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Art de consommer - 9

Ecrit par Matthieu Gosztola 22.10.12 dans La Une CED, Ecriture, Ecrits suivis

Art de consommer - 9

Elle obtient le premier prix lors d’un concours de beauté. Est remarquée par une agence de mannequins, après avoir tourné un spot de pub pour une marque appartenant au groupe qui finançait, à hauteur de quarante pour cent, le concours de beauté. Quelques défilés plus tard, elle est auditionnée pour jouer un rôle dans une série télé produite par la chaîne qui est affiliée au groupe possédant la marque qu’elle a servi « par le passé » (ça ne fait que quelques mois, mais ça lui semble « si loin, maintenant »). En tout, quinze acteurs sont recherchés pour incarner les personnages de la série. Elle obtient un rôle. Elle doit incarner la sœur du majordome de Madame De Querimel, qui fait sept apparitions au cours de la première saison. Elle apprend que Marnika n’a pas été retenue. Elle apprend aussi qu’elle a été auditionnée deux jours après elle.

Suite à la diffusion de la série, qui survient en prime time dès le cinquième épisode, elle rencontre lors d’un dîner de gala le rédacteur en chef de Playboy, qui lui propose une double page dans le numéro d’août. Elle accepte.

Les propositions de films n’affluent pas encore mais Daniel Craig insiste auprès du réalisateur et du producteur pour qu’elle partage l’affiche avec lui lors du prochain James Bond. Elle prend des cours de théâtre deux semaines avant le début du tournage, à raison de plusieurs heures de cours chaque jour, excepté le dimanche. Le matin du début du tournage, elle se sent prête, bien que légèrement angoissée.

Maartje passe tous les dimanches matin sous sa couette, lisant Voici, se rêvant dans des vies dont elle modifie les contours, semaine après semaine.

 

Quand elle en a marre, son ordinateur portable est au pied de son lit. Le wi fi est une des plus belles inventions qui soit, elle se connecte avec son identifiant et son mot de passe sur le site casting.fr. Une demi-heure lui suffit pour passer en revue les « news », les « nouvelles annonces de casting », mettre à jour son profil, éventuellement. Regarder celui de Marnika.

La troisième édition du plus important concours interrégional de mannequinât mixte s’était déroulée à la salle des fêtes de Bourg en Brest. Antoine Chouin et Xiao De la Roche avaient été les heureux vainqueurs. Ils avaient remporté des chèques cadeau d’une valeur de soixante-quinze euros. Ils avaient été remarqués par les représentants d’une des vingt plus grandes agences de mannequinât en France qui avait fait le déplacement pour l’occasion.

Ils avaient pu être remarqués. Il y aurait sûrement une suite. L’organisateur du concours avait communiqué les coordonnées des gagnants aux représentants, avant leur départ. Il pourrait y avoir une suite.

 

Elle s’était achetée une boîte pour ranger les produits qu’elle s’achèterait à la fin du mois (à la rubrique « boutique » du site) si elle recevait de l’argent pour Noël de son oncle et de sa tante.

Ils continueraient de lui donner de l’argent pour Noël puisqu’ils lui donnaient de l’argent depuis qu’elle était toute petite, à cette occasion. Elle ne leur avait pas écrit depuis si longtemps qu’elle n’osait pas le faire alors que Noël approchait.

Elle avait pris une grande boîte. Pas trop haute. Elle pourrait la glisser sous son lit. Elle avait repéré un bracelet en cuir blanc et en strass, une boîte à bijoux recouverte de peau, une ceinture blanche avec des strass portant l’inscription love (elle hésitait pour la ceinture), un coffret montre à façade interchangeable, et un collier chinois noir à boule rouge. Elle n’aimait pas la boule rouge. Elle aimait le collier. Elle enlèverait la boule.

 

Elle voulait assister à un show de mannequins. Il se déroulait sur Paris. Elle pourrait bénéficier d’un soin du visage, d’un maquillage, d’une séance de manucure, d’une pose de vernis, d’une pose de faux cils, et de conseils en gestion « d’image ». Elle avait acheté son entrée en prévente. Elle avait pu bénéficier d’une réduction de cinq euros. Elle n’achèterait pas la ceinture et le collier. Elle ne savait pas encore si elle pourrait aller à Paris.

 

Elle irait parler avec des gens, elle se ferait repérer. C’était grâce à son sourire, grâce à son dynamisme, grâce à son humour qu’elle se ferait remarquer. Il y aurait des opportunités.


Le photographe d’expérience Matthieu Juin recherchait un jeune modèle féminin professionnel ou amateur pour un ensemble de nus qui seraient exposés à Paris courant 2009. Ces nus seraient réalisés dans l’esprit du calendrier Pirelli. Les filles qui aimaient la vulgarité ne devaient pas répondre à cette annonce. Elle devait envoyer son CV artistique par mail uniquement, ainsi qu’une fiche précisant ses mensurations. Elle devait également envoyer une photo de profil et une de face. Une parution n’était pas à exclure.

À terme.

Il fallait que le modèle ait de jolis seins refaits. Il était important que ses seins soient refaits.

Elle n’allait pas se refaire les seins. Les annonces suivantes seraient plus intéressantes.


Elle était dynamique. Il fallait qu’elle soit aussi souriante que possible.

Elle n’était pas encore habituée du monde de la nuit.

Elle pourrait aider au lancement d’une nouvelle marque d’alcool. Elle ferait des animations dans les bars et les discothèques. Il n’y aurait pas la moindre vulgarité dans les animations qu’elle ferait.

Elle aurait un physique agréable si elle pouvait prendre des cours de fitness et abdos-fessiers comme elle le souhaitait.

