motivations de l’écriture d’Anne Pauly s’avèrent de surcroît plus thérapeutiques que littéraires, de son aveu-même.

« Catapultée rapido dans le monde des vrais adultes » et dépassée par la rapidité de cette mort dont elle ne peut se relever « aussi vite que d’une grippe », Anne n’arrive pas à se débarrasser du chagrin et surtout de la culpabilité qui l’assaille : « J’aurais pu faire mieux, j’aurais pu faire plus. PARDON, JE SUIS DESOLEE » (p.86).

Elle a en effet tardé à se rendre à l’hôpital après l’ultime appel de son père et est arrivée trop tard :

« Ce souvenir-là me torturait plus encore que le reste. Comment est-ce qu’on avait pu arriver en retard pour une histoire de porte à fermer, de volets à tirer, de lentilles à compter, de girafe à peigner alors que le compte à rebours avait déjà commencé ? J’en étais malade » (p.87).

Il lui faut donc parler à son père mort pour être pardonnée :

« Bonsoir, j’aimerais qu’avec une de ces phrases bien senties dont tu as le secret, tu m’absolves de la culpabilité qui continue de m’assaillir » (p.92).

Avant que je t’oublie s’affirme ainsi comme un roman cathartique, ce que réalise pleinement l’auteure à l’écoute d’une chanson de Céline Dion d’une « platitude abyssale » dont le refrain soudain lui « saute à la figure comme un animal enragé » : « Mais avant tout, je voudrais parler à mon père » (p.134).

Un père dont elle brosse en fait dans ce roman trois portraits. Partant de celui qu’il fut sur la fin de sa vie, ses souvenirs la renvoient en effet aussi au père éthylique de son enfance pour déboucher sur la fin sur « l’adolescent amoureux avant que la vie, la violence et l’alcool ne viennent s’en mêler », au travers d’une longue lettre envoyée par son amie Juliette.

« Le sujet d’un roman, c’est l’écriture », disait Claude Simon dans une interview, et Anne Pauly s’affirme incontestablement comme une écrivaine travaillant son langage. Un langage et un ton original semblant faire intimement partie de l’hommage au père auquel ils reprennent notamment l’humour un peu trash et « le sens de la formule », l’auteure redonnant de plus dignité à son parler populaire imagé et n’hésitant pas à citer en italique ses expressions habituelles (« on a plié les gaules, comme il disait /l’hôpital de Poissy – tadaaa ! – tellement magnifique »…). Elle se moque de plus « des mots sortis duTrésor de la langue française » employés par son frère et adopte avec allant un langage jeune parsemé d’anglicismes (Wedding March/ random books /ce nowhere/ pour le fun / l’église sold out/ la win du rangement…) et émaillé d’onomatopées (du mouip-mouip de la télécommande de la voiture au vzzzt de la visseuse du cercueil en passant par le tuut du répondeur téléphonique). Et l’on apprécie un certain nombre de trouvailles comme ce « couloir lino-néon » ou ce « parapluie mental », la scène très drôle où elle prend le bras de sa fiancée pour entrer dans l’église au son de la marche funèbre sous l’œil du père dans son cercueil, ou ce joli passage poétique sur le ratissage des feuilles mortes…

Mais cette écriture plutôt resserrée nous noie paradoxalement dans la précision de détails et de références faisant intentionnellement populaire (sacs Leclerc, achats chez Darty, sur Le bon coin ou chez Kiabi…), déployant à tout propos d’interminables listes et inventaires. L’auteure en effet a du mal à faire « table rase » et n’est pas pressée de « tourner la page ».

Aussi, malgré une langue vive et désinvolte et une faculté à rebondir du détail trivial à l’humour pour éviter tout pathos, ce roman s’avère-t-il profondément ennuyeux. Outre que, si on a déjà vécu cette épreuve, on ne tient pas forcément à la revivre et s’en consoler en la voyant infligée à d’autres, il se dégage en effet de la lecture d’Avant que j’oublie une impression de déjà lu et de déjà vu, jusque dans la perception du ridicule, du grotesque et de l’absurde des situations.

De quoi sommes-nous donc coupables pour qu’Anne Pauly nous inflige ainsi les soins de fin de vie à domicile et l’hôpital et ne nous épargne aucune des étapes obligées, du rangement de la chambre hospitalière du défunt à l’inévitable tri des affaires de la maison familiale à vider – qui bien sûr fait surgir moult souvenirs… – en passant par la morgue, les papiers et formalités, le choix du cercueil et l’envoi des faire-part, la préparation de la cérémonie religieuse avec difficile choix des textes et de la musique, la mise en bière et l’interminable messe avant que ne s’ébranle le corbillard pour atteindre le cimetière, sans oublier l’enterrement et les condoléances ni le repas de funérailles ?

Et l’auteure, de manière un peu provocatrice, se vautre sans fards et avec une certaine délectation dans le sordide, s’appesantissant sur « la couverture polaire verte tachée de soupe et de sang » et « le rasoir électrique plein de restes de barbe », épongeant « le seau de pipi sur la moquette » et décrivant son père « en caleçon sur son fauteuil roulant » et « son moignon façon dinde recousue », ou évoquant le staphylocoque ayant infecté sa jambe coupée parce qu’il ne se lavait pas… Une impudeur tentant d’imiter, d’honorer ce père et « son absence de gêne physique dans sa façon de se présenter au monde» qui fait doublement de ce roman une écriture du père, mais aussi une écriture revancharde et désinhibante.

L’auteure nous avoue en effet sa lâcheté et sa peur de « l’esclandre », son envie pour les gens « capables de se lever et de partir sans un mot quand la conversation leur déplaît ou qu’ils sont pris au piège d’une situation qu’ils dénoncent » (p.36). Sa manière d’« avaler son gâteau en silence » par incapacité à s’exposer à des regards désapprobateurs. Et il semble bien qu’elle prenne sa revanche avec l’écriture qui enfin lui apporte l’audace qui lui manquait. Une audace un peu provocatrice que l’on retrouve également dans sa manière militante d’affirmer son homosexualité.

On a ainsi bien du mal à élargir cette revanche d’un « je » singulier à la dimension (revendiquée par l’auteure dans un entretien) d’une revanche universelle des sans-voix qui meurent dans un hôpital de banlieue en laissant derrière eux une vie qui n’intéresse personne. Reste que, une fois fait le deuil du père, on peut beaucoup espérer de l’écriture d’Anne Pauly si elle délaisse les sujets trop directement autobiographiques.

 

Emmanuelle Caminade

 

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A propos de l'écrivain

Anne Pauly

 

Née en 1974 dans la banlieue parisienne, Anne Pauly vit et travaille à Paris.

A propos du rédacteur

Emmanuelle Caminade

 

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Rédactrice

Genres : ROMANS – Essais – Poésie

Maisons d'édition : ACTES SUD, GALLIMARD, INCULTE, VERDIER, ZOE, RIVAGES, MERCURE, QUIDAM ...

Domaine de prédilection : Littérature de LANGUE FRANCAISE (Française ou étrangère, notamment en provenance du MAGHREB...)

 

Emmanuelle Caminade est née en 1950, elle vit dans le sud de la Drôme, dans le canton de Grignan.

Elle a fait des études de droit  à Paris mais n'est entrée dans la vie active que tardivement en passant un modeste concours de l'éducation nationale. A la retraite depuis 2006, elle a commencé à écrire, en tant qu'abonnée, dans plusieurs  éditions participatives de Mediapart avant de créer son propre blog littéraire, L'or des livres, en septembre 2008.