Son type n’était pas celui des filles de l’Europe de l’Est. Elle ne pouvait pas se déplacer jusqu’à Paris. Elle enverrait peut-être sa photo et son CV accompagné d’une lettre de motivation.

 

Une nouvelle annonce avait été publiée dans la matinée. Elle pourrait poser avec une célébrité et accroître ainsi son prestige de modèle. Il fallait qu’elle ait un corps homogène et un visage angélique. Elle ne voulait pas grandir.

 

Elle avait obtenu 22 votes, avait reçu quatre mails, auxquels elle n’avait pas répondu.

Ses signes particuliers étaient un piercing au nombril, et un tatouage semi-permanent au dos. Elle avait un grain de beauté au-dessus de la bouche. Elle pratiquait le modern’jazz et la gymnastique. Elle voulait ne jamais grandir.

 

Elle adorait sortir. Elle adorait s’amuser. Elle adorait faire la fête car faire la fête lui permettait de sortir et de s’amuser. Elle voulait continuer de vivre dans l’insouciance.

 

Elle savait combien il était difficile de percer dans le cinéma. Elle n’était pas naïve. C’était son rêve. Elle ne le laisserait jamais tomber et elle n’en changerait jamais.

Elle savait qu’avec beaucoup de persévérance on pouvait toujours arriver où on voulait arriver. Il suffisait de se donner à fond, d’y mettre tout son cœur.  Au final on était contente, quelles que soient les épreuves que l’on pouvait être amenée à traverser. Elle était élève dans un conservatoire dans les Yvelines, n’avait jamais redoublé, faisait actuellement partie d’une troupe de théâtre appelée « la 79ème compagnie ». Le théâtre était sa passion depuis qu’elle était toute petite. Mais elle voulait percer dans le cinéma.

 

Marnika était aussi inscrite sur le site en tant que « membre premium ». Elle avait moins de chances de percer avec des piercings.

Elle faisait de la fitness, de la musculation, de la danse orientale, de la boxe. Elle avait appris des rudiments de danse orientale lors d’une croisière Nouvelle Frontière sur le Nil. Elle avait fait un an de boxe française. Puis elle en avait eu marre.

Elle parlait l’anglais et l’espagnol (le castillan). Elle était partie un an en Espagne avec Erasmus en 2003-2004 (l’année scolaire qui avait suivi la sortie du film l’Auberge espagnole).

Elle ne parlait que le français. Elle n’avait pas voulu renseigner le site sur son tour de hanche. Elle avait menti sur son tour de poitrine. Elle avait menti sur son tour de taille. Elle avait menti aussi un peu sur son poids. Elle ne savait pas si Marnika avait menti.

Les portraits d’elle qu’elle avait publiés sur le site étaient ceux d’un « étudiant en photographie ». Ils étaient dans la même classe. Il avait pris l’option photographie. Elle l’avait remercié publiquement, en conclusion de la section « book » de sa page. Elle avait écrit dans la rubrique « petit plus » de sa fiche qu’elle pratiquait le chant « depuis toujours » et qu’elle mettait à disposition des producteurs les démos qu’elle avait faites, en format MP3, sur son blog. Elle donnait l’adresse de son blog. Ils avaient juste à cliquer sur les liens.

Quinze personnes avaient voté pour Marnika pour l’instant. Les votes pouvaient monter vite.

 

Deux amis étaient présents dans son groupe d’amis. Elle ne leur avait jamais parlé. Ils lui avaient envoyé un mail pour lui proposer cette amitié. Elle avait accepté, par retour de mail.

Marnika n’avait pas encore d’amis. Elle avait un piercing horizontal à l’arcade gauche, un piercing à la lèvre, un piercing à la langue, deux piercings au nombril, quatre piercings à l’oreille gauche, deux piercings à l’oreille droite. Elle n’avait pas prévu, pour l’instant, de s’en faire poser d’autres. Son style était punk mais ses tenues étaient « assez sexy ». Ses cheveux étaient colorés. Elle avait prévu de se faire poser des rajouts multicolores. En décembre. Elle était adepte du body art.

Elle était plus « nature ».

 

Quand elle serait à l’université, elle ne participerait pas à l’élection Miss et Mister Campus. Elle choisirait les bons castings.

Elle ne savait pas si Marnika serait de son avis.

 

 

Matthieu Gosztola



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A propos du rédacteur

Matthieu Gosztola

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Rédacteur

Membre du comité de rédaction

 

Docteur en littérature française, Matthieu Gosztola a obtenu en 2007 le Prix des découvreurs. Une vingtaine d’ouvrages parus, parmi lesquels Débris de tuer, Rwanda, 1994 (Atelier de l’agneau), Recueil des caresses échangées entre Camille Claudel et Auguste Rodin (Éditions de l’Atlantique), Matière à respirer (Création et Recherche). Ces ouvrages sont des recueils de poèmes, des ensembles d’aphorismes, des proses, des essais. Par ailleurs, il a publié des articles et critiques dans les revues et sites Internet suivants : Acta fabula, CCP (Cahier Critique de Poésie), Europe, Histoires Littéraires, L’Étoile-Absinthe, La Cause littéraire, La Licorne, La Main millénaire, La Vie littéraire, Les Nouveaux Cahiers de la Comédie-Française, Poezibao, Recours au poème, remue.net, Terre à Ciel, Tutti magazine.

Pianiste de formation, photographe de l’infime, universitaire, spécialiste de la fin-de-siècle, il participe à des colloques internationaux et donne des lectures de poèmes en France et à l’étranger.

Site Internet : http://www.matthieugosztola.com